Après 2002 : le retour de l’ouvrier(e)
Les ouvriers : ces « invisibles » refont brutalement surface dans la sphère politique à l’occasion des élections présidentielles de 2002. La gauche effarée constate que 13% d’entre eux seulement ont voté pour Lionel Jospin quand 24% ont choisi Le Pen. Au deuxième tour, dans certains vieux bastions industriels, le vote FN dépasse les 30%. Enquêtes, sondages, études, colloques scrutent la « question ouvrière ». Des festivals et des expositions sont consacrés à la « culture ouvrière » (Salon du livre d’expression populaire et de critique sociale d’Arras, «la Machine à culture » dans le Nivernais, « Ouvrier », un projet de l’association l’Entre-tenir à Saint-Dizier, etc…).
La littérature n’est évidemment pas en reste. La production romanesque des deux dernières décennies avait été moquée, parfois légitimement, pour sa propension au désengagement et à l’égotisme. La volonté d’en revenir à la réalité sociale s’affirme dès le début du XXIème siècle avec la multiplication d’œuvres consacrées au monde du travail 1. Mais là où le « roman social » des années trente obéissait à des codes narratifs identifiables (peinture réaliste des conditions de vie, personnage principal qui subit et se révolte) et à des objectifs politiques explicites (narrateur impliqué qui prend parti, perspective d’un monde meilleur), la « littérature ouvrière » des années 2000 verse davantage dans l’hommage à la mère comme dans Ouvrière de Franck Magloire, aux grands parents dans Les derniers jours de la classe ouvrière d’Aurélie Filipetti) ou dans le témoignage (Daewoo de François Bon, Notre usine est un roman de Sylvain Rossignol), à mi-chemin entre fiction et documentaire. Ces œuvres de qualité témoignent d’une fascination d’ordre esthétique (« la beauté du mort », la contemplation d’un monde défait) et recourent logiquement au registre rhétorique de la déploration. Mais surtout, ces livres ont en tous en commun une visée quasi ethnologique : il s’agit bien là de décrire un mode de vie, un groupe socio-professionnel, de restituer un langage, irrémédiablement voués à la disparition. La prolifération des recueils de « paroles ouvrières »2 , souvent rassemblées au moyen de procédés « participatifs » (ateliers d’écriture avec les salariés 3, élaboration collective d’une pièce de théâtre 4) illustrent bien ce souci de préservation. Il faut noter enfin la réapparition d’une véritable littérature prolétarienne 5, dont les chefs de file sont d’authentiques ouvriers (Jean Pierre Levaray, Thierry Maricourt). Des maisons d’édition comme Agone ou Plein chant (collection « Voix d’en bas ») se spécialisent dans la publication de récits, de chroniques, de souvenirs.
Mais rares sont les écrivains qui, à l’instar d’un Aragon ou d’un Guilloux, savent évoquer la « vie ouvrière » en utilisant la forme traditionnelle (bourgeoise ?) de la fiction romanesque (personnages, intrigue, rebondissements, etc…). Raison de plus pour saluer le travail exceptionnel d’un Gérard Mordillat qui, avec Les vivants et les morts 6 (paru en 2005), a su renouer avec le roman fleuve à caractère social. L’histoire est, hélas, aussi banale que tragique. Une petite ville de l’Est qui vit au rythme de la grande entreprise industrielle installée depuis des lustres. La majorité des habitants y travaille ou en dépend. L’usine est rachetée, revendue, rachetée encore, au point qu’on finit par ne plus savoir exactement quel en est le propriétaire. Vient le premier plan social, censé améliorer la compétitivité du site, éviter une possible « délocalisation ». Un prélude quasi obligé avant une fermeture définitive, quelques mois plus tard, expédiée à la va-vite par des patrons voyous planqués derrières des holdings aussi tentaculaires qu ’intouchables. Territoires condamnés et vies brisées au nom du profit d’anonymes actionnaires : les journaux télé s’y intéressent parfois mais l’émotion retombe vite. Mordillat décide, lui, d’y consacrer 600 pages.
Il ne s’agit pas pour autant d’un documentaire ou d’un interminable tract dénonçant les méfaits de la mondialisation libérale. Certes, en mettant en scène les grands dirigeants cyniques, à l’abri dans leurs tours de verre lointaines, l’auteur ne cache rien de son aversion profonde pour le capitalisme financier transnational. Mais l’essentiel est ailleurs. Héritier des feuilletonistes du XIXème siècle (chapitres courts, importance des dialogues, multiplicité des points de vue), Gérard Mordillat donne à voir la vie de dizaine de personnages emportés dans la tourmente. Des existences qui se croisent, s’entrechoquent, des destins qui se nouent, des personnalités qui se façonnent ou se révèlent au gré des luttes et des défaites. Une véritable épopée sociale, qui n’exclut pas une reconstitution précise (souvent savoureuse) du quotidien ouvrier, ni une attention toute particulière aux aventures amoureuses de ses héros et héroïnes.
Dans Les vivants et les morts, l’auteur évite les écueils de la mauvaise littérature prolétarienne. Nulle trace de misérabilisme, pas plus que de manichéisme (le patron de l’usine, Format, est
- Et la réédition d’œuvres « sociales » anciennes : Georges Orwell (Une fille de pasteur, Dans la dèche à Paris et à Londres), Jack London (Le talon de fer, le peuple d’en bas), Jean Meckert (les coups). ↩
- F.H.Fajardie, Metaleurop, paroles ouvrières, Mille et une nuits, Paris, 2004; N. Nahapetian, L’usine a vingt ans : Les petits matins, Arte Editions, Paris, 2006. ↩
- ST Microelectronics : Chronique d’une délocalisation annoncée, Les Editions de Juillet, Paris, 2004. ↩
- Les mains bleues (501 blues), Sansonnet, Paris, 2001. ↩
- Voir le site de l’Association pour la Promotion de la Littérature Ouvrière, www.litteratureouvriere.fr ↩
- Gérard Mordillat, Les vivants et les morts, Calmann-Lévy, Paris, 2005. ↩


