ne vaut le discours qui mène à la brochure puis au livre pour éduquer le militant. Cette attitude de réserve ne les empêche pas d’en éditer et d’en diffuser largement dès qu’ils en ont les moyens, mais elle explique sans doute que les socialistes en ce domaine apparaissent plutôt jusqu’aux années 1970 comme des « imitateurs » ou des « adaptateurs » que comme des créateurs. Si dans sa grande période de propagande, des années 1930 à la fin des années 1940, la SFIO sait faire appel à des affichistes de talent, et si les réalisations sont à la hauteur de ce que peuvent proposer le Parti communiste ou les partis de droite, puis le MRP et les gaullistes, elle en produit beaucoup moins que ses adversaires ; et elle ne compte plus dans ses rangs d’affichistes-militants tel Paul Poncet, député de la Seine, qui des années 1910 à 1920 mit son talent au service de son parti… tant qu’il y resta. Car c’est bien du côté du PC-SFIC, avec Grandjouan entre autres dès le milieu des années 1920, et de la droite (avec le Comité de propagande des républicains nationaux) que l’affiche devient un outil à part entière de l’arsenal propagandiste et qu’elle gagne en puissance et en efficacité. Le Parti socialiste SFIO de son côté reste assez timide en ce domaine, et en dehors des campagnes électorales pour les législatives, ou pour soutenir Le Populaire, avant le milieu des années 1930, sa production reste très limitée : elle est d’ailleurs moins tournée sur le terrain économique que sur celui de la lutte contre les trusts, les marchands de canons, et donc la lutte pour la paix : mais, quand il s’agit de bousculer le système et la réaction, faire barrage à la politique de la réaction, c’est un ouvrier fort, viril, torse nu ou manches relevées qui est chargé de le faire.
L’ouvrier socialiste se différentie-t-il de l’ouvrier communiste ? Dans son aspect physique certainement peu, la glorification des corps reste la même, et les graphistes qui travaillent pour les deux partis s’inscrivent dans les codes de leur époque (ils s’inspirent aussi des réalisations de la propagande soviétique ou nazie). Ici, les socialistes français sont plutôt à la remorque, et c’est peut-être dans la palette des couleurs, l’usage du bleu « républicain » que l’on pourrait distinguer les affiches des deux partis. Mais il faut aussi se méfier d’analyses trop rapides. Si l’on compare les deux affiches communiste et socialiste de la campagne des législatives de 1936 qui mettent en scène une famille, c’est la première qui se fond dans les teintes du drapeau tricolore. Mais la production d’affiches côté communiste étant beaucoup plus importante, la variété des expressions des travailleurs, des ouvriers, des ouvrières est telle que la comparaison corpus à corpus s’avère difficile. Remarquons qu’on y trouve des mineurs, des hommes jeunes, des femmes, des paysans, dessinés ou photographiés. Par contre, côté socialiste, si bien des images diffusées traduisent toujours l’inscription des socialistes dans le monde ouvrier, dans le monde du travail, elles témoignent essentiellement à partir de 1944 de leur ancrage républicain. Deux des affiches les plus connues du PS SFIO sont commandées à Paul Colin, le célèbre affichiste qui, le 17 août 1944, avait illustré la Libération par une Marianne en haillons se réveillant d’un long sommeil, et à qui l’État passa souvent des commandes : celle de 1945, « Par le socialisme vers la liberté », et celle de 1958, « Le Parti socialiste à l’avant-garde de la Ve République », développent dans la même palette bleu-blanc-rouge, le même esprit républicain, avec des images de Marianne. L’esprit républicain domine dans les affiches socialistes, bien avant l’esprit de classe. Mais surtout, pour ce qui nous intéresse, force est aussi de constater que des années 1950 au début des années 1970, les socialistes désertent le terrain de la lutte par l’image.
Les choses changent radicalement à partir du congrès d’Épinay (juin 1971). D’abord, le PS se dote d’un nouveau symbole (le poing et la rose, créé en 1970 par la fédération de Paris dirigée par le CERES est repris par le PS en septembre 1971), développe une réelle stratégie de communication visant à l’imposer sur les murs (affiches, autocollants, badges, le logo est présent sur tous les documents diffusés par le PS) et dans les esprits. Dès 1973, son secteur « Propagande », qui devient en 1977 « Propagande et communication politique », sait s’entourer de professionnels (affichistes, créateurs, publicitaires tels Claude Baillargeon, Yann Berriet, Guy Vadepied, Joseph Daniel, Françoise Castro…) : l’affiche, comme la présence sur le terrain avec son hebdomadaire L’Unité, ou dans les manifestations avec ses banderoles siglées de son logo, devient dans ces années un instrument politique à part entière. Et le PS se place directement sur le même terrain que le PCF : en 1973, une des affiches de sa campagne d’adhésion, montrant la photographie noir et blanc d’un ouvrier, proclame « Je suis métallo, j’ai 29 ans, je veux changer mes conditions de vie et de travail, j’adhère au Parti socialiste » (les trois autres affiches montrant un étudiant, un paysan et une employée de bureau). Dans le même temps, le secteur entreprises, très dynamique et animé jusqu’au congrès de Pau (1975) par des militants du CERES, relance des sections d’entreprises marquant cette volonté d’inscrire les luttes dans le monde du travail : dès la fin 1971 il a en charge un mensuel Combat socialiste (la première publication à populariser le logo le poing et la rose) dont les unes (photographies, dessins, affiches) comme les pages intérieures donnent à voir le PS aux côtés des travailleurs sur le terrain. Il édite des brochures comme « Le PS avec le OS » dont la couverture (un photo solarisée de 3 ouvriers travaillant sur un chantier) devient un affiche. Les années 1970 sont pour le PS celles d’une communication politique dynamique et intensive, qui, pour la première fois de son histoire peut rivaliser, portée par la vague des succès électoraux, avec celle du PCF : et, au moins dans les réalisations internes, l’inscription dans les luttes sur le terrain est constante. Quelques mois après la victoire de 1981, Claude Baillargeon dont les créations ont accompagné le PS dans ces années, réalise une campagne sur le thème « Au cœur du changement, adhérez au PS dans votre entreprise ». Remarquons cependant que c’est exceptionnellement l’ouvrier qui est « nommé » sur les affiches des années 1970, le terme le « travailleur » revenant le plus fréquemment. Mais à partir du milieu des années 1980, si la politique des socialistes au pouvoir est vantée pour son action pour la démocratie et les nouveaux droits dans l’entreprise, le PS, à l’instar d’autres organisations politiques, mais peut-être avant, ne s’adresse plus directement aux travailleurs.
La disparition : enquête après des partis
Ce travail de réflexion sur les raisons de l’effacement progressif au cours des années 1980 de l’image de l’ouvrier dans l’affiche des partis traditionnels de la gauche française nous a donc conduits début 2008 à interroger les responsables des questions de « communication » au PS, au PCF et la LCR. Nos trois interlocuteurs1 ont d’abord insisté sur les changements institutionnels et législatifs (durée de la campagne, limitation des espace d’affichage, encadrement des dépenses, droit à l’image qui limite les possibilités d’utiliser des scènes de la vie sans l’autorisation des acteurs,…), l’évolution des comportements militants (moins de bras pour afficher et tracter…), l’évolution de la communication politique, l’exaspération des citoyens face aux nuisances de l’affiche sauvage, ou encore sur les choix de stratégie des partis (un minute au journal de 20 h est plus efficace que les dépenses d’affiches, accent mis sur le développement d’Internet,… ), bref, toute une série de raisons qui font que l’affiche n’est plus qu’un support parmi d’autres, et plutôt en déclin. Mais, s’il y a moins d’affiches n’est-ce pas aussi parce que l’on ne sait plus à gauche quoi représenter ? Bref, ces explications ne nous semblent pas épuiser les questions posées par cette « disparition ».
Pour Patrice Cohen-Seat, responsable de la campagne de Marie-George Buffet en 2007, les changements stratégiques du PCF en termes d’orientation, les prises en compte de l’évolution de la société, la redéfinition ou le « dépassement » du projet communiste, tous ces paramètres sont à prendre en compte pour comprendre que l’ouvrier n’est plus comme « jadis » la cible visée. Au PCF, on parle plus de prise en compte de « collectivité d’individus » et l’appartenance « classiste » – en termes de classe – ayant été abandonnée, l’ouvrier, qui demeure toutefois une catégorie prise en compte dans le cadre d’élaboration de revendications ou dont les intérêts sociaux sont toujours défendus n’est plus au centre de la communication, n’est plus le sujet central de l’affiche. Effectivement, quand on compare la production d’affiches du PCF depuis les années 1920 et jusqu’au début des années 1980 et celle plus récente, on constate la traduction de ce nouveau « projet communiste ». Le fossé est radical entre ce parti dont « la prétention » à représenter à lui seul la classe ouvrière, d’en être le seul et le plus fiable défenseur, d’en rassembler le plus grand nombre dans ses rangs et d’en comptabiliser le plus de suffrages a longtemps été la raison d’être et celui qui s’adresse désormais « aux gens » ou maintenant « au peuple ». Il n’y a plus que l’organisation d’Arlette Laguiller pour parler de la « classe ouvrière » et des « travailleurs ». Une solitude ressentie et reprochée à l’organisation à la fois sœur et rivale en titre, la LCR, qui, nous indique François Sabado, a, elle aussi, élargie l’interpellation aux « salariés publics et privés » et professe le « un autre monde est possible » par « le partage des richesses » car « tout est à nous rien n’est à eux » et « que nos vies valent plus que leur profit ». L’effacement est affiché jusque dans le choix du porte-parole qu’est le ou la secrétaire national(e) du PCF. Georges Marchais jouait de son image d’ouvrier qu’il n’avait guère été, au travers d’un ouvriérisme parfois caricatural. Ses successeurs Robert Hue et Marie-Georges Buffet ont délibérément préféré un affichage neutre socialement. Certes, on devine une extraction populaire, mais ils ont cessé de prétendre être les représentants de la classe ouvrière. C’est bien ce lien consubstantiel, en grande partie fantasmé mais intégré par des générations de communistes, entre ouvrier et PCF qui a disparu et qui par conséquent s’est traduit par l’effacement progressif de l’ouvrier des supports de communication (propagande), en particulier de l’affiche électorale. La volonté politique et électorale de rassembler plus large s’est traduite par la disparition de l’ouvrier. Patrice Cohen-Seat n’a pas caché au cours de l’entretien qu’il faut y voir aussi une volonté de rupture avec le passé, avec l’image acquise par le PCF dans la société française de « parti des travailleurs » et donc des ouvriers. Dans la compétition entre Parti socialiste et Parti communiste afin d’obtenir le titre de « meilleur rassembleur de la classe ouvrière », la SFIO et PS ont perdu. Mais dans le champ de la représentation uniquement. Dès les premières années 1970, on assiste à une remontée socialiste en gains électoraux. Que ce soit en taux de composition ou en taux de pénétration, les socialistes dorénavant l’emportent sur le PC en termes de suffrages ouvriers. Mais l’objectif de remporter la présidentielle de 1981 se fait sous l’égide d’un candidat socialiste qui parle à la nation, au peuple français, à une « majorité sociale » dont la composante ouvrière n’est assurément pas oubliée mais qui n’est plus le cœur de cible.
- Nous avons rencontré successivement Olivier Faure, à l’époque directeur-adjoint du cabinet de François Hollande, en décembre 2007, Patrice Cohen-Seat et Alain Bascoulergue, membres du PCF, en janvier 2008, et François Sabado, membre du bureau politique de la LCR en février 2008. ↩



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