La méritocratie en question
La montée du déclassement vient souligner les limites des discours célébrant avec trop d’enthousiasme la validité du principe du mérite. Le niveau d’éducation moyen s’élevant au fil du temps, les jeunes générations font face à ce paradoxe : plus éduquées que les précédentes 1 , elles font face à une dégradation sensible de leurs perspectives de mobilité sociale. En réalité, le paradoxe n’est qu’apparent. Si la structure des diplômes continue à s’élever rapidement, ce n’est pas le cas de la structure sociale : dès lors, plus d’éducation mais moins de mobilité sociale sont deux évolutions qui peuvent se produire de manière concomitante. Le constat est douloureux dans une société dont la cohésion s’est construite autour du mythe du mérite républicain. Au fil des décennies, le lien entre l’origine sociale des individus et le niveau d’éducation atteint a diminué grâce aux politiques de massification scolaire, mais dans le même temps, le lien entre le diplôme et la position sociale atteinte a diminué pour les générations récentes. Ce résultat, qui n’est pas propre à la France 2 , montre que les sociétés occidentales ne sont pas plus méritocratiques qu’il y a un demi-siècle, puisque la diminution de l’inégalité des chances scolaires ne s’est pas traduite par une diminution équivalente de l’inégalité des chances sociales.
L’école a-t-elle trahi ses promesses ? La colère et la rancœur des enfants des classes populaires à l’égard de l’école sont des résultats connus lorsque sont questionnées les « désillusions de la méritocratie » ou les « promesses déçues de l’ascenseur social » 3. À écouter les déclassés, le sentiment est tout aussi amer. Nés et socialisés dans des milieux favorisés, ayant joué le jeu des études et croyant poursuivre ainsi les voies classiques de la réussite, les déclassés tiennent un discours d’une rare violence à l’encontre de l’école. Quelles leçons en tirer ? Au motif que le décalage entre la formation et l’emploi génère de la frustration, faut-il stopper le mouvement d’expansion scolaire ? La proposition n’a que l’apparence de la sagesse 4. Certes, fixer des objectifs chiffrés (80 % d’une classe d’âge au baccalauréat et désormais 50 % d’une classe d’âge au niveau licence) n’a guère de sens. Pour autant, refermer les portes de l’enseignement supérieur serait une erreur dont on connaît par avance les victimes : les enfants des classes populaires. Sans doute faut-il, comme le préconise par exemple Marie Duru-Bellat, « repenser l’entrée dans la vie active » 5 en atténuant notamment le rôle de sélection de l’école. De ce point de vue, pourquoi ne pas considérer que les premières années d’école, jusqu’au baccalauréat, doivent avoir réellement comme objectif de dispenser un socle commun de connaissances et de former les futurs citoyens, plutôt que de sélectionner et de classer très tôt, beaucoup trop tôt, les élèves en fonction de leur réussite scolaire, intimement liée à leur origine sociale ? Il reviendrait ensuite à l’enseignement supérieur de préparer l’entrée dans la vie active. L’université, depuis plusieurs années, s’est engagée dans cette voie. Mais il faut alors que les grandes écoles, exception française s’il en est, suivent le même chemin. Comment accepter qu’un étudiant de ces grandes écoles coûte à l’État deux fois plus cher qu’un étudiant à l’université, alors même que les grandes écoles, après un timide mouvement d’ouverture, se referment à nouveau, accueillant presque exclusivement les enfants des familles aisées ? Comment accepter que l’université s’adapte seule aux mutations en cours, tandis que les grandes écoles reproduiraient une élite qui trouverait naturellement sa place au sommet de la hiérarchie sociale ?
Que répondre aux déclassés ?
Le déclassement a évidemment des conséquences politiques. Glisser le long de l’échelle sociale alors même que l’on a fréquenté l’enseignement supérieur influence nécessairement la manière dont on se représente le fonctionnement de la société et par conséquent la nature des attitudes et des opinions politiques que l’on se forge. Ouvriers et employés, les déclassés se montrent logiquement très hostiles au libéralisme économique jugé responsable de leur précarité. Toutefois, ayant un
- Entre la génération 1944-1948 et la génération 1964-1968, la part des bacheliers augmente de plus de treize points, passant de 25 % à 38 %, tandis que celles des titulaires d’un diplôme supérieur ou égal à bac+2 progresse de plus de dix points, allant jusqu’à concerner plus de 23 % des cohortes nées au milieu des années 1960. ↩
- Voir Richard Breen (dir.), Social Mobility in Europe, Oxford, Oxford University Press, 2004. ↩
- Voir Stéphane Beaud, 80 % au bac et après ?, Paris, La Découverte, 2002. ↩
- Ce genre de raisonnement s’entend au-delà du champ scolaire. Par exemple, il n’y aurait pas de problème de pouvoir d’achat, mais un problème de « désir d’achat ». La pauvreté ne serait que relative : quelqu’un qui ne désire rien ne se sent privé de rien. De manière générale, il est amusant de constater que cette prétendue hypertrophie des aspirations est la source même de l’esprit socialiste selon Tocqueville pour qui le socialisme prospérerait auprès des individus qui ne cessent de réclamer un avenir meilleur. Toujours selon Tocqueville, il est beaucoup plus simple d’avoir un valet non socialiste… Pour une présentation détaillée de sa pensée sur l’origine de l’esprit socialiste, voir Patrick Savidan, Repenser l’égalité des chances, Paris, Grasset, 2007. ↩
- Marie Duru-Bellat, L’inflation scolaire, Paris, Seuil, 2006. ↩


