Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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Ceux qu’il faut défendre


Cécile Beaujouan est co-rédactrice en chef de la Revue socialiste.

Au lendemain de la guerre, le groupe des ouvriers était à ce point  incontournable que la lutte pour le progrès social s’identifiait à celle pour l’amélioration des conditions de vie et des rémunérations de ses membres et que la transformation sociale radicale – ou la révolution – ne pouvait avoir pour acteur central que la «classe ouvrière». Comme le dit Robert Castel : «du milieu du XIXème siècle au milieu du XXème siècle environ, les principaux enjeux politiques et sociaux, en France et dans le reste de l’Europe occidentale, avait gravité autour de la place que devait occuper cette classe dans la société à partir de la possibilité qu’elle portait, ou qu’elle paraissait porter de promouvoir une transformation complète de l’ordre social (…)  La question sociale était prioritairement  la question ouvrière.»1 Cette évidence s’est rompue dans les dernières décennies du XXème siècle, avec la tertiarisation de l’économie, le développement des services, les gains de productivité dans l’industrie, la disparition des grands bastions de l’industrie traditionnelle soumis à la concurrence des pays émergents. Les interrogations sur le collectif ouvrier se sont multipliées, allant parfois jusqu’à la remise en cause de l’existence même d’un groupe qui représente pourtant encore 30% de la population active . Depuis 1995, avec le retour des grandes luttes sociales et l’émergence d’une conflictualité radicale chez les salariés d’Arcelor Mittal, Continental, Caterpillar, Heuliez, ou plus tôt de Cellatex,… des chercheurs et des politiques s’intéressent pourtant à nouveau au phénomène ouvrier. Pour la gauche notamment, qui doit éleborer un projet politique susceptible de le mobiliser, la question de la définition du groupe des ouvriers, de ses contours, de sa diversité interne, et de son devenir dans la société française contemporaine mérite de fait d’être réexaminée et clarifiée.2

Une fragmentation sociale objective

Les fissures au sein de l’identité ouvrière ne datent pas d’hier. Il faut se garder de céder à toute idéalisation d’une classe ouvrière unie et solidaire. La thématique de la division du monde ouvrier n’est d’ailleurs pas nouvelle. En 1981 par exemple, dans un ouvrage de référence, Pierre Dubois  3 énumèrait les raisons de l’éclatement. Dans ce qui est au principe même de l’identité ouvrière, à savoir le rapport au travail, la décomposition en tâches, postes, fonctions, statuts, rend précaire jusqu’à l’existence même du groupe; de même en est-il des formes variées des politiques de gestion de la force de travail (diversité dans les embauches, les rémunérations, les carrières), du lieu de résidence, des formes de sociabilité, de la conjugalité, de l’âge, de la nationalité, du sexe…  Depuis une trentaine d’années cependant, de nouvelles fractures émergent, venant encore renforcer le processus de désagrégation du continent ouvrier.

Les divisions entre métiers s’accroissent

Durant l’âge d’or de l’économie industrielle – de 1945 à 1975 -, le nombre d’ouvriers a augmenté pour atteindre son point culminant en 1982 avec le chiffre de 8,3 millions de personnes. Mais à partir du milieu des années 1970, le monde ouvrier a changé de visage : la part des ouvriers industriels non qualifiés a commencé à diminuer tandis que celle des ouvriers industriels qualifiés augmentait; les ouvriers de type industriel qui représentaient un peu plus de la population active ouvrière en 1980, sont aujourd’hui non seulement minoritaires, mais leur chiffre continue de baisser; le nombre des ouvriers artisanaux, des ouvriers manutentionnaires et de magasinage, et des chauffeurs n’a cessé de croître 4.  Cette nouvelle répartition, ce basculement de l’industrie vers ces «nouveaux» métiers perturbe la définition classique de l’ouvrier : tout d’abord, il nous faut abandonner la représentation idéal-typique de l’ouvrier comme d’un travailleur en usine derrière sa machine. Elle ne constitue plus la figure dominante du monde ouvrier, même si elle subsiste dans notre imaginaire collectif. Ensuite ce qui caractérise, entre autres, les chauffeurs routiers, les conducteurs d’engin, les spécialistes de l’entretien, les manutentionnaires,… c’est qu’en ne participant pas au processus de fabrication de biens comme  l’ouvrier à la chaîne de la grande industrie, ils s’apparentent davantage dans ce domaine à des prestataires de services comme le sont les employés du tertiaire 5 .

Par ailleurs, tandis que l’identité des ouvriers de ces «nouveaux» métiers se rapproche, sur cette question précise du rapport à la matière, de celle des employés, d’autres fissures, plus « classiques », traversent le monde ouvrier. Les écarts de revenus par exemple entre ouvriers qualifiés et ouvriers non qualifiés sont relativement importants: en 2006, leur revenu médian était respectivement était de 16 236 euros et de 10 806 euros euros (il faut noter qu’entre 2002 et 2006, le revenu médian des ouvriers non qualifiés n’a pas augmenté)6 . On retrouve ces disparités au niveau patrimonial : en 2004, celui des ouvriers qualifiés était de 73 108 euros et des ouvriers non qualifiés de 9 604 euros 7. Enfin le taux de chômage des ouvriers non qualifiés était supérieur de 10% (17,9%) à celui des ouvriers qualifiés (7,9%) en 2006 8 ! Les phénomènes à l’oeuvre au sein du monde ouvrier depuis plus trente ans entre catégories des métiers du secondaire laissent donc entrevoir des recompositions majeures dans un pays où les «coordonnées» du rapport salarial ont largement changé.

  1.  Robert Castel, Contribution «Pourquoi la classe ouvrière a perdu la partie», reprise dans La montée des incertitudes. Travail, protections, statut de l’individu, Seuil, Paris, p. 362
  2. Robert Castel, Contribution «Pourquoi la classe ouvrière a perdu la partie», reprise dans La montée des incertitudes. Travail, protections, statut de l’individu, Seuil, Paris, p. 362
  3. Pierre Dubois, Les ouvriers français,  Presses  de la Fondation Nationale des sciences politiques, Paris, 1981.
  4. Michel Cézard, «Les ouvriers», INSEE Première, n°455, mai 1996
  5. Pour une analyse plus détaillée de ces phénomènes, se reporter à l’ouvrage d’Eric Maurin, L’égalité des possibles,  Seuil, Paris, 2002,  p. 33-34 et 35.
  6. Source :INSEE, DADS, 2006
  7. Source: INSEE, 2004
  8. Source: INSEE, Enquête emploi, 2006.

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Un commentaire sur “Ceux qu’il faut défendre”

  1. Fabien dit :

    Reste à la nouvelle direction du PS à mettre en pratique ce que les auteurs de cet article proposent… Au plus vite

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