Des caractéristiques communes
Qu’il s’agisse, chez les employés, des assistantes maternelles, des auxiliaires de vie, des femmes de ménage, des agents de services (Etat, collectivités locales, hôpitaux), des caissiers, des vendeurs non spécialisés, des serveurs, des employés d’hôtel, des concierges… ou, chez les ouvriers, des manutentionnaires, des agents du tri, des ouvriers de l’entretien, des ouvriers des BTP, des ouvriers agricoles et des ouvriers industriels non qualifiés…, ces travailleurs non qualifiés partagent tous un certain nombre de caractéristiques 1 . Leurs revenus sont très faibles, autour de 1500 euros mensuel par ménage. Parmi les ouvriers, ce sont ceux de l’artisanat qui disposent du revenu le plus faible (1538 euros); chez les employés, ce sont les personnels des services directs aux particuliers (1222 euros) 2 . La plupart d’entre eux sont touchés par le processus en cours de dualisation du marché du travail et n’ont accès qu’au «marché secondaire». Les employés sont souvent victimes de temps partiels non choisis et de CDD (comme dans l’hôtellerie et la restauration, pour les aides à domicile, les femmes de ménage), tandis que les ouvriers vivent la précarité à travers des contrats d’intérim (pour les OS industriels, les ouvriers du tri et de l’entretien et évidemment ceux du bâtiment). Enfin ils évoluent dans des conditions de travail globalement très difficiles. On assiste dans ce domaine par exemple à une sorte d’ « ouvriérisation » de certains employés du tertiaire. La figure de la caissière de supermarché en est probablement la figure la plus typique: même geste répétitif que l’OS à la chaine, même difficulté pour obtenir un temps de pause, même type de maladie du travail… Les horaires de travail échappent aux rythmes de la vie courante : les horaires sont décalés pour les femmes de ménages de bureaux, les ouvriers industriels continuent pour certains à travailler la nuit… Certains salariés évoluent dans un contexte d’isolement relatif qui les installe dans un face-à-face avec leur employeur et les exclut de toute forme de solidarité lorsqu’ils se trouvent pris dans une situation conflictuelle avec lui (c’est le cas par exemple des femmes de ménage, de certains ouvriers agricoles ou de l’artisanat). Enfin, les écarts entre qualifiés et non qualifiés qui existaient au sein du groupe des ouvriers se retrouvent dans la catégorie des employés. Par exemple, tout comme les ouvriers non qualifiés, depuis le début des années 1990, les employés non qualifiés sont deux fois plus concernés par une forme particulière d’emploi et de sous-emploi (entre 25 et 30%) que les employés qualifiés 3. Durant la même période, ils ont perçu un salaire inférieur de 35% à celui des employés qualifiés 4 .
Les travailleurs non qualifiés, une nouvelle classe sociale?
Mais ces caractéristiques communes signifient-elles pour autant qu’ouvriers non qualifiés et employés non qualifiés partagent un même sentiment d’appartenance à une classe sociale? Au-delà du caractère parfaitement objectif du niveau des salaires, la nature même de certains de ces métiers en expansion du secondaire et du tertiaire ne diverge-t-elle pas radicalement de celle des métiers plus traditionnels? La frontière entre métiers où la relation à l’employeur et/ou au client repose sur une forte «personnalisation» du salarié – certains employés de commerce, les femmes de ménage chez les particuliers, certains ouvriers de l’artisanat, les assistantes maternelles 5, etc… -, et les métiers où une interaction personnalisée avec le client n’est que très faiblement requise – les employés des call-centers, les caissières de grande surface, les employés des fast-foods – peut paraitre bien étanche. Par ailleurs, pour un certain nombre de ces salariés, les jeunes notamment, ces emplois ne sont vécus que sous l’angle de petits boulots ou comme des emplois de transition dans la construction d’un parcours professionnel. Pour cette partie de la catégorie, l’investissement dans les problématiques liées à la condition des non qualifiés est quasi nulle. Ces disparités n’empêchent-elle pas la référence à une identité professionnelle commune? Et comment souder localement des salariés confrontés à l’isolement dans le cadre d’une relation bilatérale avec l’employeur – aides à domicile -, au sein d’une toute petite entreprise – vendeurs non spécialisés dans de modestes boutiques de confection ou dans l’alimentaire –, ou encore ceux qui dans des structures plus larges ne rencontrent jamais personne du fait d’horaires décalés ou se croisent à peine – agents d’entretien ou caissiers – ou de contrats courts – serveurs, employés d’hôtel,… D’autant que dans ces espaces, pour de multiples raisons – entreprises trop petites, difficultés à se réunir… – les instances de représentation n’existent pas ou bien peu.
De fait, en 2001, (seuls) 43% des ouvriers non qualifiés et 39% des employés non qualifiés s’identifiaient à une classe sociale contre 61% pour les cadres6. Bien sûr chez les employés, le sentiment d’appartenance à une classe n’a jamais été aussi fort que chez les ouvriers. Il tend cependant à s’effriter depuis quelques années (en 1988, 53 %, aujourd’hui 44%)7. Pour caractériser le comportement de ces salariés faiblement intégrés dans la sphère professionnelle, Thomas Amossé et Olivier Chardon mettent en évidence des logiques de résignation qui conduisent à ce qu’ils nomment une «exclusion du champ de la critique» (à l’égard du comportement de leurs employeurs, du contenu d’un travail dont ils n’attendent plus rien …)8. Pour reprendre la terminologie de Hirschman9, ces salariés optent pour le retrait (Exit) – la non-implication pure et simple dans la sphère professionnelle – au détriment d’une posture engagée (Voice), plus prompte le cas échéant à assumer le conflit. Ainsi Thomas Amossé rappelle-t-il que les employés et ouvriers non qualifiés sont respectivement 8% et 9% à avoir déjà milité dans un syndicat contre 14% et 15% pour les qualifiés : «cette moindre participation syndicale apparaît encore plus marquée si l’on considère les emplois les plus syndiqués, les cadres étant trois fois plus syndiqués que les ouvriers et les employés»10. Enfin, moins d’un tiers des travailleurs non qualifiés se sent proche d’un parti, d’un mouvement ou d’une cause politique, contre plus des deux-tiers des cadres11. Cette dégradation de la situation de l’emploi s’accompagne donc non seulement d’un renoncement à «faire entendre sa voix» là où l’on est, mais aussi plus globalement à se situer dans le champ du débat public. Le risque qui guette ces salariés dont la position sur le marché du travail est caractéristique de «l’intégration disqualifiante» pour reprendre l’expression de Serge Paugam12est évidemment celui d’un engoncement progressif dans la précarité et d’un glissement vers l’exclusion : l’abandon des cadres traditionnels de sociabilité, le repli sur soi et la mésestime identitaire portent en germe une «désaffiliation» du monde social13.
- Nous utilisons la définition retenue par Thomas Amosssé et Olivier Chardon qui étendent au tertiaire les critères contenus dans les conventions collectives du secondaire : le niveau de qualification est déterminé par la formation nécessaire pour occuper un poste et obtenir un salaire minimal. Voir Travailleurs non qualifiés : une nouvelle classe sociale?, Economie et statistique, n°393-394, 2006 ↩
- INSEE, 2003, Enquête revenus fiscaux ↩
- INSEE, Enquête emploi de 1990 à 2002 ↩
- INSEE, Enquête emploi de 1990 à 2002 ↩
- Pour Eric Maurin, les assistantes maternelles constituent la catégorie la plus symptomatique de cette évolution des métiers du tertiaire. Il dit à leur sujet : « De façon assez significative, le métier ayant connu la croissance la plus spectaculaire au cours des dernières décennies est celui d’assistante maternelle, c’est-à-dire non seulement un métier d’employé, mais en outre un métier tout à fait exemplaire du point de vue des différences entre ouvriers et employés. Les salariées à qui les parents confient leurs enfants sont clairement autre chose qu’une main d’oeuvre. En forçant le trait, chacune est pour chaque couple de parents une personne particulière, c’est-à-dire avant tout une énigme à déchiffrer en sorte de construire une relation de confiance où puisse s’exercer, mais aussi se déléguer, l’autorité parentale. » p. 38 ↩
- Pierre Bouffartigue (sous la dir. de), Les cadres : fin d’une figure sociale, La Dispute, Paris, 2001. ↩
- Guy Michelat et Michel Simon, op. Cit. ↩
- Thomas Amossé et Olivier Chardon, op. Cit. p. 212. ↩
- Albert Hirschman, Exit, Voice and Loyalty, Cambridge University Press, Cambridge, 1970. ↩
- Thomas Amossé, «Mythes et réalités de la syndicalisation en France», Premières synthèses, n°44.2, 2004. ↩
- INSEE, enquête Histoire de vie – Construction des identités, 2003, résultats cités par T. Amossé et Olivier Chardon, op. Cit. p. 212. ↩
- Cette «intégration disqualifiante» cumule instabilité dans le travail et insatisfaction dans l’emploi. Voir Le salarié de la précarité, PUF, Paris, 2000. ↩
- Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Fayard, Paris, 1995 ↩
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Reste à la nouvelle direction du PS à mettre en pratique ce que les auteurs de cet article proposent… Au plus vite