Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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Littérature (et cinéma) : ouvrier(e)s, le retour ?

tout aussi révolté par la décision des propriétaires de la Kos que les personnels). Certes, le romancier parvient à susciter l’empathie pour ces rebelles qui savent que « renoncer c’est mourir », qu’il faut rester « vivants », debout, donc lutter. A travers la fiction, Mordillat rappelle la prégnance de la question sociale dans la France d’aujourd’hui. De nombreux écrivains, avec plus ou moins de bonheur, lui emboîtent le pas. Immigrés dockers (Terminal Frigo de Jean Rolin), artisans (Bleu de chauffe de Nan Aurousseau), caissière de supermarché (La marée du siècle de François Salvaing), petit fonctionnaire (Notre aimable clientèle d’Emmanuelle Heidsieck) : si l’ouvrier d’antan a laissé la place à une figure moins nettement identifiable, celle du « salarié précaire », l’histoire reste la même. Confronté à la violence du système et à la menace permanente du déclassement, des travailleurs se (dé)battent. Cette littérature de la lutte et de la résistance, c’est celle de la vie.

Extraits

Les vivants et les morts
Gérard Mordillat

Alertées par le tintamarre, très vite le nombre des manifestantes grandit. Il en sort de toutes les maisons, de tous les immeubles. Des jeunes, des vieilles, même des petites filles trop heureuses de tambouriner sur n’importe quoi et de reprendre les slogans:
La Kos vi-vra
Les femmes sont avec toi!

Raussel, la Kos
Même combatives
Surtout ne l’oubliez pas!

Les femmes, les femmes
Disent non
Non! Non! Non!
A la liquidation!

Varda, armée d’un vieux fait-tout, rejoint Dallas et Gisèle:
-    Vous auriez pu téléphoner!
-    On a préféré jouer du tam-tam! Dit Gisèle.
-    Ca va? demande Varda, voyant que Dallas fait une drôle de tête.

Dallas répond en frappant sur une poêle avec une cuillère en bois:
-    J’en ai marre qu’on se foute de notre gueule, dit-elle. Qu’on nous prenne pour des connes, tout juste bonnes à faire des gosses. J’ai une vie à vivre. Je veux avoir un travail. Je veux courir. Je veux m’amuser, je veux pouvoir acheter ce qui me fait envie, je veux pouvoir regarder les gens en face! Tu comprends?
Non Varda ne comprend pas, mais elle est d’accord:
-    T’as raison, dit-elle pour ne pas contredire Dallas, auréolée de sa colère.
Juste avant d’arriver à la mairie sur un trottoir, Gisèle aperçoit sa mère et sa soeur. Elles se tiennent le bras. Elles se ressemblent. Toutes grises, toutes mauves, deux zombies.Gisèle redouble ses coups. Elle crie :
Boum!Boum!Boum!
Nous irons jusqu’au bout!
Boum! Boum! Boum!
Nous irons jusqu’au bout!


Gérard Mordillat, Les vivants et les morts, Calmann-Lévy, Paris, 2004, pp. 501-502.


Putain d’usine

Jean-Pierre Levaray

L’usine, c’est la mort. Depuis que j’y suis, il y en a eu des morts, des accidents. Même si cela s’est ralenti et que la sécurité a été renforcée. Chaque fois c’est un drame. Un intérimaire happé par des rubans et qui se trouve broyé dans des engrenages la veille de Noël; deux soudeurs qui avaient trop bien fait leur travail sur une cuve, qui a explosé; l’électricien électrocuté dans un transformateur. Sans compter les copains qui ont perdu un oeil dans un jet d’acide, laissé des doigts dans des machines, ceux qui ont été brûlés par un quelconque produit ou par de la vapeur. Sans parler des maladies professionnelles ou non qui apparaîtront dans quelques années. Et les suicides, si nombreux.
L’usine est l’endroit de non-vie par excellence (sauf peut-être dans les périodes de luttes, de plus en plus espacées d’ailleurs), il faut qu’on le sache. On s’y oublie, on s’y perd, mais on y meurt aussi. S’il fallait ériger un monument aux morts du travail, la stèle, dans chaque usine, y serait conséquente.

[...]

Je parle de ces morts et le travail continue, instillant à sa manière la mort dans nos veines. Le travail salarié, c’est la mort.
Mes collègues et moi, on est tous à se demander ce qu’on a bien pu faire dans une vie antérieure pour mériter de vivre cet enfer. Pourtant on reste tous, mes collègues comme moi-même, lâchement. Nos victoires, c’est lorsqu’un jeune embauché (quand il y en a) quitte l’usine parce qu’il a trouvé une place ailleurs, une meilleure situation, évidemment. Une victoire par procuration.
Rodolphe : « Ca y est, je quitte l’usine. Ca fait trois ans que je ne supporte plus cet enfer. A vingt neuf ans, je peux encore m’offrir le luxe de partir. Je ne me vois pas tenir encore et me dire un jour : « ça fait dix ans que je suis dans cet enfer » ».
Moi, ça fait vingt-huit ans et je n’ai pas eu ce courage.


Jean-Pierre Levaray, Putain d’usine, Agone, 2002, p.13-14 et p.18-19


François Bon

Daewoo

Incendie, violences, révoltes : Cellatex, après
Quand à Mont-Saint-Martin des ouvriers cagoulés avaient convoqué des journalistes pour leur montrer comment ils pouvaient déverser dans la Meuse le contenu de leurs cuves d’acides, on avait reparlé de Cellatex que tout le monde avait encore en tête.
Revenu chez moi, transcrivant à l’ordinateur les bandes d’entretien avec Nadia, cela devenait une évidence : pour utiliser le mot Cellatex, il me faudrait auparavant y aller voir.
Il n’y a plus personne aujourd’hui, à deux ans de distance, pour se souvenir de Cellatex.
Au voyage suivant, j’étais remonté à Longwy, mais cette fois avec ma voiture personnelle. Plutôt que de revenir par Metz et Nancy, où d’habitude je ramenais la Peugeot du théâtre, j’avais passé la frontière du Luxembourg puis celle de Belgique. De Longwy à Givet, où était l’ancienne usine Cellatex, on traversait trois frontières et deux pays, mais c’était quasiment la route à vol d’oiseau. Par Namur et Charleroi, sur l’autoroute A6, il y a cent soixante kilomètres, mais on les fait en une heure et demie.
Moi, les Ardennes, je ne connaissais que par le livre de Julien Gracq, Un balcon en forêt, mais sa silhouette aiguë et fine, au vieux monsieur vouvoyant, à la parole claire lorsqu’il vous parle dans sa lumière sereine des bords de Loire, m’accompagnait bien souvent lorsque je remontais à Fameck la rue qui va de l’usine aux immeubles, cherchant ces couleurs d’une transfiguration impossible, qui ramène les ombres de ce qui fût, là où il n’y a plus qu’une usine vide, et la normalité écrasante.
Au haut de la France est donc comme une presqu’île mince, insérée chez nos voisins de Belgique, et tout au bout de ces forêts qui se hérissent déjà sur de rudes bandes montagneuses, la petite ville de Givet, quand on redescend brusquement dans la vallée de la Meuse. Givet est un port, puisqu’il y avait ici la houille et le bois à enlever, et des usines de fabrication mécanique à alimenter en acier. On n’est qu’à deux cent cinquante kilomètres de Paris et cent de Bruxelles, et la centrale nucléaire de Chooz, parce qu’il faisait beau, déployait un panache de serein.
Le même grillage standard qu’à Daewoo Fameck (je n’aurais fait tant de kilomètres, tous ces mois, que pour  longer les mêmes grillages), des chaînes et un cadenas, un avertissement comme quoi la société de gardiennage dite USP (Ultra Sécurité Privée) veillait aux éventuelles intrusions. Un bâtiment blanc chaulé en équerre, de grandes verrières, des protes à l’entourage de brique et, pour les desservir, des allées pavées, avec au milieu de l’herbe et de vieux arbres : dans une grande ville, on  aurait déjà reconverti le bâtiment en ateliers d’artistes ou pourquoi pas en théâtre. Mais à droite, dans un recoin, on a repoussé au bulldozer deux de ces arbres, qui avaient été abattus, et un mélange de ferrailles et  bobines (les bobines de viscose fabriquée là, qui servait ensuite de matière première pour ce que vous portez de fibres synthétiques sur la peau), l’ancien barrage dressé devant l’usine.
Mais, derrière, les bâtiments plus récents, tôle ondulée sur charpente treillis, avaient proliféré pendant un siècle, avec au fond de la cour les alignements de citernes hautes et minces, qui rouillaient. Et là, devant le portail, entre les deux guérites de gardiens (on voyait par une vitre sale l’intérieur, complètement vidé  sauf une table de métal, et la commande pour la vieille barrière blanc et rouge maintenant derrière la grille), le bitume fondu dessinait encore le pourtour d’un large cercle noir : le feu que les ouvriers avaient entretenu treize jours devant leur usine.

François Bon, Daewoo, Fayard, 2004.


Ouvrière

Franck Magloire

Mais qu’est-ce que l’usine vient faire là-dedans ? on n’en rêve pas, on ne s’y voit pas, c’est tout le contraire… ce dont je rêvais, à l’approche de l’adolescence, n’était pas bien différent de mes camarades, on désire d’abord ce qui est tout proche de soi, on veut ce qu’on voit de mieux dans les yeux des autres, c’est comme une affaire amoureuse ces choses-là… je voulais juste une mobylette neuve et ma paie à la fin du mois pour sortir, aller au bal, toujours me dégourdir les jambes mais en bonne compagnie cette fois… simplement vivre… me payer ce petits bouts de liberté, il fallait aller vite, comme les autres de quatorze ans, et à l’image de leurs aînés qui avaient donné l’exemple… dans le coin, hormis aller jusqu’au certificat d’études, apprendre davantage ne payait pas de tout façon… on n’en voyait pas l’utilité à venir, on ne s’y projetait pas… et les livres étaient inexistants à la maison ou alors ils survivaient rarement, ils servaient plutôt à attiser le feu de cheminée, on les retrouvait près de l’âtre amputés de leur moitié, le temps d’en saisir un bout que l’autre était déjà parti en fumée, c’est ainsi que je n’ai jamais su la fin d’aucune des histoire que je ramassais… (…) J’en viens à me demander si mes premières années se sont imprégnées en moi comme une seconde peau tapie jusque dans mes entrailles ou si simplement elles n’ont fait que passer pour que je prenne ma vie en main ensuite et que je décide seule de mon avenir… (…) je ne veux pas de cette hérédité ouvrière pour mes enfants, elle a déjà laissé trop de marques dans ma famille.

Franck Magloire, Ouvrière, Editions de l’Aube, 2002, p. 29

Le déclin de l’empire Whiting
Richard Russo

Bas de plafond, l’Empire Grill était tout en longueur et garni de fenêtres sur un pan de mur entier. Depuis que le bâtiment voisin, un drugstore de la chaîne Rexall, avait été condamné et démoli, on pouvait s’asseoir au comptoir pour déjeuner, et découvrir la perspective maintenant ouverte de l’Empire Avenue jusqu’à la vieille usine textile et la chemiserie adjacente. Les deux étaient désaffectées depuis vingt ans, pourtant leurs silhouettes sombres dressées au pied de l’avenue, légèrement en pente, continuaient d’attirer l’attention. Bien sûr, personne ne vous empêchait de lever les yeux dans la direction opposée, mais Miles Roby, le patron du restaurant – et bientôt son propriétaire, espérait-il – avait depuis longtemps remarqué que ses clients préféraient l’autre côté.
Oui, ils tendaient naturellement à fixer cet endroit où l’avenue se terminait en cul-de-sac, littéralement et symboliquement, devant l’usine et la fabrique, incarnations têtues d’un temps révolu. Et c’était bien l’attraction magnétique exercée par les deux structures qui confortait la décision qu’avait prise Miles de vendre l’Empire Grill aussi mal qu’il le pourrait, dès qu’il serait à lui.

Juste derrière l’usine et la fabrique coulait le fleuve qui les avait alimentées, et Miles se demandait souvent, au cas où on les raserait, si la ville qui avait grandi autour se verrait obligée d’imaginer un avenir. Sans doute pas. Rien n’avait poussé à la place du Rexall qu’une clôture métallique, ce qui signifiait pour Miles que détacher son esprit du passé ne revenait pas nécessairement à penser au futur. D’un autre point de vue, si l’on faisait table rase de tout, les gens seraient peut-être moins enclins à confondre hier et demain, et ça serait au moins ça de gagné. Tant que l’usine et la fabrique tiendraient debout, Miles craignait que les gens restent nombreux à croire, contre toute logique, qu’un acheteur se présenterait pour l’une, l’autre, ou les deux, avec pour conséquence de rendre à Empire Falls une bonne santé économique perdue.

Richard Russo, Le déclin de l’empire Whiting, Quai Voltaire, 2001, p. 36-37

Notre usine est un roman
Sylvain Rossignol

Lundi 2 novembre 1981
Grilles de l’usine, 6h45
Il gèle à pierre fendre. Pierre déteste distribuer par temps froid. Garder en équilibre la pile sur un bras replié n’est pas chose facile à cause du glissement sur la matière synthétique du blouson. Il se sent engoncé dans la doudoune qui restreint la liberté de son bras distributeur. Les mains surtout, tu les as gourdes, ensuite frigorifiés et après tu n’en as plus et tu dois guider tes doigts avec les yeux pour agripper les tracts. Faut donc que tu jettes sur tes mains et tu perds de vue les gars, qui foncent sur toi comme des missiles. Juste un instant, un battement de paupières, mais qui complique ta lecture des trajectoires et réduit ton anticipation à l’instant t. L’instant t où l’amplitude de ton geste est tellement belle, autoritairement belle, qu’elle appelle la main du salarié, qui n’a pas d’autre choix que de s’ouvrir. Et t, ce n’est pas t plus un dixième de seconde, ni moins un dixième. Distribuer s’apparente à une chasse à la marmotte par un oiseau de proie. Faut viser pile au bon moment, au bon endroit.
En plus, l’hiver, les gars ne font rien pour arranger les choses : ils ont le nez dans l’écharpe et ils ne te voient pas. Tout juste s’ils ne te rentrent pas dedans. Et, s’ils t’aperçoivent, ils font semblant du contraire pour ne pas sortir les mains de leurs poches. L’ouvrier du matin, c’est un mec qui se les caille, qui s’est pris un coup de poing dans la cervelle à 5 heures (parce que c’est ça, le réveil de 5 heures), qui va au turbin, de nuit, le nez dans l’écharpe et les mains dans les poches. Celui-là, pour lui faire prendre un tract, macache! Faudrait le lui coller sur le front ou sur sa goutte au nez.
Le tract s’indigne de l’augmentation du prix du repas et de la réduction des portions. La restauration est toujours gérée par la direction et non par le comité d’entreprise: « nous avons pesé 20 biftecks le 27 octobre. En moyenne, ils pesaient 135g au lieu des 150g prévus dans la convention. Nous réclamons… » « Attraper la mort pour vingt grammes de bifteck, faut pas pousser, rumine Pierre. L’hygiène du militant… qu’il disait, l’autre… » Il remballe ses tracts et presse le pas vers le bistrot pour essayer de se prendre un petit noir avant l’embauche. Ses pieds gelés accentuent sa démarche saccadée de pingouin sur la banquise.

Sylvain Rossignol, Notre usine est un roman, La Découverte, Paris, 2009, pp. 263-264

Emmanuel Maurel

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