Un sous-prolétariat féminin et immigré
Au début du mouvement ouvrier, les femmes ont eu du mal à trouver leur place au sein d’un groupe structuré par les valeurs masculines et dès l’arrivée des femmes dans le monde de l’usine, les hommes en ont redouté la concurrence sur le marché du travail : ils ont craint qu’en se situant en bas de l’échelle des salaires, elles ne nuisent au succès de leurs revendications, et dans les secteurs mixtes, elles furent parfois victimes de discriminations – comme ce fut le cas par exemple de la part des syndicalistes de l’imprimerie 1. Les valeurs d’un monde dont la figure de référence aura plus tard l’apparence du métallo cadraient donc mal avec le désir des femmes de prendre toute leur place dans l’univers ouvrier 2 . Aujourd’hui la population des ouvrières constitue toujours une sorte de sous-prolétariat. Tandis que la proportion des femmes parmi les ouvrières qualifiées baissait de 17% à 12% de 1962 à 1995, celle des ouvrières non qualifiées augmentait de 26% à 30%. De plus, après une réduction des écarts entre les salaires masculins et féminins entre 1968 et les années 1980, le rattrapage s’est interrrompu en raison de la faible augmentation du SMIC 3 . Ainsi en 2003, le salaire net annuel moyen d’un ouvrier était-il de 16 313 euros contre 13 483 euros pour une ouvrière. Les ouvrières sont davantage victimes du chômage : 11,7% chez les ouvrières qualifiées contre 7,4% pour les ouvriers qualifiés, et de 20% pour les ouvrières non qualifiées contre 16,9% 4 pour les ouvriers non qualifiés. Leurs conditions de travail sont plus difficiles : 24% des ouvrières travaillent à la chaine, contre 7% des ouvriers. Les femmes sont soumises à une discipline beaucoup plus stricte : 23% des ouvrières n’ont pas le choix de leurs moments de pause, contre 13% pour les hommes. Et elles sont placées dans des conditions de subordination indignes : 10% n’ont pas le droit de parler au cours du travail contre 2% pour les hommes 5.
Les ouvriers immigrés sont eux-aussi victimes de la « double-peine ». Les ouvriers immigrés non qualifiés sont plus nombreux que les non-immigrés : ils occupent dans 43% des cas des postes non qualifiés contre 36% pour les non-immigrés 6 . En 2007, on comptait 13,7% des immigrés parmi les ouvriers non qualifiés, alors que les immigrés représentent 7,7% des actifs 7. Le mouvement ouvrier a souvent défendu les travailleurs étrangers, mais là-encore, les premiers pas des immigrés dans le monde ouvrier français se sont parfois faits dans la douleur. L’on pourrait faire une longue énumération des incidents et affrontements qui ont opposé depuis la fin du XIXème siècle ouvriers français et ouvriers étrangers au grè des vagues successives d’immigration.8 Elles touchent les Belges, à Béthune ou à Raismes dans le Nord en 1892, les ouvriers italiens à Aigues-Mortes, dans les mines de Ludre (Meurthe) ou dans les carrières de Maretfontaine près de Senlis en 1893, les Espagnols à Limoux en 1894. Plus tard dans les années vingt et trente ce sont les ouvriers polonais qui sont la cible de l’hostilité des Français. A Rosières dans le Cher par exemple, les affrontements entre Français et Polonais se répètent entre 1920 et 1939, ainsi que dans les mines de Wittenheim en 1934. Aujourd’hui, nouvelle vague d’immigration, nouvelle vague de racisme… Les manifestations de racisme contre les tavailleurs immigrés de la part d’ouvriers français – ou étrangers - sont monnaie courante et la solidarité ouvrière se fissure souvent au quotidien lorsque la blague raciste est aussi bien une forme de sociabilité qu’une chosification de «l’ouvrier d’en dessous», comme dans l’univers du bâtiment et sa hiérarchie raciale implacable 9.
- De ce point de vue l’affaire Couriau constitue un cas exemplaire. En 1913, Louis Courriau typographe et syndicaliste, conseille à sa femme Emma, elle-même typote, d’adhérer à la section de Lyonde la fédération du livre. Il en est radié pour avoir laisser son épouse exercer son métier. ↩
- Voir Marie-Hélène Zylberberg-Hocquard, Femmes et féminisme dans le mouvement ouvrier, Editions ouvrières. Paris, 1981 ↩
- Op. cit. Michel Cézard ↩
- INSEE, recensement, 2006 ↩
- INSEE Dares, Conditions de travail, 1998 ↩
- INSEE, Enquêtes annuelles de recensement de la population de 2004 à 2007. ↩
- INSEE, enquêtes Emploi du 1er au 4 septembre 2007. ↩
- Sur ces questions, voir Gérard Noiriel, Longwy, Immigrés et prolétaires, 1880-1980, PUF, Paris, 1984, et Le creuset français, histoire de l’immigration, XIXème-XXème siècles, Le Seuil, Paris, 1988. ↩
- Voir à ce sujet le remarquable livre du sociologue Nicolas Jounin qui a travaillé sur des chantiers pendant un an : Chantier interdit au public, La découverte, Paris, 2006. ↩
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Reste à la nouvelle direction du PS à mettre en pratique ce que les auteurs de cet article proposent… Au plus vite