Emmanuel Maurel est vice-président de la Région Ile-de-France et secrétaire national du Parti socialiste en charge de la formation, de l'Université permanente et de l'Université d'été.
Grandeur et décadence du « roman social »
Comme souvent, c’est le génial Michelet qui sonne la charge. Dans Le peuple (1845), il s’en prend aux « romans classiques, immortels, révélant les tragédies domestiques des classes riches et aisées » qui ignorent les « barbares » des temps modernes que sont les ouvriers et les paysans. Mais il n’épargne pas non plus ces prosateurs qui, sous prétexte de s’intéresser à la vie des classes inférieures, en renvoient une image caricaturale et dégradante. Ainsi d’Eugène Sue et ses Mystères de Paris, qui voient dans le peuple un ramassis « de repris de justice et de forçats libérés ». Ainsi de Balzac et de ses Paysans, « qui s’amuse à peindre un horrible cabaret de campagne, une taverne de valetaille et de voleurs 1 ». Le peuple : il ne suffit pas de le peindre, il faut prendre son parti. Pour Michelet, l’écrivain progressiste doit choisir son camp : il est du côté de ces barbares qui ont plus de « chaleur vitale » que les classes supérieures. « Barbares ! Oui, c’est-à-dire pleins d’une sève nouvelle, vivante et rajeunissante. Barbares, c’est-à-dire voyageurs en marche vers la Rome de l’avenir, allant lentement, sans doute, chaque génération avançant un peu, faisant halte dans la mort, mais d’autres n’en continuent pas moins 2 ». Voilà ce qu’il faut : une littérature qui accompagne la marche inexorable du peuple, opprimé mais conquérant, vers son inexorable victoire.
On sait ce qui s’ensuit. Au peuple indistinct se substitue progressivement la figure du travailleur de l’industrie du deuxième XIXème siècle. Hugo, puis Zola, puis Vallés, Mirbeau, pour ne citer que les plus grands, racontent l’émergence douloureuse et sanglante d’un groupe social qui va prendre conscience de son existence et de sa force : la classe ouvrière. Le développement du « roman social » accompagne son irruption sur la scène politique (via le syndicalisme, le socialisme puis le communisme). Durant l’entre-deux-guerres, la guerre des écoles (« littérature prolétarienne », réalisme socialiste, etc…) 3 ne doit pas faire oublier l’essentiel. La condition ouvrière, dans la production romanesque, est passée du statut d’objet à celui de sujet. Ecrire du point de vue du prolétaire, s’approprier sa langue. Dire la dureté de la condition ouvrière sans verser dans le misérabilisme compassionnel. Opprimé certes, mais prêt à rendre les coups. « Il pressa le pas instinctivement, pas assez cependant pour éviter un coup de pied dans le derrière : « je t’en foutrai, moi, des mômes comme ça ! tu pourrais pas te ranger, eh, singe savant ? Non mais regardez moi ça comme c’est fringué ! ». Guy était habillé en Van Dyck. C’était son premier coup de pied au cul ; il venait de faire connaissance avec le prolétariat4 » (Aragon, les cloches de Bâle, 1934) . Le « roman social » a ses Docteurs Jeckyll (Aragon) et ses Mister Hyde (Céline), ses auteurs mineurs (Dabit, Pallu, Poulaille), et ses grands écrivains (Barbusse, Guilloux). Durant les années 1930, il occupe le devant de la scène littéraire5.
Paradoxalement, c’est à partir de la fin de la deuxième guerre mondiale, qui voit la domination culturelle et l’apogée politique et syndicale des communistes, que commence le reflux d’un genre littéraire qui, bien qu’engagé, n’a jamais sombré dans la propagande grossière exigée par les tenants du réalisme socialiste à la mode stalinienne. Le traumatisme de la guerre est à l’origine d’une littérature nouvelle qui ne met plus la question sociale au premier plan et déconstruit la forme romanesque traditionnelle. Ce phénomène n’épargne pas les écrivains
- Jules Michelet, Le Peuple, Flammarion, 1992 (réédition), Paris, p.61 ↩
- Op. cit. p. 72 ↩
- Voir notamment le texte de Paul Nizan à propos d’Eugène Dabit, reprochant à l’auteur de Hôtel du Nord et Petit Louis, figure de proue de la littérature prolétarienne, « d’aimer mieux les bourgeois que la classe dont il vient ». Paul Nizan, Articles politiques et littéraires, Joseph K, Paris, 2005, p.114-117. ↩
- Louis Aragon, Les cloches de Bâle, Gallimard, Paris, 1972, p.84-85. ↩
- Le cinéma n’est pas en reste: Renoir (La bête humaine, Les bas fonds, La Marseillaise) et Carné (Quai des brumes, Hôtel du Nord, Le jour se lève) communient, chacun à leur manière, dans le culte de l’ouvrier-roi. Ils trouvent en Jean Gabin l’archétype du héros prolétaire, gouailleur, authentique, courageux. ↩



