Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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Ceux qu’il faut défendre

Les phénomènes macrosociaux

Les mentalités et les comportements ont eux aussi subi de profondément mutations. Les causes macrosociales de la désagrégation ont été maintes fois évoquées. Le processus globalement positif d’individualisation a fait émerger des valeurs de réalisation de soi et d’épanouissement, parfois difficilement compatibles avec un sentiment d’appartenance à un collectif. La singularité de la culture ouvrière a été sapée par le phénomène de la consommation de masse qui a «égalisé» les comportements, chacun ayant désormais accès aux mêmes équipements, aux mêmes produits, étant soumis aux mêmes effets de mode… La démocratisation scolaire a permis à un certain nombre d’accèder  à un niveau d’études dont les parents des familles d’ouvriers n’auraient jamais osé rêver dans les générations précédentes ou au moins a provoqué le désir de chacun d’obtenir un diplôme autrefois réservé à une «élite». L’arrivée massive des femmes sur le marché du travail, en procurant un deuxième salaire, a accru le niveau de vie du foyer et a exigé de la part des familles ouvrières qu’elles pénètrent dans un rapport de gestion à l’argent et à l’investissement, qui leur était jusque là relativement étranger 1. Les années 1970 avec l’apparition du chômage ont installé dans un monde réputé solidaire un sentiment et des pratiques de concurrence que l’émergence de formes atypiques d’emploi (temps partiel, intérim, contrats aidés, …) à la fin des années 1980 est venue renforcer. Et surtout les organisations du mouvement ouvrier qui contribuaient jusquelà à l’unification d’un groupe en partie divisé ont très largement perdu de leur influence. Le PC n’a pas su prendre le «tournant» de la modernité et son discours a cessé d’être en phase avec le mouvement de la société française :  tandis qu’à l’aube des années 1980 chacun aspirait désormais à devenir «acteur de sa propre vie», Georges Marchais à contre-temps du climat de dénonciation générale des horreurs du goulag, justifiait, sans aucun autre argument que celui de l’obéissance à Moscou, l’invasion de l’Afghanistan par les chars soviétiques…

L’intériorisation de la diversité

L’individualisation et son revers
A côté de ces facteurs objectifs, le monde ouvrier est aussi traversé par des phénomènes qui relèvent de l’ordre des perceptions individuelles. L’essence même du mouvement de la modernité est de permettre à chacun de sortir des rôles sociaux qui lui étaient historiquement assignés. Il a en quelque sorte offert à l’individu la possibilité d’une «désaffiliation positive»  2du groupe de référence. Cette capacité nouvelle à opter pour une identité plutôt que pour une autre (père, musicien, randonneur, fils, soudeur, époux, militant associatif, …), à circuler d’un «champ» à un autre, a aussi ouvert la voie à une compétition entre singularités qui mène à une occultation sociale et économique des intérêts de classe. Selon la terminologie de Pierre Bourdieu, on peut disposer de nombreux capitaux dans un «champ» et n’en posséder aucun dans un autre : la domination dans le «champ culturel» ne coïncide pas toujours avec l’accumulation de capitaux dans le «champ économique»; ou bien la domination dans le «champ sportif» ne signifie pas que l’on soit pourvu de capitaux dans le «champ scolaire». Cette concurrence des identités s’accompagne de la mise en oeuvre de stratégies de distinction qui visent bien souvent le plus proche, le voisin, le parent, le collègue 3  et balaient les solidarités anciennes.
Cette dynamique négative de l’invidualisation a rencontré les frustrations nées de la crise économique. Celle-ci est parfois à l’origine d’une certaine hostilité parmi les ouvriers vis-à-vis de ceux qui, d’un point de vue strictement économique, souffrent plus qu’eux, et  la faute de leurs difficultés est rejetée sur les exclus, les profiteurs du système… Les valeurs d’entraide avec les plus fragiles et de partage avec les plus démunis qui se trouvaient au coeur de l’ethos ouvrier ont été écornées . La logique du «Eux» – ceux d’en haut – contre le «Nous», dimension essentielle de l’identité ouvrière mise en évidence par Richard Hoggart dans les quartiers populaires de Londres dans les années 1950 4  aurait donc été supplantée par une autre logique de construction du groupe des ouvriers. Comme le dit Robert Castel, «il y a désormais des « eux » qui sont plus bas que nous», et on note désormais dans ces milieux des formes de racisme de type «petit blanc» – aussi bien à l’égard d’autres blancs que d’étrangers 5. Les chercheurs Guy Michelat et Michel Simon ont ainsi mis en évidence l’existence dans les catégories populaires d’un «racisme du ressentiment» 6 . Stéphane Beaud et Michel Pialoux montrent aussi dans leur enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard  7 comment l’amertume est à l’origine chez certains ouvriers de phénomènes de crispation raciste, légitimés par un Front National dont l’influence est elle-même due à un basculement du vote ouvrier de la gauche vers l’extrême-droite.

  1. Voir sur ces questions, Jean-Pierre Terrail, Destins ouvriers, la fin d’une classe, Paris, PUF, 1990.
  2.  Cette aspiration à l’autonomie n’a pas épargné la classe ouvrière dont les normes en matière culturelle et de loisir sont plus ambivalentes qu’il n’y parait, comme le montre, au sujet du bricolage et du jardinage, Olivier Schwartz dans Le monde privé des ouvriers, PUF, Paris, 1990.
  3. Pierre Bourdieu, La distinction: critique sociale du jugement, Editions de Minuit, Paris, 1979.
  4. Richard Hoggart, La culture du pauvre, Minuit, Paris, 1957 (Titre originale : The use of litteracy).
  5. Robert Castel, op. Cit. p. 376.
  6. Guy Michelat et Michel Simon, Les ouvriers et la politique. Permanences, ruptures, réalignements. 1962-2002, Presses de Sciences-Po, Paris,  2004
  7. Stéphane Beaud, Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Fayard, Paris, 1999

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Un commentaire sur “Ceux qu’il faut défendre”

  1. Fabien dit :

    Reste à la nouvelle direction du PS à mettre en pratique ce que les auteurs de cet article proposent… Au plus vite

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