Bernard Poignant est maire de Quimper
Quand on referme le livre de Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki, La société des socialistes, il y a deux façons de réagir : se féliciter de tant de lucidité ou se décourager et rendre sa carte d’adhérent. D’autant que page 65 les deux auteurs rappellent la conclusion de Robert Badinter dans l’ouvrage collectif Liberté, libertés 1 paru en 1976 : « Les signes par lesquels on reconnaît une société libre sont le rire, la fête, l’humour, la tendresse ». Trente trois ans après, au PS on rit moins, on s’amuse peu, on plaisante à peine, quant à la tendresse, même la parité ne l’a pas introduite !
Le livre a été écrit avant de connaître le résultat des élections présidentielles et législatives du printemps 2007, mais cela ne modifie ni la froideur des statistiques évoquées, ni la nature des conclusions. Au contraire. Avoir gagné si nettement les trois élections du printemps 2004 (cantonales, régionales, européennes) et les deux élections d’un printemps en 2008 (municipales et cantonales) et avoir perdu les deux principales du printemps intermédiaire en 2007 ajoutent à la cruauté du constat. Finalement, les Français sont prêts à nous confier communes, départements et régions mais pas la France, qui ne se résume pas à l’addition de ses collectivités. Comme ils n’aiment pas mettre tous leurs œufs dans le même panier, ils ne déclenchent même plus une cohabitation entre les deux exécutifs du pouvoir national mais entre celui-ci et les pouvoirs locaux. C’est un sujet qui devrait être traité dans les instances du Parti socialiste. Evidemment il n’en est rien.
Peut-être que la « société des socialistes » est décalée de la « société des Français ». Peut-être ceux-ci attendent-ils de nous ce que nous ne lui donnons pas. Peut-être sentent-ils qu’on ne peut plus leur apporter ce qu’ils souhaiteraient, car les citoyens sont toujours plus clairvoyants qu’on ne pense. Peut-être sentent-ils que nous avons épuisé notre corpus programmatique et que nous avons du mal à en écrire un nouveau ! Les Français se méfient aussi de l’impatience du pouvoir, quand celle-ci atteint la gauche. A droite, c’est normal et naturel, à gauche c’est suspect. Parmi les raisons du succès de François Mitterrand, il y a cette ténacité patiente de 1957 (il quitte son dernier ministère en juin de cette année-là) à 1981. Depuis le 10 mai de cette année-là, le pouvoir imprègne les socialistes qui l’ont occupé longtemps. On lui doit notamment une modification importante dans le profil professionnel des dirigeants : de moins en moins d’instituteurs, de plus en plus de collaborateurs de cabinet ; de moins en moins d’ouvriers et d’employés, de plus en plus d’assistants de parlementaires. Sa candidate à l’élection présidentielle en 2007 est une ancienne du cabinet de François Mitterrand. Sa Première secrétaire est une ancienne du cabinet de Jean Auroux, Ministre du Travail. Deux énarques, deux des cabinets de 1981 devenues ministres par ce canal, deux femmes c’est la seule nouveauté. Rien à voir avec le trio Mitterrand – Mauroy – Defferre, deux avocats, un professeur, trois maires en 1981. Les Français savent lire les parcours. Ce type de recrutement du personnel socialiste est aussi la traduction de l’éloignement des sources habituelles de relations entre le Parti socialiste et les mouvements de la société civile. Il n’y a plus aucun syndicaliste identifié, type Claude Germon pour la CGT ou Jacques Chérèque pour la CFDT, aucun mutualiste, type René Teulade, aucun coopérateur ou militant de grande association repérable. La « société des socialistes » additionne des individus, de talent comme d’engagement, de compétence comme de disponibilité, mais que des individus quand même. Ils viennent de l’Université ou de grandes écoles ; ils ont présidé le MJS, l’UNEF, ou SOS Racisme ; ils ont été les grandes figures des mouvements de jeunesse. Le problème de celle-ci, c’est qu’elle ne dure pas.
Les Français doivent donc nous trouver de plus en plus individualistes. Un constat pour les uns, un reproche pour les autres. Comment être autrement quand tout nous pousse à l’individualisme ? Or, la nature du socialisme plonge dans le collectif et la solidarité. Nos adhérents aiment s’y référer toujours. Nos dirigeants peuvent donner le sentiment de s’en écarter, chacun jouant sa propre partition. Même si on l’entend souvent, il n’y a pas forcément de coupure entre eux et les adhérents. Mais le « socialisme audiovisuel » fait quelques dégâts dans la « société des socialistes ». Il n’assume pas l’ancrage durable dans la société elle-même, la vraie cette fois. Il ne dispose pas des relais nécessaires pour convaincre et installer chez les citoyens des convictions fidèles. On passe d’un plateau de télévision à un autre, d’un micro de radio à un autre. On va « chez Apathie », « chez Drucker », « chez Denisot » comme si on entrait dans leur salon pour une conversation intime regardée par d’autres. D’où l’importance de cet immense réseau d’élus locaux, qui est la réelle « société des socialistes ». C’est tout ce qui reste pour garder le lien régulier avec la population. Le Parti socialiste est devenu une « social-démocratie d’élus locaux » selon l’expression de Laurent Fabius. C’est ce réseau dont s’empare François Mitterrand au congrès d’Epinay en juin 1971. Si les élections législatives de juin 1968 ont été une catastrophe pour la SFIO et l’élection présidentielle une débâcle l’année suivante, l’élection municipale de mars 1971 a été un bon cru. Et on connaît l’impact des deux élections cantonale en 1976 et municipale en 1977 sur la suite des évènements politiques. Plus que jamais, ce réseau est décisif parce qu’il est dans le réel et non le virtuel, dans le durable et non l’éphémère. Les directions successives du Parti socialiste le savent très bien mais s’en méfient. Elles ne veulent pas qu’un leader trop entreprenant s’en empare et construise sur ce socle un pouvoir qui deviendrait concurrentiel.
Les Français observent cependant les socialistes avec espérance et indulgence. Ils savent bien que s’il faut changer c’est par eux qu’il faut passer, à moins qu’un autre mouvement ou parti fasse l’affaire à leurs yeux. A deux reprises, ils leur ont infligé une défaite cruelle : en 1993, en ramenant leurs députés de 257 à 54 ; en 2002, en éliminant leur candidat du second tour de la présidentielle. A chaque fois, le PS retrouve les accents de l’histoire. Avec Michel Rocard, il tient des Etats Généraux à Lyon en juillet 1993. Avec François Hollande, il présente ses Cahiers de doléances en 2002. Il s’identifie alors au Tiers-Etat, mais on ne refait pas la Révolution française comme cela. Derrière tout cela, il y a un désarroi chez les socialistes eux-mêmes. Pendant longtemps ce fut simple : il suffisait de nationaliser, de s’attaquer ainsi à la propriété privée des moyens de production et d’échange et le socialisme s’installerait. Parallèlement on augmenterait les congés payés, abaisserait l’âge de départ à la retraite, diminuerait le temps de travail et le socialisme triompherait. Il semble que ce temps soit passé. Sur un autre plan, les rapports des socialistes avec l’Eglise et son école, donc avec la laïcité, ont structuré leur pensée et leur action pendant des générations. L’Eglise ne prétend plus diriger la société, la paix scolaire est instaurée, la laïcité est revendiquée par tout le monde. Propriété, laïcité : les repères sont brouillés. Reste l’égalité. C’est sans doute sur ce terrain de la réduction des inégalités et de la résorption des injustices que les socialistes regagneront la confiance de leurs concitoyens. La crise peut les y aider à condition d’éviter la démagogie et les surenchères. Car les Français peuvent accepter l’une et les autres, mais pas dans la bouche des socialistes. A chacun son rôle et sa partition.
Les Français attendent aussi que cette « société des socialistes » ait un chef reconnu, accepté, crédible. Ecrivant leur livre, leurs auteurs ignoraient que le PS ne retiendrait pas comme chef leur candidate à l’élection présidentielle. C’est une première. Ce ne fut le cas ni pour François Mitterrand, ni pour Lionel Jospin. De tous temps, il y a eu plusieurs voix chez les socialistes, mais il y en avait toujours une qui signait la fin de la récréation. Les Français ne savent pas aujourd’hui qui est le « patron » dans ces conditions : première secrétaire ou ancien premier secrétaire ; ex-candidate ou ex-candidats à la candidature… Les socialistes vont donc à nouveau s’agiter pour savoir comment désigner ce fameux « patron » pour 2012. A coup de sondages, mais le souvenir de 2007 reste dans les mémoires. A coup de primaires, selon la formule américaine ou italienne. Mais chacun devra se rappeler qu’aux Etats-Unis et en Italie il n’y a plus de Parti socialiste. Faut-il courir derrière ces deux exemples ? Il y a toujours le système des adhérents à 20 euros, sans doute à 25 pour tenir compte de l’inflation ? J’ai l’impression que beaucoup en sont revenus.
Quelque soit la pertinence de l’analyse des deux auteurs, la clarté de la description qu’ils font des acteurs du socialisme démocratique, la décorticage subtil et poussé de la société des socialistes auquel ils procèdent, ce vieux parti plus que centenaire, d’esprit collectif, de base sociale modeste, d’engagement solidaire, de culture parlementaire, aura besoin du bien le plus précieux pour gagner une élection présidentielle : un chef. Crédible aux yeux des Français. Rassembleur de la gauche. Pas facile à trouver. Surtout, que doit-il dire aux Français ? En 2012, la crise sera à peine finie et le cours de l’histoire ne reprendra pas comme si rien ne s’était passé. La mondialisation sera toujours présente. Obama se préparera à un second mandat. La dette du pays sera colossale, les déficits peut-être abyssaux, le commerce extérieur sans doute pas brillant. Ce « chef » ne pourra pas se présenter devant le suffrage universel en promettant tout à tout le monde, en additionnant toutes les revendications, en relayant toutes les protestations. On attendra de lui responsabilité et cohérence. Même en supprimant le bouclier fiscal, ça ne redonnera pas un bol d’air aux comptes de la France. Evidemment, tout sera mis sur le compte de l’héritage. Mais la ficelle ne dure que quelques mois.
Alors? La réduction des inégalités devra être au cœur de nos objectifs. Cela veut dire un retour actif à la réflexion sur la fiscalité. Les inégalités de patrimoine doivent être corrigées par une réforme du droit des successions. Aujourd’hui les patrimoines s’additionnent. Ils se transmettent de plus en plus entre retraités avec le vieillissement de la population. Ils ne se redistribuent pas. Dans une société de liberté, on doit se faire le plus possible par soi-même et non se dorloter dans la rente. Tout le monde doit payer un impôt progressif sur le revenu, à l’exception des bénéficiaires des minima sociaux. La grille de progressivité doit être revue en conséquence et les niches fiscales peu à peu disparaître. La fiscalité sur le capital doit elle-même être revisitée. Les Français accepteront des efforts pour le bien de la collectivité si les écarts entre individus cessent de se creuser et se résorbent. La gauche a pour mission de mettre l’argent à sa place, ce qui ne veut pas dire ne pas récompenser le travail et le mérite.
Le PS ne pourra cependant pas travailler seul. Ce « chef » devra avoir une capacité de fédérer plutôt exceptionnelle. L’Union de la Gauche, la Gauche plurielle, le Front Populaire… c’est au mieux 40% dans les urnes de premier tour depuis plusieurs années. Ce « leader » devra s’interroger et nous interroger sur la relation du Parti socialiste avec le Mouvement Démocrate. Il doit oser l’interpeller jusqu’à faire le point sur les objectifs, les propositions comme les désaccords, voire les incompatibilités. Un « chef » n’a pas le droit à l’aveuglement, à la tête dans le sable. Révolution stratégique évidemment, trahison suprême forcément! Horreur naturellement! Entre un Besancenot qui ne veut pas de nous (et inversement), des communistes et des écologistes faibles, des radicaux de gauche hésitants… On fait comment pour conquérir le pouvoir national? La « Société des socialistes » risque d’être secouée dans les prochaines années. Retenons au moins cette leçon : « Feignons d’être l’organisateur de ce qui va devenir inéluctable ».
- Robert Badinter, Libertés, Libertés, Gallimard, Paris, 1975. ↩
Bernard Poignant



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