La « présidentialisation » des scrutins électoraux - puisque même les législatives se font sous le parrainage du président (ou du candidat) et non plus également pour assurer la représentation du Parti - a elle aussi concouru à faire disparaître l’ouvrier de l’affiche au profit d’un individu censé représenter toutes et tous, les fameux « gens ». En 1981, la chanson communiste « forgeons notre parti » met au cœur de l’action d’un grand parti encore et toujours le « prolétaire ». Quand en 1981, pour la présidentielle, le PCF édite une affiche « Notre candidat Georges Marchais », il l’illustre de la photographie d’un rassemblement d’ouvriers dockers de Boulogne ; mais, vingt ans plus tard, le PCF édite une affiche où l’on peut voir certes deux ouvrières mais où le personnage central est le candidat à la présidentiel Robert Hue dont le message proclame qu’il est « l’audace sociale à gauche ». En 1974, et toujours en 1981, François Mitterrand est sur les affiches de son parti (dont il a abandonné la tête pour devenir son candidat) aussi le représentant des « travailleurs » ; et en 1988, son clip de la campagne présidentielle fait défiler en une minute sur un rythme de plus rapide en plus rapide une série d’images de l’histoire de France où les travailleurs sont présents ; mais ce spot se termine sur la seule figure tutélaire du candidat-président.
Le PS et le PCF, à la différence de la LCR, font appels à des agences de communication, mais beaucoup des instruments de ce qui reste aussi de la propagande (affiches, tracts, sites, brochures…) sont encore réalisés en interne. Mais quoi qu’il en soit, ces partis sont toujours les décisionnaires des messages et des images qu’ils laissent diffuser. Et s’agissant du PS, Olivier Faure nous le soulignait comme une évidence : il n’est plus depuis longtemps le parti d’une classe, ou des seuls « damnés de la terre », il s’adresse à tous les citoyens, à tous les gens, à tous les électeurs. Il doit donc avoir un « message fédérateur », il doit, avant tout, pour capter le plus l’attention, « universaliser le message et le visuel ». C’est donc plutôt autour de figures symboliques comme celle de la République que le PS communique (retrouvant ainsi son « histoire visuelle ») et par l’entremise d’un des trois termes de la devise républicaine, l’égalité, ou à travers des images de foule, de groupes de citoyens, des morceaux de la société qu’il le fait désormais. D’où aussi une absence d’originalité dans une communication politique qui aujourd’hui ne définit plus l’organisation, ou alors par son plus petit dénominateur identifiant, le logo.
De l’importance de se montrer tel que l’on est
Cette communication politique sensément « bien pensée » prend en compte les évolutions politiques, sociologiques de notre société, à partir desquelles les représentations voient le jour et dont elles se nourrissent. Les évolutions technologiques et sociales ont contribué à la « mutation de la classe ouvrière », mais pas à sa disparition et si l’ouvrier qualifié d’hier s’est promu dans son statut social au rang de « technicien » ou de « laborantin », l’ouvrier existe encore. Il se manifeste dans le mouvement social, quand on parle de délocalisations d’ateliers de productions ou de plans de licenciements. Il manifeste alors et parfois « radicalement » son existence, et par conséquent « l’oubli » dans lequel les partis de gauche traditionnels l’ont laissé n’en devient que plus manifeste. Un oubli reproché au candidat Lionel Jospin en 2002, qui a conduit tous les candidats en 2007, de droite et de gauche, dans les usines, les supermarchés, les lieux de travail. Mais l’ouvrier, le travailleur, est resté confiné sur son lieu de travail, et il n’est pas apparu pour autant dans l’affiche ou les représentations. De même que le paysan, la caissière de supermarché, l’infirmière, le cadre moyen, le jeune, le vieux… sont restés invisibles, comme si dans nos sociétés les partis politiques ne savaient plus faire la différence entre les électeurs-citoyens et les consommateurs.
« A vouloir s’adresser à tous, le risque n’est-il pas de ne s’adresser à personne ? », cette clausule interrogative à notre article de l’album le Monde ouvrier s’affiche, nous semble toujours pertinente. La crise économique et sociale (qui fait passer au second plan une question environnementale pourtant cruciale, et qui ne rend que plus criante la crise politique) dans laquelle nous plongeons depuis plusieurs mois impose certainement de trouver des réponses nouvelles aux désordres financiers et à ses conséquences, et surtout elle rappelle à ceux qui pensent que le système libéral ne peut pas accoucher d’une société de justice sociale, que la parole politique doit sortir du flou pour proposer des solutions crédibles et opérationnelles pour améliorer le vivre ensemble. Mais il est important de rappeler que si le PS a su s’imposer et créer un élan dans les années 1970 à travers un discours politique, il l’a aussi fait à travers un symbole et des images qui ont fédéré des énergies autour de lui. Un symbole, même si on peut y être attaché, peut aussi s’épuiser. Et il n’appartient pas qu’au parti, il doit convaincre ceux dont il se veut le porte-parole. Cette cohérence entre le message et l’image est aussi un signe de bonne santé d’une organisation. Accepter son image, et avoir envie de la montrer, c’est s’accepter, étape primordiale pour se faire accepter par les autres. Les socialistes qui viennent de clarifier leurs principes, et qui vont s’atteler à leur projet, ne doivent pas l’oublier : derrière les questions d’image, comme de vocabulaire, il y a toujours des questions de fond.
Frédéric Cépède, Eric Lafon



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