Les voies de la violence
Le mouvement qui a secoué Athènes et la Grèce est indissociablement lié à la violence. C’est Athènes la cité embrasée et non la cité pacifiste qui a impulsé sa force au mouvement. C’est la flambée de la violence qui en a fait un événement international. Et c’est parce que cette folle agitation alliait les dimensions «mouvement» et «violence» qu’elle a fait tant de bruit, suscité tant de débats et tant d’analyses. Or, si la violence fut un élément endogène de la puissance du mouvement, ceux qui l’ont exercée appartiennent aux «gagnants». Ils se sont trouvés au centre de la scène (de leur point de vue: au centre de l’histoire), ils ont vu leur nombre s’accroître, ils ont vu des inconnus (jeunes élèves, étudiants, quelques immigrés, hooligans et tant d’autres) les suivre – et très souvent les précéder (la mouvance anarchiste a été dépassée par le déploiement sur tout le territoire d’une violence urbaine sans précédent et par les solidarités spontanées contre les « flics»). Les actes d’«anarchisme spontané» ont accompagné et souvent surpassé les actes d’«anarchisme organisé».
Il reste que ce n’est pas la première fois que les «avant-gardes» violentes marquent des points. Après la transition démocratique, une certaine culture de tolérance face aux actes de violence politique a fait de la tentation de la violence «a low-risk activity»1 . En particulier, les mobilisations des années précédentes, autour de l’éducation, et notamment contre la révision de l’article 16 de la Constitution (qui prévoit que l’État a le monopole de l’enseignement supérieur), ont été marquées par une augmentation des faits de violence politique. Les fortes tensions de cette période ont à l’évidence conforté l’action des groupes minuscules, peu identifiables, fascinés par l’activisme violent et un certain banditisme politique (les encagoulés, les casseurs, les «provocateurs»). C’est notamment au cours des trois dernières années qu’est apparu en force un courant «violent», qui s’est développé dans le sillage du mouvement étudiant contre la «privatisation» de l’université. Ce courant très hétéroclite et très peu structuré a profité d’une résurgence de la désobéissance civile, cette dernière étant liée, entre autres, à l’affaiblissement des structures partisanes de la gauche classique et à une certaine mutation «mouvementiste» de l’ultra gauche (et du SYRIZA 2) . Si donc la protestation dans les villes grecques en décembre fut en grande partie incontrôlable et chaotique, cela ne signifie toutefois pas qu’elle fut inorganisée. Le manque d’organisation substantielle «classique» a facilité la domination d’autres types de structures organisationnelles (exemples: de groupes anarchistes ou libertaires, petits mais très mobiles, ou des petits réseaux organisationnels en marge de la Gauche officielle). Ces groupes, attirés par la violence, ont déifié la «bataille des rues» et ont formé leur imaginaire sur la base de l’affrontement avec l’État. En décembre, la «grande colère» – mieux: la grande frustration – est sortie de son silence. Elle a effectivement dominé le pays. Mais son invocation continuelle par les intellectuels – grecs et non grecs – sous-estime la dimension organisée d’une grande partie de la violence qu’ont vécue les villes grecques en décembre dernier.
En résumé, les forces de la lutte contre l’État, les forces de l’«action directe» sont sortis renforcées des événements. L’archipel des groupuscules de toute obédience qui font l’ultra-gauche et l’anarchisme grec a avancé d’un pas dans son organisation, son influence, sa combativité. Certes, les agressions successives menées récemment, après décembre, contre n’importe quelle «cible» montrent que ces groupes, désireux de passer à un stade supérieur de leur lutte, enivrés de leurs réussites (dont celle de décembre est la plus importante), ont perdu le contact avec la réalité (et les pratiques démocratiques). Il reste que le romantisme (et, souvent, le nihilisme) anti-étatique ou révolutionnaire ou mouvementiste (ces termes exprimant des tendances différentes à l’intérieur du «bloc des extrêmes») s’est transformé en force qui compte. Ces acteurs ont marqué des points. Ils constituent désormais une nouvelle donne dans la vie politique et leurs points de vue ont été consolidés. C’est un des phénomènes les plus marquants de cette période troublée.
L’affirmation fracassante d’une politique non institutionnelle
L’analyse qui a précédé a voulu montrer que le contexte national grec, et notamment le système politique grec, dénué de valeurs et inefficace, emmené par les «élites de la catastrophe», a joué un rôle important dans le déclenchement et la portée du mouvement. Cependant, certains aspects du mouvement ne s’expliquent pas par la «spécificité hellénique». En 2006 et 2007, la fermeture, à Copenhague, de la «maison de la jeunesse», lieu de rencontres anticonventionnel des jeunes, a provoqué une tempête de réactions massives et de collisions d’une étendue sans précédent entre des milliers de jeunes (au premier rang desquels les anarchistes) et la police. En 2005, l’explosion de violence dans les banlieues de Paris a mené le pays au bord de l’«état d’urgence». Ces confrontations, comme d’ailleurs les affrontements du mouvement altermondialiste avec la police, renvoient, malgré leurs immenses différences, à un phénomène commun – dans son essence: l’émergence progressive de formes d’organisation, d’expression publique et d’action qui dépassent le mode traditionnel d’exercice de la politique et ignorent le système politique institutionnel. Tous les cas ci-dessus se caractérisaient par l’ampleur des mobilisations, l’étendue de la violence, la surprise et l’étonnement de la société et des élites. Les événements d’Athènes ont dépassé ce qu’on a connu jusqu’à ce jour en Europe.
Le nouveau dualisme, qui vient de faire une apparition fracassante en Grèce, a déjà été perceptible en Europe. En plus, la remise en question de l’autorité des partis, l’une des plus puissantes institutions de la modernité politique, a des conséquences importantes et non conjoncturelles sur les modes d’encadrement de la population, sur les formes d’action politique, sur le regain de la politique contestataire 3. On peut ainsi probablement resituer le soulèvement d’Athènes dans un courant plus large de soulèvements, petits ou moins petits, qu’ont vécus – ou seront amenées à vivre – les grandes villes européennes.
En Grèce comme en Europe, les partis classiques paraissent incapables de gérer ce potentiel de protestation «post-moderne» qui les dépasse – de façon culturelle, intellectuelle et organisationnelle. Les élites politiques l’ont systématiquement dévalorisé, voire complètement ignoré. La tendance à la dévalorisation est favorisée par le fait qu’une assez longue période d’acalmie intervient habituellement entre deux explosions. En même temps, ce potentiel n’est ni assez puissant, ni assez structuré et cohérent pour trouver sa propre expression politique, quelle qu’elle soit. Certes, une fois la vague retirée, les groupes de l’ultra-gauche, qui persévèrent (après la fin des mobilisations), essaient d’imposer leur interprétation (anti-libérale et anticapitaliste) des événements, ainsi que leur leadership. C’est le jeu de la démocratie. Certes, aussi, le plus grand nombre des petites organisations extrémistes qui ont structuré – et structurent – ce potentiel vont disparaître, tôt ou tard, dans l’indifférence générale. Mais l’action violente, selon toute probabilité, non. L’action institutionnalisée et l’action non institutionnalisée semblent condamnés à coexister, sans pouvoir se rencontrer. Exactement comme deux droites parallèles qui ne se coupent pas.
Un trait distinctif de ces nouveaux mouvements, qui se développent toujours dans un contexte national spécifique (comment pourrait-il en être autrement ?), c’est qu’ils ne se prêtent pas facilement à l’analyse sociologique et politologique classique. Ils étonnent politiquement et intellectuellement. Ils sont plus «modernes» que nos instruments d’analyse. L’auteur de ces lignes ne connaît pas l’exacte nature du mouvement de décembre. Il sait pourtant l’évidence: c’était du «jamais vu», une force inouie dans la rue, sans objectifs politiques et sans programme. « Une révolte sans risque », comme a écrit Nikos Marantzidis 4 ? Oui, en partie. Une fausse révolte sans programme ? «La révolte gaspille», a écrit Adriano Sofri 5, elle est «aveugle et naïve». De fait, la révolte athénienne était naïve, sans aucun objectif précis, sans stratégie de sortie. Il reste que les révoltes ne se programment pas. Et, en plus, elles n’ont pas de programme. Mais elles en disent beaucoup sur le programme des autres, de ceux qui en ont, ou qui prétendent en avoir.
- Kalyvas Stathis, «Why Athens is burning», International Herald Tribune, 11 décembre 2008. ↩
- Coalition de la gauche radicale ↩
- Moschonas, Gerassimos, «Reformism in a “Conservative” System: The European Union and Social democratic Identity» in John Callaghan et al. (eds.), In Search of Social Democracy: Responses to Crisis and Modernisation”, Manchester University Press, 2009 (à paraître). ↩
- Marantzidis, Nikos, «La farce grecque: bilan d’une fausse révolte», Le Monde, 28.04.2009 ↩
- Sofri Adriano, « Comme un air de révolte », Courrier International, no 984, 23-29 avril 2009. ↩
Gerassimos Moschonas



bonjour
ça me fait penser aux travaux d’un jeune économiste sur la confiance qui règne entre les habitants d’un même pays et le rapport avec le développement des services publics.
l’éducation, encore l’éducation, toujours l’éducation…
est-ce que vous envisagez de vous rapprocher de l’universite populaire participative de Ségolène ?
amitié socialiste
Corinne
secrétaire de section en Midi Pyrénées