Jean-Luc Domenach est Directeur de recherches au Centre d’études sur les relations internationales (CERI) et auteur notamment de La Chine m’inquiète, Tempus, Paris, 2008
La revue socialiste : Comment la Chine réagit-elle face à la crise économique mondiale? Sortira-t-elle plus forte ou plus faible de cette épreuve?
Jean-Luc Domenach : La crise nous renseigne sur deux éléments au sujet de la Chine contemporaine. Tout d’abord, elle fait apparaître des failles dans le modèle économique et social chinois. Comme les autres champions de la croissance asiatique, la Chine a opté pour une politique caractérisée par la priorité accordée à l’exportation. Son développement était fondé sur la fameuse technique inventée par les Japonais qui reposait sur l’imitation des occidentaux : poduction de biens similaires, mais massivement et à moindre coût. Les revenus procurés par les exportations permettaient alors la montée en gamme. Cette méthode a fonctionné pendant des années pour deux raisons. Primo parce que grâce au très faible coût d’une main d’oeuvre très disciplinée, le Chine jouissait d’une compétitivité largement supérieure à la nôtre. Secundo, parce que ce pays a évolué dans un contexte mondial qui lui était favorable. D’abord, elle s’est trouvée à l’abri des menaces militaires, ensuite l’Occident a joué activement, et avec le succès que l’on connait, la carte de l’ouverture de son propre marché à la Chine dans le but de l’attirer dans la « communauté » des Etats capitalistes. Mais avec la crise mondiale, les marchés se sont écroulés et la stratégie chinoise fondée sur l’exportation a montré ses limites, d’autant qu’emportées par leur réussite, un certain nombre d’entreprises chinoises ont investi dans l’immobilier californien. Il eut été plus raisonnable de développer la consommation. C’est aujourd’hui autour de cette question que le débat fait rage parmi les dirigeants. Le premier ministre chinois Wen Jiabao est conscient de cette nécessité. A mon sens, trois secteurs devraient être réformés pour que l’épargne des Chinois diminue : le système des assurances et de la retraite, l’école (qui est obligatoire mais pas gratuite), et surtout la santé. Dès le début de la crise, de l’argent a été très intelligemment injecté dans les politiques sociales, environnementales, et pour subventionner l’innovation et la recherche. Il faut maintenant en oberver les retombées. Malheureusement les hommes politiques tels que Wen Jiabao ont face à eux un ennemi redoutable que constituent les factions exportatrices appuyées sur de véritables mafias. Il est donc délicat de prévoir l’avenir.
L. R. S. : La Chine se vit-elle aujourd’hui comme une grande puissance? Observe-t-on des manifestations d’orgueil national, des formes de nationalisme?
J-L D. : Certes, sa puissance reste relativement faible par rapport à la puissance américaine, mais les Etats-Unis ne peuvent pas non plus se permettre de mépriser les Chinois : 700 milliards de dollars ont en effet été placés par des Chinois dans des bons du Trésor américains. En outre, non seulement la Chine exerce une forte domination sur les petits pays d’Asie du sud-est, mais elle est en train d’accroître son influence sur le Japon et l’Inde. Elle est en passe de devenir une très grande puissance régionale. Les Chinois bénéficient dans ce domaine de la faiblesse de certains de leurs partenaires commerciaux : l’incurie de l’Europe en matière de politique étrangère explique notamment pourquoi il paraît opportun pour certains de considérer la Chine comme la deuxième puissance mondiale. Il manque pourtant à la Chine trois facteurs essentiels en l’absence desquels il est difficile de parler comme tel : les places financières, la puissance militaire, et ce que j’appelerais la «puissance normative», c’est-à-dire la capacité de créer des modes et des modèles, de rayonner. Ces premiers signes de puissance donne cependant aux élites chinoises une certaine confiance en elles qui conduit à des comportements inquiétants, notamment dans le domaine diplomatique, que l’on n’observait pas autrefois : tout d’abord, les dirigeants n’utilisent plus aucune précaution lorsqu’il est question des Chinois d’Outre-Mer. Ensuite, ils n’ont qu’un respect très relatif pour la légalité des pays dans lesquels se trouvent leurs amabassades. A Paris, leur ambassade s’est par exemple permise de contribuer à l’organisation d’une manifestation en avril dernier, ce que seuls les Soviétiques et les Israëliens avaient pris la liberté de faire jusqu’à présent. Mais le plus grave réside dans l’apparition de formes de nationalisme populaire que le pouvoir chinois entretient et manipule, en pointant désormais du doigt l’Occident et en désamorçant la vieille hostilité à l’égard du Japon et de Taïwan. Pour les dirigeants, le sentiment nationaliste est très commode puisqu’il offre une idéologie de substitution au socialisme. C’est la raison pour laquelle certains problèmes, facilement solubles, restent en suspens : une issue très rapide pourrait par exemple être trouvée à la question tibétaine. Le Dalaï-Lama ne veut pas l’indépendance, mais les Chinois refusent d’opter pour la solution de l’autonomie qui satisferait pourtant tout le monde. Pour la même raison, les protestations des Ouighours ont été violemment réprimées. C’est pour cette raison aussi que les Chinois se plaisent à entretenir de petites polémiques avec les pays européens et la France en particulier.
L. R. S. : Compte-tenu de sa superficie et de sa population, on a souvent une représentation de la Chine comme d’un territoire très hétérogène. Existe-t-il une seule Chine?
J. L. D. : Tout d’abord il faut rappeler la spécificité de la situation taïwanaise : tous les amoureux de la liberté et des grands principes universels, doivent avoir à coeur de protéger l’autonomie de ce pays qui non seulement enregistre de remarquables succès dans le domaine économique, mais aussi est devenu une démocratie moderne. Pour le reste, la Chine est un pays absurde : il y a la place en Chine pour 20 à 30 Etats. La moitié seulement des Chinois parlent le même chinois, tandis que les autres parlent des dialectes. Théoriquement les Chinois devraient pouvoir communiquer entre eux par écrit, mais là encore à peine un Chinois sur deux est en état de lire un livre de littérature. Les localismes provinciaux sont sauvages. Il y a la Chine des côtes. Au sein de la Chine des côtes, la plupart se liguent contre Shanghaï – à ce sujet, Pékin tente aujourd’hui de contrer Shangaï en créant une métropole géante entre Pékin et Tientsin de 300 millions d’habitants. Ensuite se trouve la Chine centrale qui compte entre cinq et six cent millions d’habitants et où se nichent les progrès qui devrait faire la Chine de demain si la crise n’y met pas un coup d’arrêt. Enfin sur les bords montagneux et désertiques de l’ouest vivent quelques centaines de millions de gens plus ou moins abandonnés à leur sort. On pourrait dire que les Chinois évoluent aujourd’hui dans une sorte de fédéralisme anarchique. Il me semble qu’il serait bien plus pertinent de construire une vraie confédération pour parer au risque que cette hétérogénéité fait courir à l’unité de la Chine.
L. R. S. : 20 ans aprés Tien-An-Men, que peut-on dire au sujet de la démocratie en Chine? La question se pose-t-elle encore ou bien la répression de 1989 a-t-elle étouffé les vélléités démocratiques?
J. L. D. : Tout d’abord il faut parler lucidement de la question des droits de l’homme, en distingant bien les droits sociaux des droits politiques. Contrairement à ce que nous avons entendu proclamer ces temps-ci avec beaucoup de véhémence, la Chine n’est pas un pays totalitaire. Je parlerais plutôt à son sujet d’un glissement vers une sorte de «poutinisme efficace». Le régime chinois n’inscrit pas son action dans une logique de transformation totale de la société. La société chinoise est une société de classes, plus ou moins semblable à la société française de la fin du XIXème siècle. On y trouve une bureaucratie politique très puissante – un peu comparable à l’élite politique issue chez nous de la révolution française – qui s’est en large part transformée en classe prédatrice et entrepreneuriale. Elle aspire avant tout à la détention du pouvoir et aux avantages qui l’accompagnent. Par conséquent la seule véritable interdiction qui prévaut en Chine vise la création de partis politiques – par ailleurs, la proportion de prisonniers politiques ne place pas la Chine parmi les 10 premiers pays du monde en la matière; on dénombre 20 000 à 30 000 prisonniers politiques si on compte les membres de la secte du Falun Kong. Nous devons donc combattre l’idée reçue selon laquelle les libertés privées seraient elles aussi entravées : il règne par exemple une grande liberté sexuelle, on dispose du droit de se déplacer où on le souhaite… Le web chinois est aussi beaucoup plus ouvert que l’on ne le pense.
En outre, malgré le conservatisme de la classe politique représentée par le Parti communiste et son comité central des changements se produisent. D’abord, des élections locales sont maintenant organisées dans les villages et leurs résultats sont la plupart du temps tout à fait significatifs. Ensuite, la société est désormais traversée par des évolutions substantielles qui passent par la formation de corporations très influentes dans l’opinion. Ainsi la corporation des juges a-t-elle obtenu que toutes les condamnations à mort soient désormais visées par la Cour Suprême. En une année, le nombre des condamnations à la peine capitale a chuté de 30%. Les ingénieurs hydrauliques sont pour beaucoup dans la remise en cause du projet du barrage des 3 gorges que les Chinois vantaient tant. Le web est aussi à l’origine de certains phénomènes d’opinion : les prises de position des internautes sur les prix, le logement et la santé ont déjà contraint le gouvernement à des réformes. Je pense que la démocratisation de la Chine dépendra de l’évolution de la crise économique. Si elle est durable, les dirigeants devront lâcher du lest. Si elle est très profonde, elle remettra en cause tous les liens, le lien social, le lien national,… et à l’intérieur du parti pourraient naître des réels clivages. Enfin, sur cette question de la démocratie et des de droits de l’homme, je voudrais rappeler deux choses. Tout d’abord, nous devons laisser du temps à la Chine. Après tout, la France, après la révolution française, a mis presque 200 ans avant de devenir une véritable démocratie pacifiée. Souvenons-nous de la Guerre d’Algérie qui n’est pas si lointaine. Et il y a à peine plus de cent ans, Clémenceau faisait tirer sur les mineurs. Par ailleurs, la culture chinoise actuelle connaît très peu le compromis. Les Chinois réagissent beaucoup par la violence. L’adoption des «pratiques démocratiques» est donc moins aisée pour eux qu’elle ne l’a été pour nous.
L. R. S. : Vous venez de mettre en évidence combien la Chine est complexe, plurielle, ambivalente. Cette difficulté à appréhender la Chine ne rend pas la tâche facile aux Européens et surtout aux Français dans la définition d’une bonne politique vis-à-vis de ce pays.
J. L. D. : Il faut dire deux choses au sujet des relations entre la Chine et la France. Tout d’abord, la Chine a toujours excité les passions chez nous. Ensuite, nous y avons toujours réalisé de très piètres performances en économie : depuis les guerres de l’opium, nous n’avons jamais dépassé les 1,5% de parts de marché. Aujourd’hui, non seulement les Allemands et les Anglais mais aussi les Italiens et parfois les Espagnols obtiennent souvent de bien meilleurs résultats que nous. Cet aspect des choses ne permet guère de dissiper le malaise qui existe entre nos deux pays. Chez nous, deux traditions bien distinctes à l’égard de la Chine cohabitent : la tradition post-gaulliste et la tradition centriste et social-démocrate. Les Gaullistes – et les communistes pour des raisons différentes – se sont toujours laissés gagner par un sentiment d’admiration à l’égard de la Grande Chine dont les Chinois ont profité. La tradition des centristes et des sociaux-démocrates est plus pragmatique. Il me semble que la politique adoptée par les socialistes français et notamment par Lionel Jospin était la plus juste, parce que tout en reconnaissant le prestige de la Chine et la nécessité de coopérer avec elle, elle ne tombait pas dans le piège inhibant de la séduction. Un dernier élément différencie les deux traditions : la question de la place de l’Europe dans les relations avec les pays d’Asie. La solution européenne est incontournable si l’on souhaite aujourd’hui «affronter» la Chine dans des conditions favorables.
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