Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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Littérature (et cinéma) : ouvrier(e)s, le retour ?

« de gauche » qui, parfois militants, délaissent pourtant la critique sociale au profit d’autres expériences littéraires (nouveau roman, existentialisme, post-surréalisme, etc…). Bien sûr, il y a, dans les années 1950, les beaux livres de Roger Vailland, dont les héros sont des travailleurs de l’industrie (Beau Masque, 325000 francs). Bien sûr, il y a l’immense succès du roman de Claire Etcherelli, Elise ou la vraie vie (1967), qui met en scène les relations entre Français et Algériens au sein de l’usine. Mais il est indéniable qu’on assiste à un déclin de la « littérature ouvrière » qui, finalement, précède celui (supposé) de la classe qu’elle est censée mettre en scène et célébrer. Et dans les années 1970-1980, c’est un genre mineur, le polar, traditionnellement voué au seul délassement, qui reprend le flambeau de la contestation de la société capitaliste et de la description du monde du travail dévasté par la crise (quartiers populaires, chômage, processus d’exclusion)1.  Pour résumer, on peut dire, avec Guy Bordes, que « la croissance et le déclin du « roman social » suit la courbe du développement de la grand industrie, depuis le Second Empire jusqu’aux années Mitterrand. 2 »

Le tournant des années 90
Tout a déjà été écrit sur la décennie 1980 : triomphe de l’idéologie libérale, chute de l’empire soviétique, culte de l’argent roi, figure de « l’entrepreneur » portée aux nues. Paradoxe : en France, c’est la gauche qui adapte l’économie et la société aux nouvelles réalités mondiales et européennes. Un monde disparaît : la sidérurgie se meurt, le PCF s’effondre ; la classe ouvrière, sous les coups de boutoir de ce que l’on n’appelle pas encore la « mondialisation libérale », se disloque. Symbole : François Mitterrand nomme Bernard Tapie ministre de la République.

En 1993, la droite revient au pouvoir, la crise économique est à son paroxysme, le chômage de masse (et son corollaire, l’exclusion), fait désormais partie du paysage. 1993 : c’est précisément l’année de la parution d’un livre collectif qui fera grand bruit : La misère du monde 3 .  Sous la direction du sociologue Pierre Bourdieu, une vingtaine de chercheurs procèdent à de longs entretiens avec ceux que la télévision met rarement à l’honneur : travailleurs immigrés, agriculteurs, ouvriers, habitants de ZUP, étudiants, policiers, infirmières, etc… Une galerie de personnages qui, s’ils ne sont pas tous victimes d’une « misère de condition » (pauvreté, exclusion), souffrent tous d’une « misère de position » sur l’échiquier social. Le livre dissèque la violence du système économique, les agressions de la vie professionnelle, et donne la parole aux « sans voix ». Avec La misère du monde, Bourdieu assigne à la science un objectif politique :  « Malgré les apparences, (le constat) n’a rien de désespérant : ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire ». Les grandes manifestations contre le « plan Juppé » de novembre-décembre 1995 vont hisser Bourdieu sur le devant de la scène médiatique. Au moment où une bonne partie des « intellectuels de gauche » soutient publiquement les réformes de la droite, le sociologue enrôle des scientifiques et des créateurs dans le combat contre la mondialisation libérale. Rapidement, Bourdieu devient une figure emblématique : il est l’incarnation de « l’intellectuel engagé » à la française, l’homme de savoir aux côtés des travailleurs en lutte, comme le fut en son temps, Jean Paul Sartre, perché sur un tonneau haranguant les ouvriers de Billancourt.
Or la focalisation médiatique sur Bourdieu rend possible, incidemment, la redécouverte des travaux de la sociologie critique née dans les années 1970 (et des chercheurs, historiens ou politistes qui s’en inspirent). Celle-ci essaie notamment de mettre en évidence la façon dont se renouvellent et se perpétuent les logiques de domination et d’exploitation. Elle s’intéresse aux laissés-pour-compte du système, aux obscurs, aux meurtris. La diffusion des œuvres de Boltanski, de Castel, de Noiriel, contribue à populariser une grille de lecture du monde contemporain qui va influencer nombre de créateurs. Ainsi, la parution, en 1999, du très grand livre de Beaud et Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, coïncide avec la sortie en salles (et le succès public) du film Rosetta (des frères Dardenne, palme d’or à Cannes) et de Ressources humaines, de Laurent Cantet 4. Ici, les créateurs rejoignent les scientifiques pour décrire le monde impitoyable de l’entreprise au temps du capitalisme financier transnational, la dégradation des conditions de travail, et surtout le drame des « ouvriers après la classe ouvrière », c’est-à-dire des travailleurs « sans le support matériel et symbolique que leur avait longtemps offert la classe ouvrière organisée syndicalement et politiquement » 5.

  1. A noter quand même, au cinéma, en 1982, la sortie du sublime Une chambre en ville de Jacques Demy. Ce « musical » met en scène une passion amoureuse (entre un bourgeoise-Dominique Sanda – et un prolétaire –Richard Berry) sur fond de lutte des classes et de grèves ouvrières à Saint Nazaire.
  2. Guy Bordes, « Les lettres de noblesse du roman social », L’OURS,  n°319, juin 2002.
  3. Pierre Bourdieu (sous la direction de), La misère du monde, Le Seuil, Paris, 1993.
  4. La mise en scène de l’ouvrier (sous sa forme contemporaine, c’est-à-dire menacé par la précarité, et pas seulement dans le secteur industriel) n’est pas l’apanage du seul cinéma francophone, comme en témoignent les œuvres des artistes britanniques comme Mike Leigh (Secrets and lies, Life is sweet) ou Ken Loach(Riff raff, Bred and roses, The Flickering Flame), qui excellent à retranscrire le quotidien des prolétaires marqué par le chômage et la débrouille.
  5. Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière,  Fayard, Paris, 1999, p. 431.

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