Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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Todd dans tous ses états.


Matthias Fekl est Maître de conférences à Sciences-Po, adjoint au Maire de Marmande
en charge des finances
et Secrétaire fédéral à la formation des militants (Lot-et-Garonne)

Pour l’auteur, qui n’épargne d’ailleurs pas les autres personnalités politiques, et notamment pas les personnalités socialistes, le président de la République est « la preuve que la France est malade » ; il peut donc « servir de guide, involontaire, dans l’examen du mal qui ronge notre pays ». Todd établit ainsi un parallèle entre cinq traits de caractère qu’il discerne chez Nicolas Sarkozy et les problèmes de fond qu’il identifie pour la France :
- « l’incohérence de la pensée » présidentielle est mise en regard du vide idéologique et religieux de la France contemporaine, consécutif à la disparition des anciennes croyances collectives, d’origine religieuse, ancrées dans des territoires, et au zapping politique qui en découle ;
- la « médiocrité intellectuelle » correspond à la stagnation éducative, face à laquelle Todd prône une relance de la machine éducative et une augmentation de la dépense publique en lieu et place des actuelles réductions des effectifs enseignants ;
- l’« agressivité » de Nicolas Sarkozy renvoie à la dimension négative de la démocratie, qui tend à exclure le non-citoyen et à créer des figures de boucs émissaires ;
- son « amour de l’argent » traduit l’incapacité économique des élites à rompre avec le libre-échange ;
- enfin, l’« instabilité affective et morale » de Nicolas Sarkozy est en phase avec les évolutions des valeurs familiales.

Tout au long de l’ouvrage, il faut saluer la rare faculté de l’auteur à expliquer les phénomènes contemporains par des mises en perspectives de long terme, notamment historiques (l’alphabétisation), démographiques (les enjeux des structures familiales) et psychologiques (le narcissisme contemporain), qui donnent une indéniable consistance humaine aux faits analysés. En outre, de longs, savants et passionnants passages de l’ouvrage sont consacrés à la dérive oligarchique des démocraties contemporaines, induite par un double phénomène. D’abord, paradoxalement, la généralisation de l’enseignement secondaire et l’extension de l’enseignement supérieur, qui ont conduit à une nouvelle stratification éducative du pays. Ensuite, la tendance lourde à la distinction entre le capital culturel et le « capital tout court » – autrement dit, on n’accède plus aux richesses par les seuls diplômes, et, au sein même des classes supérieures tend à se constituer une sorte d’hyper-classe, ne représentant qu’un pourcent de la population, mais accaparant les richesses et le pouvoir tout en refusant de jouer le rôle d’une élite digne de ce nom, ne serait-ce qu’en faisant preuve de civisme fiscal.

Après la démocratie débouche sur trois scénarios qu’Emmanuel Todd esquisse pour l’avenir. Le premier scénario qui, selon Todd, pourrait tenter Sarkozy (« la République ethnique ») est celui d’une affirmation identitaire pour contrer, d’une part, la crise économique et sociale et, d’autre part, le vide idéologique et religieux ;  après l’arabophobie initiale du Front national, puis l’islamophobie, courante au sein même de certaines élites intellectuelles, on peut en déceler, nous dit-il, les prémices dans les discours sarkozystes sur l’identité nationale et le recours à des tests ADN en matière de politique d’immigration.

Le second scénario qui, cette fois-ci, pourrait selon Todd être mis en œuvre avec le concours de socialistes, voit rien de moins que « la suppression du suffrage universel ». Plusieurs phénomènes y concourent. D’abord, les difficultés récurrentes de la démocratie d’alternance (en France, absence de candidat de gauche au second tour de la présidentielle de 2002 ; en Allemagne, grande coalition, destinée à faire barrage à « Die Linke » et à empêcher l’émergence d’une authentique majorité de gauche). Ensuite, l’obstination des élites politiques à vider de son sens l’expression du suffrage (qu’attesterait la suite donnée au non français au traité constitutionnel européen, purement et simplement remplacé par un traité de Lisbonne au fond très proche). La France dériverait ainsi vers un bonapartisme contemporain, avec maintien d’élections au niveau local et absence d’élections (ou simulacres d’élections) au niveau national. Enfin, la préférence des dirigeants socialistes pour le libre-échange pourrait, selon Todd, les rendre enclins à ce scénario, en réponse à l’hostilité populaire au dit libre-échange. Preuve ultime de cette tentation : d’éminents responsables socialistes préfèrent déjà diriger des organisations internationales aux règles opaques plutôt que de se confronter au suffrage universel. (sic!)

Le dernier scénario, qui correspond à la solution préconisée par Todd, est la mise en place d’un protectionnisme européen. Selon Todd, l’ouverture commerciale, parfois source d’augmentation des richesses, conduit aujourd’hui à accroître les inégalités, exerce une forte pression à la baisse sur les salaires et facilite les mouvements de délocalisations vers les pays à bas prix. En France même, le libre-échange fait de plus en plus de perdants, d’où son impopularité sans cesse grandissante, y compris parmi les cadres et professions intellectuelles supérieures. Todd accuse les socialistes d’être structurellement incapables de rompre avec le « dogme du libre-échangisme » : leur internationalisme les convainc que le libre-échange contribue à réduire la pauvreté dans le monde, et leur composition sociologique fait la part belle à des fonctionnaires d’Etat à l’abri des violences liées à l’insertion dans l’économie mondialisée. Todd se montre volontariste dans son souhait de voir coïncider les espaces économiques, sociaux et politiques. Si la nation est un cadre insuffisant et que la démocratie planétaire est une utopie, le niveau européen est en revanche pertinent pour mettre en place un espace de régulation économique se protégeant des importations et des délocalisations. Todd suggère même une méthode, qui consisterait, dans un premier temps, à convaincre l’Allemagne, cœur industriel de l’Europe, du bien-fondé de cette approche et, faute de succès, de menacer de quitter la zone euro. En tout état de cause, le protectionnisme est présenté comme seul moyen possible pour perpétuer la démocratie.

Au final, quelle appréciation porter sur ce livre ? On retiendra d’abord quelques saillies revigorantes contre les nationaux-républicains (« la pensée, l’humeur plutôt, d’une classe d’âge »), le pessimisme culturel ou la litanie du « niveau qui baisse » (certes, les SMS et internet favorisent un rapport plus relâché à la langue écrite ; mais après tout, nous rappelle Todd, les fondateurs de notre tradition classique ne s’embarrassaient pas outre mesure avec les règles de l’orthographe !). L’on regrettera en revanche une certaine tentation au dénigrement de ceux qui ont le tort de ne pas penser comme l’auteur, et qui voient parfois leur intégrité intellectuelle et la sincérité de leurs engagements mises en cause de manière infondée. De même, les passages déniant de manière définitive la moindre utilité au FMI mériteraient d’être réévalués, au lendemain d’un G20 qui a largement prouvé le contraire. Enfin, assurément, il faut discuter sérieusement la proposition principale relative au protectionnisme européen, ne serait-ce que parce qu’il s’agit d’une revendication de plus en plus fréquemment avancée. Pourtant, le projet de Todd semble, sur ce point, doublement inabouti et en partie contradictoire. Inabouti d’abord, parce que rien dans le propos du livre ne prouve concrètement les bienfaits réels induits par un tel protectionnisme. Inabouti encore, parce qu’avant même un protectionnisme européen, c’est bien la démocratisation et la politisation de l’Union européenne qu’il faut poursuivre, en la dotant d’institutions plus fortes, plus représentatives, permettant effectivement de transposer la démocratie d’alternance à l’échelle communautaire et, pour parler avec les mots de l’auteur, de faire effectivement coïncider les espaces économiques, sociaux et politiques. Contradictoire enfin, parce qu’en n’ayant de cesse de critiquer, voire de dénigrer des hommes comme Jacques Delors, Pascal Lamy et Dominique Strauss-Kahn, il s’attaque à ceux-là mêmes qui proposent d’élaborer des règles du jeu international plus justes et plus équitables. Au final, Emmanuel Todd nous livre un ouvrage foisonnant, où cohabitent intuitions géniales et affirmations hallucinantes, synthèses brillantes et raccourcis saisissants, et dont les lignes qui précèdent se sont efforcées de rendre compte de manière aussi objective et complète que possible.

Matthias Fekl

5 commentaires sur “Todd dans tous ses états.”

  1. Coralie dit :

    J’ajouterais à ce compte-rendu très complet d’un livre extrêmement stimulant les éléments suivants
    - Le plaidoyer d’Emmanuel Todd en faveur de la mise en place d’un protectionnisme européen est surtout développé- et convaincant – dans l’Illusion Economique, ouvrage paru en 1999, et par bien des aspects prémonitoire de la crise financière et économique actuelle. Dans Après la Démocratie, il est trop allusif; de façon générale, il surestime beaucoup la culture économique des élites et de ses lecteurs
    - Todd analyse la décomposition des croyances collectives (religions et idéologies)et son impact sur nos sociétés, depuis près de 20 ans – cf L’Invention de l’Europe (1991. Dans Après la Démocratie, il est plus amer et moins scientifique que d’habitude. A mettre au débit de Nicolas Sarkozy ?

  2. J-Baptiste dit :

    « Contradictoire enfin, parce qu’en n’ayant de cesse de critiquer, voire de dénigrer des hommes comme Jacques Delors, Pascal Lamy et Dominique Strauss-Kahn, il s’attaque à ceux-là mêmes qui proposent d’élaborer des règles du jeu international plus justes et plus équitables. »

    Urf. On parle des mêmes ?
    Ou vous êtes aveugles ou vous êtes cyniques.

    J’ai fini l’ouvrage il y a quelques jours et même si je conviens qu’Après La Démocratie est moins bien construit que l’Illusion Economique, il reste extrêmement intéréssant et convaincant pour peu que l’on ai accepté l’idée que ce n’est pas avec les partis de gouvernement actuels que l’on s’en sortira.

    Je suis de Marmande, je savais pas que Gouzes était socialiste, je croyais qu’il avait arrêté avec cette blagounette à force.

  3. GUERY dit :

    1) en quoi de G20 a-t-il prouvé l’utilité du FMI

    2) quelles sont les conditions d’accès aux prêts du FMI modifiées par DSK ?

    Remerciements

  4. Manuel Guérin dit :

    Je suis un ancien militant socialiste et malheureusement, au regard des réactions, je vais le rester.

    Todd a touché juste sur la sociologie du partie, avec des militants en dernière ligne sur le front du libre-échange, ainsi que sur la capacité intellectuelle de ses dirigeants, incapable d’immaginer une alternative économique.

    Socialistes changez ou vous finirez comme le PRG !

  5. Nerfolt dit :

    « Contradictoire enfin, parce qu’en n’ayant de cesse de critiquer, voire de dénigrer des hommes comme Jacques Delors, Pascal Lamy et Dominique Strauss-Kahn, il s’attaque à ceux-là mêmes qui proposent d’élaborer des règles du jeu international plus justes et plus équitables. »

    Quelle sinistre plaisanterie. Leurs actes parlent pour eux, lorsqu’ils étaient ministres (DSK, JD), ou haut fonctionnaires européens (PL, JD), ont été les artisans de la dérégulation. Le parti socialiste ferait mieux de faire sereinement son autocritique sur ce sujet, reconnaissant qu’il s’est fourvoyé, plutôt que de défendre mordicus les siens.

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