Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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Compte-rendu de lecture : Rémi Lefebvre, Frédéric Sawicki, « La société des socialistes », 2006.

Carole Bachelot est docteur en sciences politiques.

Paru à l’automne 2006, quelques semaines avant l’investiture de Ségolène Royal à l’élection présidentielle, l’ouvrage de Rémi Lefevbre et Frédéric Sawicki s’ouvre sur une interrogation : comment expliquer que le principal parti d’opposition s’apprête à désigner pour le représenter une candidate qui ne dispose pas de courant constitué, et qui non seulement n’a pas conquis le leadership au sein de son parti mais n’y a même quasiment jamais exercé de responsabilités nationales ?

Ce choix est, d’après les auteurs, le symptôme ultime d’une évolution qui ne s’explique pas seulement par la toute-puissance des sondages d’opinion et des médias, mais plutôt par une profonde transformation du PS lui-même, transformation que l’ouvrage se propose d’explorer. A mi-chemin entre l’essai et l’ouvrage de recherche, la Société des socialistes laisse de côté les perspectives habituellement retenues pour traiter de ce parti (rapport aux institutions de la Vème république, « coups stratégiques » de ses leaders, histoire des politiques gouvernementales et des aggiornamenti idéologiques) et se concentre sur les socialistes eux-mêmes : leur sociologie, leurs interactions, leurs représentations. Pour ce faire, il prend à contre-pied l’analyse localisée développée dans les recherches précédentes des auteurs (Les réseaux du Parti socialiste de Frédéric Sawicki, Belin, Paris, 1997, Le socialisme saisi par l’institution municipale, des années 1880 aux années 1980, jeux d’échelle, thèse de science politique de Rémi Lefebvre, 2001). Sur la base de la littérature existante, d’une documentation abondante sur le PS, et d’une enquête de terrain ethnographique sur la fédération du Nord, l’ouvrage étudie non plus la diversité du parti dans ses différentes configurations locales, mais au contraire ce qui en fait l’homogénéité. La fédération du Nord (particulièrement analysée dans les deux chapitres qui traitent de la sociologie des militants) est ainsi prise comme exemple paradigmatique, à partir duquel il est possible d’inférer une analyse valant pour l’ensemble du PS. La focalisation sur ce bastion socialiste, caractérisé par une forte tradition ouvrière et une transformation en « social-démocratie d’élus » doit permettre de répondre à la question qui sert de fil rouge à l’ouvrage : pourquoi et comment le PS s’est éloigné de ceux qu’il prétendait représenter, et notamment des classes populaires ?

Les six chapitres de l’ouvrage abordent donc par autant d’angles d’attaque ce qui constitue la spécificité du PS, et qui touchent aussi bien à son histoire, qu’à la sociologie de ses dirigeants et de ses militants, à la manière dont ceux-ci vivent leur militantisme, ou encore aux représentations de la société qui affleurent dans ses discours et ses programmes. Le chapitre inaugural propose dans un premier temps une remise en perspective historique, qui insiste sur les faiblesses structurelles du Parti socialiste français, peu centralisé et doté d’effectifs militants restreints, mais aussi sur le fait qu’elles ne sont pas irrémédiables, comme le montre la « parenthèse militante » des années 1970. Depuis que le PS est devenu un parti de gouvernement, mais qu’il est aussi massivement présent dans les mairies, les départements et les régions, ses dirigeants se sont cependant professionnalisés. Socialisés dans les cabinets ministériels au niveau national, anciens assistants parlementaires ou collaborateurs d’élus, voire chargés de mission dans les collectivités locales au niveau fédéral, les dirigeants socialistes font désormais leurs classes politiques et se maintiennent dans le jeu grâce aux postes administratifs, para-politiques ou électifs fournis par le parti. Cette professionnalisation explique aussi la désidéologisation des courants, qui depuis le milieu des années 1980 ne sont guère plus que des « machines » à répartir ces mêmes postes, les ralliements aux différents courants ne s’expliquant souvent que par le jeu concurrentiel visant à s’assurer le contrôle des ressources locales. La « rétraction des réseaux socialistes » ne fait que renforcer les effets de la professionnalisation des dirigeants : depuis les années 1980, le PS a progressivement perdu les réseaux et les contacts privilégiés qu’il avait dans le monde associatif et syndical. La perte de ces liens avec le milieu laïque, les « cathos de gauche », ou encore l’extrême-gauche étudiante a non seulement rendu plus hasardeuse le dialogue du PS avec le monde social, mais a aussi tari certains de ses viviers de recrutement privilégiés, ceux-là même qui avaient permis aux équipes dirigeantes des années 1970 et 1980 de se renouveler profondément tout en sélectionnant des profils diversifiés.

Logiquement, ce repli du parti lui-même se prolonge par une politique malthusienne de recrutement : le faible nombre d’adhérents apparaît comme étant aussi subi que volontaire, les dirigeants et élus à la tête des fédérations n’ayant pas nécessairement intérêt à attirer et surtout à retenir de nouveaux entrants, toujours susceptibles de perturber les équilibres internes qui leur permettent de rester en poste. Peu renouvelés, vieillissants, de plus en plus coupés du monde associatif ou syndical, les socialistes sont de moins en moins représentatifs de la société, et ont d’autant plus de difficultés à traduire ses demandes et à lui présenter le discours qu’elle en attend. Les membres du parti en sont alors réduits à des modes d’échange endogamiques, centrés sur les jeux de pouvoir et les concurrences internes. La complexité et le cynisme de ces  jeux découragent les nouveaux entrants comme les militants qui veulent croire à la dimension « morale » de leur militantisme. Sociologie et modes de sociabilité se combinent ainsi pour rendre le discours socialiste, progressivement expurgé de toute référence à la conflictualité des classes sociales, inaudible auprès des catégories populaires.

Le diagnostic est donc sans appel : d’après les auteurs, le parti reste « divers géographiquement », mais est constitué d’une « société socialement toujours plus homogène, dominée par des professionnels de la politique au profil social de plus en plus semblable »; société qui est cependant « politiquement de plus en plus divisée par des enjeux de pouvoir qui s’entrecroisent et brouillent les repères politiques et idéologiques au désespoir de ses militants ». Les auteurs reconnaissent eux-mêmes la sévérité du diagnostic porté sur le PS, tout en admettant que les socialistes sont sans doute à eux-mêmes leurs plus féroces critiques ; reste que le chemin est long, de la lucidité à l’auto-transformation…

Carole Bachelot

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