tertiaire, les ouvriers des « quartiers » populaires travaillent plus souvent dans le secteur tertiaire que dans le secteur industriel. Par ailleurs, ces banlieues populaires comptent toutes une proportion très forte de Français issus de l’immigration (jusqu’à 40 % de la population de plus de 15 ans), alors que ce n’est pas souvent le cas des banlieues ouvrières. Au final, le département de Seine-Saint-Denis s’impose comme l’archétype des évolutions sociologiques qu’a vécu ce type de milieux populaires urbains : de la « classe ouvrière » aux jeunes de cité, de la « banlieue rouge » au « 9-3 ».
D’ailleurs, la Seine-Saint-Denis a été le théâtre d’affrontements intenses entre le PS et le PC au cours des dernières échéances électorales. Après les scores fleuves que Ségolène Royal a réalisés dans le « 9-3 » lors des deux tours de la présidentielle de 2007, les primaires à gauche se sont multipliées dans les derniers bastions communistes. Ce mouvement est très sensible lors des municipales. En 2001, le PS n’avait provoqué que quatre primaires dans les trente-huit mairies de plus de 30 000 habitants tenues par le PC en France ; une seule avait eu lieu en Seine-Saint-Denis, à Pantin. En 2008, en revanche, le PS a provoqué six primaires dans les vingt-sept mairies de plus de 30 000 habitants tenues par le PC, dont cinq en Seine-Saint-Denis (Aubervilliers, Bagnolet, La Courneuve, Saint-Denis, Tremblay-en-France ; la sixième primaire a lieu à Vitry-sur-Seine, dans le « 9-4 »). Cette mutation de la géographie des primaires provoquées par les socialistes dans les mairies communistes ne peut pas être comprise indépendamment des résultats de l’élection présidentielle et de la forte poussée de Ségolène Royal en banlieue populaire. Mais elle est également liée à une suite de victoires socialistes face à des sortants communistes dans le « 9-3 » : prise de Pantin aux élections municipales de 2001, des cantons d’Aubervilliers-Est et de La Courneuve en 2004, de la troisième circonscription (Aubervilliers) aux législatives de 2007.
Les résultats des élections municipales de 2008 n’en sont que plus énigmatiques. Dans les villes de plus de 30 000 habitants, les primaires PC/PS sont toutes remportées par les listes PC (tableau 4), sans exception, même si les maires communistes expriment le même regret : le scrutin ne suscite pas une forte mobilisation électorale. Quoi qu’il en soit, une explication est généralement admise par les observateurs : les maires communistes gagnent leurs primaires face aux socialistes parce qu’ils « tiennent leur ville ».
Les explications
Dans ces six villes, l’impact de l’implantation locale et de la personnalité des maires communistes semble bien réel. Le cas de Tremblay-en-France est sans doute le plus évident. En 2008, les électeurs de la ville étaient appelés à renouveler le conseil municipal, mais aussi le conseiller général du canton (dont les frontières sont exactement les mêmes que celles de la ville). Au premier tour des municipales, la liste communiste conduite par le maire sortant François Asensi est reconduite avec plus de 70 % des voix, contre 8,6 % à la liste socialiste. En revanche, au premier tour de la cantonale, le candidat communiste, Pierre Laporte, pourtant conseiller général sortant, ne recueille que 43,9 % des voix contre 17,6 % à son rival socialiste. La comparaison des résultats des élections législatives de 2007 à Aubervilliers et à La Courneuve va dans le même sens. Les deux villes appartiennent à la même circonscription, la troisième de Seine-Saint-Denis. L’offre politique est donc la même. Par rapport au premier tour de l’élection présidentielle, le vote communiste se redresse dans les deux villes, mais de manière beaucoup plus sensible à La Courneuve : le candidat communiste, Gilles Poux, est en effet maire de La Courneuve. Mais cet impact de la personnalité du candidat ne semble pas suffisant pour expliquer le rééquilibrage du rapport de forces PC/PS en faveur du PC : à Aubervilliers aussi, le vote communiste se redresse entre la présidentielle et les législatives. Le cas de Bagnolet confirme cette dernière observation. Lors des législatives de 2007, le député sortant PS, Claude Bartolone, dispose d’une implantation locale plus solide que la candidate du PC, Augusta Epanya, issue de la « société civile » et sans aucun mandat local. Pourtant, cela n’empêche pas le redressement du vote communiste par rapport au premier tour de l’élection présidentielle.
Au final, de l’élection présidentielle de 2007 aux municipales de 2008, le rééquilibrage du rapport de forces PC/PS en faveur des communistes est un mouvement général (tableau 4), dont l’ampleur seule dépend de la personnalité et de l’ancrage local des candidats. Évidemment, on ne peut écarter l’hypothèse selon laquelle les électeurs de gauche n’ont aucune réticence à voter tantôt communiste, tantôt socialiste, dans des scrutins de nature différente. Mais la similitude des évolutions électorales à l’œuvre dans les six communes de banlieue populaires étudiées invite à envisager d’autres explications. Une problématique plus générale s’impose ici, celle du décalage entre les résultats de la présidentielle et les résultats des élections législatives ou locales. Confronté à cette question dans son analyse des résultats des élections de 2007 dans la région Nord-Pas-de-Calais, où la gauche se redresse aux législatives alors qu’elle paraissait menacée au regard des résultats de la présidentielle, Bernard Dolez défend l’idée selon laquelle la gauche profite de la qualité et l’ancienneté de son implantation, ainsi que du scrutin de circonscription, pour maintenir ses positions législatives 1.
De manière plus systématique, les travaux de Philip Converse permettent d’énoncer deux règles pour comparer les résultats de deux élections de nature différente : (a) plus la participation diminue, plus les forces politiques se renforcent dans leurs fiefs (les électeurs aux attaches partisanes les plus fortes et les électeurs les plus politisés, proportionnellement plus nombreux dans l’électorat de la force politique dominante, se mobilisent plus que les électeurs aux attaches partisanes les plus faibles, proportionnellement plus nombreux dans l’électorat des forces minoritaires ou d’implantation récente) ; (b) plus la taille de la circonscription d’élection diminue, c’est-à-dire plus l’organisation du scrutin est locale, plus les forces politiques se renforcent dans leurs fiefs 2.
La seconde règle, qui renvoie à la question du scrutin de circonscription, peut être appliquée à la séquence électorale présidentielle de 2007, aux législatives de 2007 et municipales 2008 dans nos six communes de banlieue populaire. Et à première vue, elle paraît suffisante pour expliquer le redressement progressif du Parti communiste. En revanche, elle est insuffisante pour la séquence précédente, qui
- DOLEZ Bernard, « Nord-Pas-de-Calais : un bastion lézardé ? », Revue politique et parlementaire, n°1044, juillet/août/septembre 2007, pp. 97-104. ↩
- CONVERSE Philip, « The Concept of a Normal Vote », in CAMPBELL Angus et alii, Elections and the Political Order, New York, John Wiley, 1966, pp. 9-39°; MARTIN Pierre, « Les scrutins de 2007 comme moment de rupture dans la vie politique française », Revue politique et parlementaire, n°1044, juillet/août/septembre 2007, pp. 167-175 ↩
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