L’épuisement de la conscience de classe
Dans un contexte politique où l’espérance portée par le communisme s’est effondrée avec la Chute du Mur, l’identification du monde ouvrier à une classe mobilisée autour d’un grand discours messianique apparait rétrospectivement pour beaucoup comme une illusion. Avec la fin du vote de classe et la chute du taux de syndicalisation, la photo idylllique d’un monde jadis uni s’est ternie, et peu à peu le soutien électoral à la gauche est apparu sous un autre angle, moins poétique : un vote pragmatique pour survivre ou vivre mieux au quotidien et non un vote massif d’adhésion à un grand projet de transformation sociale. D’autant que si le sentiment d’appartenance à une classe persiste, il est plus fort chez les cadres que chez les ouvriers ! 1 Quelle que soit la pertinence du regard porté rétrospectivement sur l’âge d’or de la classe ouvrière, il semble évident que ce qui rassemble les ouvriers aujourd’hui ne suffit plus à faire de ce groupe un collectif dont les membres auraient le sentiment et le désir de cheminer vers un destin commun, investis dans un projet politique partagé d’émancipation des plus modestes. La dimension essentielle pour «faire classe», les représentations subjectives des ouvriers, leur conviction politique d’une nécessité à faire exister le groupe par l’engagement, en somme la composante du «pour soi» 2 nécessaire pour que la classe se crée, vive et subsiste dans le temps s’est estompée. L’effondrement du PC est évidemment pour beaucoup dans cette érosion. Pour que la contreculture ouvrière perdure avec son corpus de valeurs (une certaine forme de sociabilité, une forte cohésion et une certaine générosité dans l’adversité, la simplicité dans la «présentation de soi», l’éthique du travail, l’honnêteté, la discipline), il aurait fallu qu’une fraction de la classe – des professionnels – continue de la faire vivre dans les usines et les quartiers. Mais sans le soutien électoral à un PC qui n’a pas su saisir les évolutions de la société, la tâche est devenue hors de portée. Cela ne signifie pas que parler de caractéristiques objectives, «d’en soi» de la classe ouvrière n’a plus de sens, et surtout pas qu’il faille abandonner le terrain de la défense et de la promotion des intérêts d’une catégorie qui perdure malgré les mutations, mais simplement que ce qui constituait un trait fondamental de l’identité de ce groupe a largement disparu.
Autour de qui se mobiliser?
Vers une alliance des non qualifiés? Lire la suite de l'article : page 1 page 2 page 3 page 4 page 5 page 6
Au cours des deux dernières décennies du XXème siècle, deux autres phénomènes majeurs se sont produits au sein du salariat. Tout d’abord, sous l’effet de la tertiarisation, le nombre d’employés a dépassé celui des ouvriers. Les employés, dont le profil jadis était surtout celui de personnels administratifs d’entreprise 3 – la figure type étant celui de la secrétaire – ont changé de visage. Ils sont désormais «mis en minorité» par les personnels de service aux particuliers et les employés de commerce. Entre 1990 et 1999, l’effectif des assistantes maternelles par exemple a cru de 105% et celui des caissières de 31% 4 . Ensuite, l’aggravation du chômage et l’apparition de la précarité ont fragilisé ces nouveaux salariés qui sont venus grossir les rangs du contingent des ouvriers industriels et artisanaux non qualifiés, eux même victimes de la détérioration de l’économie. Au total, en mars 2002, un nombre non négligeable de personnes – un peu moins de cinq millions – occupaient donc un emploi non qualifié (sur les 13 millions de salariés du secondaire et du tertiaire). Ce contexte socio-historique a provoqué un brouillage des catégories traditionnelles d’analyse du monde du travail. La mise en évidence des éléments biographiques pour comprendre la trajectoire professionnelle – la «chute» dans la précarité ou l’exclusion – des individus a souvent été privilégiée au détriment d’une lecture par les «groupes sociaux». Les similitudes entre un certain nombre de ces employés et ouvriers non qualifiés incitent peut-être toutefois à renouer avec une analyse plus classique du monde social et à faire l’hypothèse que cette catégorie des non qualifiés a sans doute les caractéristiques d’une classe à part entière.



Reste à la nouvelle direction du PS à mettre en pratique ce que les auteurs de cet article proposent… Au plus vite