Les ouvriers existent bel et bien
Considérer que les employés non qualifiés et les ouvriers non qualifiés constituent aujourd’hui une classe en soi ne signifie pas que plus rien ne lie désormais les ouvriers entre eux. Quelque soit le niveau de qualification des uns et des autres, les ouvriers restent malheureusement victimes sur le plan physique de maux qui n’affectent que modérement les autres catégories de la population. Les corps des ouvriers ne ressemblent pas à ceux des employés et encore moins bien sûr à ceux des cadres. L’état de santé des fils et filles d’ouvriers se distinguent assez largement de celui des enfants d’autres groupes : le taux élevé d’enfants victimes de surpoids et l’absence de soins dentaires par exemple sont significatifs de cette catégorie de la population: dès la classe de troisième, 7% des fils et filles d’ouvriers – qualifiés ou non – ont deux, ou plus, carries non soignées, taux qui tombe à 2,8% chez les employés et 0,5% chez les cadres! En plus des nombreux accidents occasionnées par des conditions de travail difficiles, les ouvriers – qualifiés ou non – sont bien davantage que les autres exposés aux produits chimiques, aux substances cancérigènes, aux solvants. Ces atteintes aux corps, qu’elles soient le fait de conduites volontaires – le produit de mode de vie et d’habitudes alimentaires spécifiques – ou involontaires, conduisent naturellement à des taux de mortalité très variables selon les catégories, d’autant plus que l’inégalité d’accès aux soins dont pâtit principalement cette population s’accroit. Dans le domaine scolaire, les ouvriers ont également des problématiques spécifiques : 74% des enfants d’ouvriers ont un niveau d’étude égal ou inférieur au CAP et au BEP (51% chez les employés)1. Quant à la reproduction sociale, le monde ouvrier est le moins métissé qui soit : 46% des fils d’ouvrier sont eux-même ouvriers (17% des fils d’employés sont eux même employés)2. Les promesses de mobilité sociale contenues dans le mot d’ordre de la démocratisation scolaire n’ont donc pas été tenues et leurs victimes vivent souvent leur «stagnation professionnelle» comme une sorte de déclassement, concourant au renforcement du sentiment de malaise qui traverse la jeunesse ouvrière et la mène parfois à la désespérance sociale3.
Vers quel avenir?
Au-delà de l’énumération des disparités et des similitudes qui caractérisent ces catégories, qualifiés du secondaire, et non qualifiés du secondaire et du tertiaire, reste que la tangibilité d’un certain nombre d’éléments peut difficilement être remise question: les cadres gagnent en moyenne 2,7 fois plus que les ouvriers et les employés – les stock options ne sont pas pris en compte dans ce chiffre – 4et l’espérance de vie des cadres supérieurs hommes (à l’âge de 35 ans) est supérieur de 6 annés à celle d’un ouvrier et de 4 ans et demi à celle d’un employé! 5En outre, nous assistons depuis quelques années à une aggravation des inégalités qui ne permet guère aujourd’hui d’entrevoir à court terme un avenir meilleur pour ces catégories, a fortiori dans le contexte de la crise économique que nous traversons. La question qui se pose alors est comment «recoller» les morceaux de ces classes sociales. Comment faire pour que de nouveaux types d’affrontement n’émergent pas entre les intérêts des salariés assurés de leur intégration et ceux des salariés menacés ou touchés par la précarité? De quelle manière les victimes d’inégalités qui composent ce vaste salariat modeste peuvent-elles accéder à une conscience subjective de l’existence d’un groupe aux intérêts convergents? Comment faire pour que l’amertume née de la précarité ne débouche pas sur l’apathie et que l’identité négative des «disqualifiés» puisse se retourner et basculer du côté d’une fierté collective indispensable à l’émergence d’une protestation fondée sur un projet politique? Avec la crise actuelle qui exacerbe le conflit capital/travail, «l’ennemi principal» ne semble plus hors de portée. Le scandale provoqué par les bonus encaissés par les grands patrons et les parachutes dorés suscite un sentiment de révolte partagé par beaucoup. De ce point de vue, le rôle d’un parti de gauche comme le Parti socialiste consiste non seulement à identifier «l’affrontement central», mais aussi à proposer, à travers un projet politique gouvernemental, des éléments pour retisser entre les individus les plus modestes et les plus fragiles des liens semblables à ceux qui ont peut-être uni jadis les membres de la classe ouvrière.
Cécile Beaujouan
Lire la suite de l'article : page 1 page 2 page 3 page 4 page 5 page 6



Reste à la nouvelle direction du PS à mettre en pratique ce que les auteurs de cet article proposent… Au plus vite