Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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Éléments d’un débat économique sur le protectionnisme européen

A propos de …. Emmanuel Todd, Après la démocratie, 2008

Gilles Le Blanc est professeur d’économie Mines ParisTech.

Il s’agit d’un vrai débat, important, nécessaire mais exigeant. Todd l’organise autour des conséquences négatives du libre-échange et de la globalisation, dont les indices empiriques sont nombreux : pénétration accrue des importations dans la demande domestique, délocalisations d’activités dans de nombreux secteurs et régions du territoire, acquisition de champions nationaux par des entreprises des pays émergents… Il est incontestable que l’écart croissant entre les promesses économiques d’une mondialisation heureuse et la réalité vécue par les salariés en termes de pouvoir d’achat et d’emploi nourrit une inquiétude généralisée et une demande pressante de réponses politiques. Le protectionnisme est-il la solution à ces problèmes ? La question est légitime, brûlante et appelée à dominer pour un bon moment la scène politique. Elle ne saurait être évacuée par des arguments d’experts ou des caricatures idéologiques. Avec Todd, on soutiendra que la démocratie exige qu’un grand débat, ouvert, contradictoire, s’ouvre sur le sujet en France et en Europe. Débat qu’il sera à l’honneur des politiques d’organiser et d’expliquer, sans craindre les clivages inédits qui ne manqueront de se creuser au sein des partis traditionnels. Débat dans lequel les économistes ont naturellement une place, à côté des syndicalistes, des organisations professionnelles, des associations…
Dans ce cadre, l’essai de Todd a le mérite d’allumer utilement la mèche. Mais l’auteur, tout à son désir de convaincre du caractère impérieux et indispensable de la solution protectionniste, prend le risque de pénaliser sa thèse par une simplification des réalités et une analyse trop rapide des effets attendus. Plutôt que de critiquer la solution, il me semble préférable d’utiliser son argumentaire pour préciser les questions et faire progresser le débat autour de choix et d’oppositions clarifiées. La force, l’attrait, mais en même temps la faiblesse, de la vision proposée par Todd est son trait français de synthèse encyclopédique. La fresque brossée avec un sens habile des causalités et des données chiffrées, se résume à une variable, une cause unique : le libre-échange. En le traitant on résout d’un coup tous les problèmes (politiques, sociaux, économiques) de notre société. Oubliés la finance, la volatilité monétaire, le progrès technique, l’environnement… Exonérées un peu rapidement aussi la dimension nationale des problèmes et les responsabilités associées.
Commençons par remarquer que la question du protectionnisme dans les économies n’est pas binaire – tout ou rien – mais une question de dosage. Au niveau européen, près de 10 000 tarifs s’appliquent aux biens et services importés dans l’Union, allant de 0 à 210 % selon les produits. Si les biens de consommation sont incontestablement peu taxés (1 % en moyenne), les taux s’élèvent dans le domaine agricole à 10 %. Avec la politique agricole commune, une dose de protection existe donc bel et bien, comme par exemple pour les viandes, où les taux varient de 50 à 100 %, déclenchant la protestation de pays africains (comme le Sénégal) et d’Amérique du Sud. Tous les pays ont également à des degrés variés et selon les secteurs des pratiques protectionnistes. La pharmacie, le livre, les secteurs culturels, les transports sont soumis à des règles de tarification réglementée (par exemple le prix unique du livre), qui sont autant de barrières et de protection d’une concurrence globale ouverte. Enfin, face à la crise financière et économique, certaines réponses ont clairement une dimension protectionniste, au sens où elles visent explicitement à modifier la concurrence au bénéfice des acteurs domestiques : priorité à l’acier américain dans les constructions, baisse des cotisations sociales et du coût du travail en Allemagne, soutien de 6 milliards d’euros aux champions français de l’automobile… Notre réalité économique est donc traversée de mesures protectionnistes dans des proportions variées. La question est moins de choisir ou non le protectionnisme mais plutôt son champ d’application, son ampleur, les effets attendus, et pour l’Europe, la coordination entre les États membres.
Second élément empirique à intégrer dans l’évaluation du problème du libre-échange : il s’agit d’abord et majoritairement d’une question interne à l’Europe. En 2008, 64 % des exportations et 60% des importations françaises sont réalisées au sein de l’Union. La Chine, symbole des pays à bas salaires, représente 2 % des exportations et 6,6 % des importations. Si le déficit commercial avec l’Asie a augmenté de 20 % entre 2005 et 2008, il a été multiplié par trois avec le reste de l’Union européenne ! La question des délocalisations se pose ainsi essentiellement aujourd’hui au sein de l’espace européen dont parle Todd (« de la Grande-Bretagne à la Russie »), même si la menace asiatique potentielle ne peut être ignorée. Une protection externe commune ne traiterait donc pas ce qui constitue les deux-tiers du problème, dont les causes sont les hétérogénéités juridiques, réglementaires, fiscales entre pays, et les réponses possibles entre les mains des Européens. Par ailleurs, l’interprétation strictement négative des échanges mondialisés oublie son rôle d’incitation à l’efficacité pour des bénéfices collectifs. Certaines entreprises démontrent que l’ouverture n’est pas seulement une contrainte mais aussi une opportunité. Les entreprises (industrielles) qui exportent en France emploient ainsi 3,6 fois plus de salariés que les non exportateurs et leur versent des salaires 16 % plus élevés. Et ces performances sont d’autant meilleures qu’elles exportent en dehors de l’Union européenne et vers un grand nombre de destinations1.
Passons à l’analyse économique proposée de l’outil protectionnisme. Comme toute politique publique, il s’agit d’évaluer son rapport bénéfices/coûts ainsi que la répartition des deux, c’est-à-dire les gagnants et les perdants. Les effets positifs sont selon Todd de permettre une relance de la demande intérieure et la hausse des revenus car « tant que les frontières sont ouvertes, les salaires doivent baisser et la demande se contracter ». Le lien salaires-demande se trouve donc au cœur du raisonnement. La réalité est cependant plus complexe. On observe ces cinq dernières années que loin de se contracter la demande a progressé de 1 à 1,5 % par an (contribuant majoritairement à la croissance du PIB). La raison est que dans nos économies les salaires versés (22 millions de salariés sur une population de 64 millions) ne sont pas l’unique déterminant de la demande domestique. Les revenus du patrimoine et les transferts sociaux aux ménages (un tiers du PIB) en sont deux autres composantes essentielles. L’impact attendu sur la demande européenne d’un protectionnisme accru exigerait donc d’approfondir chacune de ces variables.
Qu’en est-il des effets négatifs ? Un peu sommairement, Emmanuel Todd considère que les mesures de rétorsion seront limitées car les pays émergents ont besoin de biens et équipements produits en Europe (machines, TGV, avions, centrales nucléaires…) et n’auront pas le choix. Cette hypothèse semble fragile car la caractéristique inédite de plusieurs pays émergents à bas salaires (Chine, Inde) est leur niveau technologique et leur capacité à déployer rapidement des offres alternatives (sans parler du rôle particulier que joue la Russie à l’interface des deux ensembles). La décision de la Chine de faire émerger un concurrent des Airbus-Boeing en est une bonne illustration. Mais le problème va au-delà des seuls échanges de biens. Une autre face de la globalisation est la capacité d’accéder à l’épargne du monde entier, ce dont la France a d’ailleurs su tirer profit (200 milliards d’euros empruntés permettent en 2007 d’équilibrer notre balance des paiements, c’est-à-dire de financer notre déficit commercial et nos investissements à l’étranger). Or cette épargne qui s’investit massivement en Europe a pour origine principale les pays émergents et on peut se douter qu’un protectionnisme trop brutal conduirait rapidement à se priver de cet important levier pour nos économies. Rappelons aussi que les groupes du CAC 40, s’ils emploient encore les deux-tiers de leurs effectifs en France, réalisent la majorité de leur chiffre d’affaires et l’essentiel de leurs profits à l’étranger et constituent avec leurs salariés autant de cibles logiques de rétorsion. Enfin, les consommateurs qui se sont pour partie tournés ces années passés vers des biens à bas prix, pour lesquels les productions européennes n’offrent que des substituts imparfaits, accepteront-ils, même si leurs salaires devaient augmenter, les hausses de prix inévitables ?
Pour éclairer ces enjeux, on peut proposer une autre formulation économique du débat. Une dose de protectionnisme consiste à restreindre le jeu de la concurrence au nom de gains collectifs souhaités. Cela suscite, pendant la durée de la protection, la formation d’une rente. Tout dépend alors de l’utilisation de cette rente. Le cas des quotas du textile (1995-2005) devrait nous inciter à réfléchir à l’octroi de rentes sans contreparties, ni vision politique des objectifs à atteindre. Différents usages sont possibles : i) distribuée sous forme de salaires, profits, dépenses publiques, ii) investie pour transformer à l’abri du filet protecteur la situation initiale, iii) reversée aux pays importateurs pour des fins sociales, éducatives, environnementales favorisant le rapprochement de leurs conditions économiques des nôtres (mécanisme suggéré par Lauré ou Giraud). Avec cette lecture, on sort de l’opposition simpliste – le protectionnisme est-il bien ou mal ? –, pour reformuler la question : quelle utilisation efficace, juste et légitime de la rente de protection au niveau national et européen ? S’ouvre ainsi un espace de choix et de propositions politiques, en fonction des objectifs économiques et sociaux privilégiés, de la préférence donnée au court ou au long terme, des contraintes nationales… En examinant dans cette perspective l’outil protectionniste européen, on distinguera bien ce qu’il faut en attendre de ce qui relève de problèmes et de responsabilités spécifiquement domestiques. Par exemple, en ce qui concerne la demande intérieure, le faible taux d’emploi (à côté des salaires, c’est bien le nombre de salariés dans l’économie qui pose problème) ou encore dans la stagnation des salaires, le poids du temps partiel et la concentration de salariés autour du Smic, conséquences des relations capital-travail et de politiques publiques propres à notre pays.
Pour résumer, le grand mérite de l’essai de Todd est, en lançant avec force et parfois excès le débat sur un protectionnisme européen, d’inciter à d’indispensables travaux d’approfondissement et d’évaluation des différents effets de cet instrument : lien salaire-demande, coûts de rétorsion, utilisation de la rente générée. Sur cette base, on le rejoindra pour souhaiter l’ouverture d’un grand débat européen, dans lequel on attend que les politiques formulent leur vision, leurs propositions et nous proposent des choix à décider démocratiquement.


Gilles Le Blanc

4 commentaires sur “Éléments d’un débat économique sur le protectionnisme européen”

  1. serge dit :

    Ce papier me laisse perplexe. Pas de prospective, vision figée de l’économie, surestimation de l’économiste qui tend à nous faire croire que sa discipline est une science de la nature obéissant à des lois immuables alors que celle-ci voyage dans l’a peu près et l’éphémère .
    Exemple de quelques assertions pseudo scientifiques : trop d’impôt tue l’impôt, la main invisible (dont je me suis toujours demandé s’il s’agissait de la main de Dieu ou bien de celle de ma sœur), l’homo oeconomicus (les seuls spécimens connus sont parmi les économistes : ce qui explique qu’après avoir été reconnus ( Nobel) ils critiquent ce que la veille ils avaient encensé), la DIT division internationale du travail selon laquelle la Corée du Sud n’aurait du être qu’une vaste rizière alors qu’il ne s’agit en fait que la recherche de main d’œuvre à bon marché .
    Et pour couronner le tout c’est, à ma connaissance, la seule profession qui se soit inventé un prix Nobel il est vrai que ce titre est plus flatteur que « Prix de la banque de Suède »
    Alors oui pour un grand débat sur le protectionnisme et la revalorisation du travail qui en découle, mais de grâce renvoyons ces faux scientifiques à leurs chères études
    A bientôt pour la prochaine crise

  2. ffi dit :

    Comment pouvez-vous croire encore aux vertus de la concurrence ?
    La lutte des vices privés peut-elle faire émerger la vertu publique ?
    Cette croyance à la base du libéralisme est manichéenne : le manichéisme consistant à envisager deux idées d’un concept dans un rapport de lutte.
    Mais comment deux individus en lutte, pourraient-ils parvenir à l’amour ou au moins à coopérer ? C’est d’une rare idiotie de croire cela.
    Non, pour faire la paix, je connais pas d’autre moyen que de renoncer au combat et commencer à débattre, renoncer à concourir et commencer à discourir.
    D’un côté il y a l’Empire, de l’autre la République. La loi du plus fort ou bien la loi du plus juste.

    Il est évident que la loi du plus juste vise à protéger la paix civile. C’est grâce à cela que les gens sont inventifs et que le monde se construit.

    En revanche, la loi du plus fort consiste à place les gens en lutte (ce qui était la vision de Mussolini), mais ce faisant, toute coopération devient impossible, le monde se désoeuvre, les gens sont trop apeurés par ceux qui ont la puissance de tout piller.

    Las, ce type de société, si elle est désirable pour certains, ne construit rien, elle broie et détruit.

    La république n’est pas une option négociable. Le protectionnisme est une nécessité tant humaine que économique.

  3. ffi dit :

    Car, enfin, quelles sont les conditions du progrès ?
    La concorde ou bien la discorde ?

    C’est incompréhensible cette timidité à vouloir protéger le peuple de l’injustice.

  4. samuel baillaud dit :

    « la question du protectionnisme n’est pas binaire : tout ou rien ».
    La question que pose Emmanuel Todd dans son livre, est : faut-il rester au bas niveau de protectionnisme où nous sommes, ou faut-il plus de protectionnisme ? Faut-il suivre le chemin que nous indiquent certains dirigeants de l’OMC (cf l’article de Pascal Lamy dans le même numéro de cette revue), de l’Union Européenne, et du Parti Socialiste, chemin que nous suivons depuis 30 ans, vers moins de protectionnisme, ou faut-il changer de cap ? Cette question est bel et bien binaire, continuer à dire oui, ou oser dire non, continuer dans la même direction, ou oser changer de direction.
    Gilles Le Blanc prète à Emmanuel Todd une opinion idiote, selon laquelle à aucun moment le cadre institutionnel de notre activité économique, ne favorise certaines entreprises, ne dirige cette activité économique. Alors que bien évidemment pour tout le monde à part pour Gilles Le Blanc, Todd pense simplement que le cadre institutionnel de notre activité économique n’est pas assez protectionniste.
    Il est ensuite facile pour Gilles Le Blanc, de critiquer cette opinion idiote qu’il prète à Emmanuel Todd.
    N’est-ce pas un bel exemple de sophisme pédant et prétentieux, qui nuit à l’image des économistes, et nourrit des opinions que Gilles Le Blanc qualifiera volontiers de populites ?

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