L’ouvrier dans les affiches socialistes, XXe-XXIe siècle, Enquête sur une disparition.
Frédéric Cépède et Eric Lafon sont historiens.En 2009, et depuis plusieurs décennies, l’ouvrier spécialisé ou qualifié ne souffre plus heureusement des conditions de travail et d’environnement que l’on peut voir sur les images d’archives ou dans les albums de photographies des métiers disparus. Cependant, dans tous les secteurs d’activité de l’industrie, les générations d’ouvriers se côtoient et échangent encore sur la pénibilité de leur travail et sur leur salaire le plus souvent en dessous des 1500 euros mensuels. Combien sont-ils ? Suffisamment pour constituer un corps social dans notre société des services, de la communication et de l’ingénierie multimédia mondialisée.
Et pourtant, force est de constater qu’il n’y a plus de visages ou de figuration des ouvriers dans les affiches des partis politiques de gauche. Comble de l’ironie, l’affichage commercial, à l’instar d’une enseigne de la grande distribution, n’hésite pas lui à ressortir des images d’ouvriers tirées de l’iconographie de mai 1968. Une image chasse l’autre, mais s’agissant de la gauche, et des socialistes, cette « disparition » des ouvriers des affiches doit être interrogée tant cette figure est (fut ?) centrale dans son histoire. A tel point que l’éloignement voire le divorce entre le Parti socialiste et les catégories populaires en général, et les ouvriers en particulier, est une des causes les plus fréquemment avancées de la défaite des socialistes lors des deux dernières élections présidentielles – on se souvient de la sortie de Pierre Mauroy lors de la campagne présidentielle de 2002, reprochant à Lionel Jospin d’oublier les ouvriers dans ses discours 1 Les travailleurs sont omniprésents, mais en creux : à travers les propositions destinées à améliorer leurs conditions de vie et de travail. […] D’où cette impression : les socialistes se préoccupent plus que jamais des conditions de vie et de travail des travailleurs, mais ne trouvent pas les mots pour les désigner comme groupe social, ni pour s’adresser à eux : le mot » travailleurs » n’y figure que 32 fois …. Quant au mot » ouvrier » ( 23 occurrences), il semble voué à disparaître du vocabulaire socialiste ».
http://www.temps-reels.net/article1293.html?var_recherche=lexicographie, Salariés, travailleurs, ouvriers].
La place des ouvriers dans le discours socialiste
L’émancipation des travailleurs, et pour ce faire la lutte des classes, constituent les objectifs et missions principaux du parti de la classe ouvrière, et ce dès les origines du mouvement socialiste, avant même la substitution d’un système « collectiviste » au système capitaliste oppresseur. Le Parti socialiste, sous ses différentes appellations et ses différentes formes, se veut donc constitutivement le parti des ouvriers, des prolétaires, de ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre : ce caractère de représentant des travailleurs et des ouvriers ne lui est pas propre, puisque sur le terrain de l’usine, de l’entreprise, à la campagne, le mouvement syndical représente aussi les intérêts économiques et professionnels des ouvriers. L’émancipation des travailleurs passe aussi par le parti et par la lutte électorale, temps à la fois de la « conquête des places » pour changer la loi, et administrer les cités, et de la propagande pour diffuser le message et donc la solution socialiste à la question sociale. Quand bien même certains de ses représentants les plus illustres (Guesde, Jaurès, Millerand, Sembat…) ne sont pas issus du monde ouvrier, ses plus puissants bastions se trouvent dans les régions ouvrières du Nord, du centre, du Midi… Cette affirmation de l’ancrage ouvrier se retrouve aussi dans les mots, les discours de ses représentants politiques, mais aussi dans les images qui les accompagnent, les soulignent, les renforcent. Rappelons que le premier parti socialiste, la Fédération du parti des travailleurs socialistes de France (1879) a, dans son titre, le mot « travailleur », que le parti « marxiste » de Guesde s’appelait le Parti ouvrier (1880), qu’en 1890, les partisans de Jean Allemane, ouvrier typographe
parisien, acteur de la Commune (surnommés les « allemanistes ») créent le Parti socialiste ouvrier révolutionnaire (POSR), et que le parti unifié en 1905, après un débat, adopte un nom à rallonge, « Parti socialiste, section française de l’Internationale ouvrière », qui en définit le triple caractère socialiste, international et ouvrier. Et malgré les crises, les scissions, la création du Parti communiste, les réunifications, l’exercice du pouvoir, jusqu’aux années 1980 le Parti socialiste est, dans sa déclaration de principes, le parti des « travailleurs » dont il prône l’émancipation. En 1990, la nouvelle déclaration de principes prenant acte des leçons de l’exercice du pouvoir depuis 1981, révise les fondamentaux : si le PS est toujours ancré dans le monde du travail, attentif aux « intérêts des salariés », parti interclassiste, il veut désormais émanciper la « personne humaine », et abandonne l’horizon de l’appropriation collective des moyens de production et d’échange au profit d’une économie mixte de marché. Mais plus important pour ce qui nous concerne ici, il semble bien que l’adaptation des images aux pratiques a précédé celle des textes. En effet, à l’échelon national tout au moins, il apparaît que c’est en 1985, dans la campagne « au secours la droite revient » que l’on ait vu le dernier ouvrier présent en tant que tel sur une affiche socialiste. Et encore était-ce un ouvrier de publicité, reconnaissable à son casque et sa veste bleu marine en toile ! Mais avant de disparaître, encore faut-il qu’il ait été présent !
Cet article vise à explorer de quelle manière, selon quels codes propres ou non aux socialistes, pour quelles missions, dans quel contexte, et jusqu’à quand l’ouvrier, le travailleur ont été présents dans les images de la propagande puis de la communication politique des socialistes. Autant de questions auxquelles nous n’avons pas la prétention de répondre seuls. En effet, les réflexions livrées ici s’appuient sur un travail mené au sein du Collectif des centres de documentation en histoire ouvrière et sociale (Codhos) sur la place de l’ouvrier dans les affiches politiques et syndicales au XXe siècle pour la réalisation d’une exposition « Le monde ouvrier s’affiche 2 ». Présentée une première fois à Roubaix, en 2004, à l’occasion de l’organisation en France du congrès de l’Ialhi, l’association internationale qui regroupe les centres de documentation et d’archives en histoire




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