Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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La Grèce dans le chaos, un malaise complexe, une révolte attrape-tout.

du bipartisme, le croisement des effets des politiques libérales et des politiques clientélistes, les inégalités sociales, la corruption et le sentiment d’une perte de sens) ont joué leur rôle. Les effets cumulatifs de ces facteurs ont certainement généré un potentiel silencieux de protestation, largement exprimé dans les sondages et prêt à s’enflammer. Un malaise complexe, à la fois politique et économique, précède la révolte et se trouve à sa base. La Grèce fut, elle l’est toujours, un pays sursaturé de déception et de frustrations.

Cependant, si un malaise complexe, à la fois politique et économique, constitue le contexte qui précède l’explosion, si, de surcroît, il n’est pas très difficile de restituer ce contexte, le fait de l’explosion lui-même nous paraît bien obscur. D’ailleurs, une révolte, en tant que surgissement d’une singularité forte, est toujours déroutante pour l’analyste tant par ses causes inaugurales que par ses causes profondes. Ainsi, il est pour nous impossible de démêler, dans cette chaîne complexe, le maillon le plus fort, celui qui active la chaîne causale et explique le mieux l’explicandum. Le passage à l’acte, le lien concret et direct entre la chaîne causale et l’émergence d’un imposant mouvement de masse (et, en son sein, d’une violence physique débridée) est – l’a toujours été – mystérieux.

Quoi qu’il en soit, quel qu’il soit le facteur principal, les causes de l’agitation sont composites. Il n’est pas judicieux de se voiler la face devant les sentiments collectifs qui concernent le discrédit des partis et le discrédit de toutes les institutions publiques. Ces sentiments, maintes fois mesurés et confirmés, rappellent à point nommé l’échec de l’État et des partis gouvernementaux à respecter leur propre cadre normatif. Il n’est pas judicieux non plus d’ignorer la nature des cibles de la violence protestataire: d’une part, les symboles de la richesse et du capitalisme néo-libéral ont été attaqués et incendiés (les banques, des boutiques prestigieuses); d’autre part, les symboles du pouvoir étatique (notamment, les commissariats de police). Ces attaques, si les actes ont un sens intrinsèque que l’interprétation doit ne pas ignorer, ont visé un capitalisme arrogant et en panne, et un Etat traditionnellement pathogène 1. La violence physique est d’abord un mode d’affirmation idéologique et politique.

Donc, s’il est faux d’attribuer l’effervescence grecque à l’«arriération» balkanique et orientale du pays, néanmoins, il nous paraît également réducteur de l’attribuer exclusivement aux politiques néo-libérales. La Grèce semble souffrir tant de son inadaptation à la modernité que de son adaptation à cette dernière. L’explosion de la jeunesse grecque se trouva à l’intersection des frustrations produites par une société qui vit la tension entre déficit de modernisation et hypermodernité 2. Ainsi, le débordement de décembre a servi de porte-voix à tous les mécontents et à tous les «en dehors»: à ceux qui se sentent frustrés par la déficit de modernité de la vie sociale et politique grecque; à ceux, aussi, qui se sentent frustrés par la modernisation avancée de la vie urbaine, et qui sont souvent les perdants de la globalisation et de la modernisation néo-libérales. Pour parler en termes européens, les «gagnants» (du moins: une partie d’entre eux) de l’européanisation et de la mondialisation, les «perdants» aussi, ont été d’instinct représentés – pour des raisons différentes et souvent contraires – par ce mouvement difficilement classable mais inclusif. Ce qui explique le soutien ou la grande tolérance de l’opinion publique à l’égard des actes de violence. Ainsi, et fort paradoxalement, un mouvement authentiquement extrémiste et anti-élitaire a su « exprimer », par une sorte de procuration collective spontanée (et avant de s’épuiser par la violence exercée par ses composantes les plus extrêmes), à la fois une grande partie des élites et du «peuple» – et une société profondément contradictoire. L’absence d’objectifs politiques centraux a certainement favorisé cette capacité de représentation «attrape-tout».

La composition sociale des révoltés-acteurs (on n’a sur cette composition que des indications disparates et peu solides) paraît aller dans ce sens.  Le mouvement n’a pas eu une base sociale spécifique et sociologiquement homogène. Les lycéens appartenant à la même frange d’âge que la victime de la bavure (venant de l’ensemble des quartiers, les banlieues chic de la ville comprises), les étudiants, les nombreux anarchistes, l’extrême-gauche, une partie de la gauche traditionnelle, mais aussi une « nouvelle» mouvance libertaire (en voie de développement), ont constitué la colonne vertébrale des mobilisations. Ils ont ainsi scellé le caractère socialement composite mais «moderne» de cet événement. Les slogans anti-police, anti-système et libertaires ont donné le ton, «cette révolte n’ayant pas d’aspiration politique, dans aucun sens du terme» 3.

Le soulèvement et la mobilisation d’une fraction moderne de la ville d’Athènes différencie le mouvement des émeutes qui éclatent dans les pays en voie de développement. La révolte grecque se différencie aussi des émeutes de type Los Angeles, où le mépris pour une catégorie de la population («l’homme noir»), la répression policière accrue ainsi que la dimension «émeute de la faim» ont joué un rôle décisif 4. Elle se différencie, aussi, des événements de 2005 à Paris, où les facteurs «coupure spatiale» et «jeunesse d’origine immigrée» ont marqué le caractère des émeutes françaises 5. Elle s’en rapproche pourtant par la dimension «violence négative», car elle rappelle par plusieurs traits «les violences urbaines que connaissent les pays développés lors de bavures-assassinats-conduites cruelles de la part de la police»6 . Cette révolte ambivalente exprime sans doute davantage la perte de confiance dans le système politique et ses politiques (économiques ou autres) que la réaction à un «sentiment de discrimination subie par le groupe protestataire»  7(Braud, 2002). C’est, donc, une révolte non anticipée, empruntant des voies et formes non anticipées, mais classiquement politique et classiquement protestataire 8 .

  1. Kouvelakis Stathis, «La Grèce en révolte », 2008, Contretemps, http//contretemps.eu
  2. Panagiotopoulos Panayis, «Soufrance et révolte des inclus : quelques clés pour comprendre la révolte de décembre 2008», European Forum for Urban Safety, www.fesu.org
  3. Voir Panayis Panagiotopoulos. op. cit.
  4. Davis Mike, «Sur la révolte en Grèce» (interview), Contretemps, http//contretemps.eu
  5. Davis Mike, Ibidem
  6. Voir Panayis Panagiotopoulos. op. cit.
  7. Braud Philippe, «La violence politique: repères et problèmes », Cultures et Conflits, 9-10, 2002
  8. Braud Philippe, ibidem

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Un commentaire sur “La Grèce dans le chaos, un malaise complexe, une révolte attrape-tout.”

  1. lemarigner dit :

    bonjour
    ça me fait penser aux travaux d’un jeune économiste sur la confiance qui règne entre les habitants d’un même pays et le rapport avec le développement des services publics.
    l’éducation, encore l’éducation, toujours l’éducation…
    est-ce que vous envisagez de vous rapprocher de l’universite populaire participative de Ségolène ?
    amitié socialiste
    Corinne
    secrétaire de section en Midi Pyrénées

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