Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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Élections 2009 : le SPD au pied du mur

Dr. Ernst Hillebrand est politologue et directeur du bureau de Paris de la Fondation Friedrich Ebert.

Sur le plan électoral, 2009, jalonnée par les élections européennes de juin et celles du Bundestag du 27 septembre, est une année importante pour l’Allemagne. Les résultats du 7 juin dernier ne laissent toutefois rien présager de bon en faveur du SPD pour les prochaines élections législatives. Avec 20,8 % des voix, le parti social-démocrate allemand a en effet réalisé l’un des plus mauvais scores électoraux de son histoire à l’échelle nationale, pire encore que ceux des désastreuses élections européennes de 2004 (21,5 %), marquées par les débats autour de l’« Agenda 2010 » de Gerhard Schröder. L’objectif à court terme de la campagne européenne – essentiellement envisagée comme une étape à mi-parcours avant les élections de septembre 2009 – n’a pas été atteint : les résultats du scrutin européen n’ont donné aucun signal positif pour la campagne pour les élections du Bundestag.

En octobre 2005, seize mois après l’échec des européennes de mai 2004, le SPD réussit, contre toute attente, à réaliser dans les élections législatives un résultat satisfaisant avec 34,2 % des voix. Ce résultat lui permettait à l’époque de se maintenir au gouvernement dans le cadre d’une « grande coalition » avec une CDU au score à peine plus élevé. Reste à savoir si un « miracle » similaire serait possible aussi en automne 2009. En réalité, malgré sa défaite aux européennes, et malgré ses mauvais résultats dans les sondages d’intentions de vote actuels (le parti oscille mi-juin autour des 25%, 12 points derrière le CDU), il reste tout à fait probable que le parti social-démocrate conserve sa place au gouvernement à l’issue du vote du 27 septembre. Mais cela tient moins à la force même du SPD qu’aux possibilités de coalition entre les différents partis allemands, dont le paysage a été modifié profondément par la consolidation d’une nouvelle force de gauche, « Die Linke».

Perspectives pour les élections législatives de septembre

Si l’on commence par examiner les résultats auxquels doit s’attendre le SPD à l’occasion des prochaines élections du Bundestag, il est à constater que la probabilité que le parti social-démocrate réalise une nouvelle fois un score similaire à celui de son rival conservateur (CDU/CSU) est relativement faible. Quatre raisons portent à croire que le scénario de 2005 ne se répètera pas :

-    Durant ces dernières années, le parti social-démocrate allemand a eu des difficultés constantes à mobiliser son électoral traditionnel ; dans les sondages, il est continuellement resté sous la barre des 30 %. Si plusieurs facteurs sont à l’origine de cette situation, le plus décisif réside dans les retombées des réformes économiques et sociales des années Schröder, dont toute une partie de l’électorat du SPD s’est estimée plutôt victime que bénéficiaire. Ces anciens électeurs déçus ne se sentiront probablement pas très inspirés par le but déclaré de la campagne du SPD, qui, faute de réalisabilité d’une majorité « rouge-verte », vise la création d’une coalition « feu de signalisation 1 » avec les Verts et le parti libéral (FDP). Sans exclure, le cas échéant, la possibilité de la continuation d’une grande coalition avec le CDU. Voici le message du SPD à ses électeurs : en cas de bon résultat, nous allons gouverner avec les (néo) libéraux ; en cas de mauvais résultat, nous gouvernerons, si possible, avec les conservateurs. Ce message ôte toute crédibilité à une campagne « polarisante » et clivante contre le CDU ou le FDP, à l’instar de celle que Gerhard Schröder avait pu esquisser encore en 2005. À cela s’ajoute l’image relativement écornée dont pâtit actuellement le SPD. Dans les sondages, près de 60 % des personnes interrogées sont convaincues que le SPD déplaît à une majorité de l’électorat, et 46 % des sympathisants du parti sont du même avis. 2
-    L’actuel ministre des affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier, adoubé candidat par le SPD au poste de chancelier, bénéficie d’un capital sympathie moindre au regard de celui de la chancelière Angela Merkel – un détail important en cette période où la personnalité des candidats compte de plus en plus aussi en Allemagne, malgré un système politique fortement parlementaire. Dans ce contexte, il est difficile d’évaluer les capacités du candidat à donner le ton et à marquer une campagne de son empreinte. Steinmeier, un fonctionnaire de carrière, n’est pas membre du Bundestag et ne dispose d’aucune expérience directe en tant que candidat de premier plan. Voilà une nette différence d’avec le candidat expérimenté Gerhard Schröder qui, en 2005, avait été capable – grâce à une campagne fulminante et à une extraordinaire implication personnelle – de renverser une situation dont les prémisses semblaient pourtant désespérées.
-    Frank-Walter Steinmeier incarne la continuité de la « politique de l’Agenda » de la « Neue Mitte ». Chef de la chancellerie sous Gerhard Schröder, l’homme a largement contribué à l’élaboration et à la mise en œuvre de l’« Agenda 2010 ». À ses côtés, deux autres représentants de cette ligne politique évoluent sur le devant de la scène : le ministre des finances Peer Steinbrück et le président du SPD Franz Müntefering. Avec ce triumvirat à sa tête, il n’est pas certain que le parti présente une orientation politique suffisamment large pour mobiliser ou regagner les électeurs résignés ou perdus. Il reste, néanmoins, à constater que Steinmeier donne l’impression d’avoir compris qu’une campagne mobilisatrice ne peut pas se mener sur la base de la continuation pure et simple de la ligne technocratique et réformiste des dernières années. Dans son discours d’inauguration comme candidat, lors du congrès électoral du parti le 14 juin à Berlin, Steinmeier a essayé de présenter plutôt un visage de social-démocrate traditionnel et socialement engagé. Que ce virage, combiné avec le renoncement à toute référence à une coalition avec les Libéraux du FDP soit suffisant pour remobiliser l’électorat traditionnel perdu, reste à démontrer.
-    La CDU ne réitèrera pas les erreurs commises lors de sa campagne de 2005. À cette époque, l’Union chrétienne-démocrate avait profondément mal interprété le climat social ambiant et avait annoncé une ligne de gouvernement d’inspiration clairement néolibérale, avec une « Angie » Merkel endossant pour l’occasion le rôle de « dame de fer », se présentant comme une sorte de Margaret Thatcher à l’allemande. La CDU a su tirer les leçons de sa quasi-défaite de 2005 et s’en tient depuis à la ligne chrétienne-démocrate traditionnelle et modérée de l’« économie sociale de marché ». Voilà sans doute l’une des raisons pour lesquelles ce parti a jusqu’à présent réussi à dépasser la crise du modèle néolibéral sans trop de dommages. Il existe bien quelques oppositions, au sein de la CDU, contre la politique centriste de la chancelière ; mais tant que les mécontents migreront vers le parti libéral (FDP) et resteront au sein de la coalition gouvernementale prévue entre les libéraux et la CDU, la CDU n’aura pas la moindre raison, jusqu’aux élections, de céder du terrain au centre.

Les atouts du parti

Cela étant dit, le SPD garde un certain nombre d’atouts sur le plan structurel. Depuis quelques années, il devance sensiblement la CDU au sein de l’électorat jeune. Les réformes de l’État social effectuées au cours des dernières années sont bien plus populaires dans cette tranche d’âge que dans les autres : les jeunes voient dans ces réformes un véritable effort pour préparer l’État social allemand aux défis de demain, tout en sonnant le glas des privilèges démesurés (et hypothéqués sur les générations à venir) des « insider» du système actuel – c’est-à-dire de la génération des retraités, des baby boomers et des soixante-huitards. De plus, la crise actuelle du néolibéralisme a changé le climat social. Aujourd’hui, la société semble à nouveau prête à accepter une vision plutôt « sociale-démocrate » du monde. En Allemagne comme ailleurs, le centre gauche est bien loin d’une nouvelle hégémonie culturelle, au sens où l’entendait Antonio Gramsci. Mais ici comme ailleurs, il semble que la dominance de la pensée unique néolibérale – qui avait aussi fortement marqué les concepts du « Neue Mitte » – soit largement dépassée. À l’heure actuelle, il semblerait plutôt probable que l’on assiste en Allemagne à un retour du concept du « capitalisme rhénan » – avec son modèle de consensus corporatiste basé sur le dialogue entre les partenaires sociaux – comme paradigme économique et social dominant 3.  Ce changement du climat n’est, pour l’instant, pas accompagné par un renforcement du parti de l’extrême gauche, « Die Linke ». Ce parti n’a pas pu profiter de la crise du capitalisme financier et montre, dans les sondages, plutôt une tendance à la stagnation ou à un léger recul. Finalement – et c’est un facteur à ne pas sous-estimer – il est très probable que le climat social et politique en Allemagne connaisse une évolution importante d’ici au mois de septembre. Les effets de la crise économique dans la vie quotidienne, avec une dégradation brutale de la situation sur le marché de travail, se feront sentir seulement après l’été. Même s’il reste peu vraisemblable que cette évolution change totalement la donne politique, elle augmentera néanmoins la chance du SPD de faire un score honorable lors du scrutin du 27 septembre.

À court terme, les chances du SPD de rester au gouvernement après le 27 septembre ne semblent donc pas si mauvaises, même si le résultat des élections s’annonce plutôt moyen. La consolidation de « Die Linke » a modifié le fonctionnement du système des partis à l’allemande. Avec un parlement comptant désormais cinq partis, des configurations majoritaires différentes de celles qui existaient dans l’ancien système à quatre partis (les Verts, le parti libéral, la CDU et le SPD) sont nécessaires. À l’heure actuelle, sur la base des résultats des élections et des sondages, trois alliances semblent possibles: une coalition « tricolore » (SPD/Verts/FDP), une prolongation de la grande coalition (CDU/SPD) ou une coalition formée par l’Union chrétienne démocrate et les libéraux (CDU/FDP). Deux de ces configurations incluent le SPD ; empêcher la formation d’une coalition entre la CDU et les libéraux sera donc le principal enjeu de ces élections et de la campagne du SPD dans les mois à venir.

Perspectives à long terme

Aussi positives que soient les chances du SPD à court et moyen termes de rester au pouvoir, l’avenir du parti à plus long terme apparaît pour le moins compliqué. Ces dernières années, le SPD a perdu un grand nombre de ses membres, et son enracinement dans la société allemande semble aujourd’hui bien plus faible qu’il n’a pu l’être durant les 125 longues années de son existence. La base sociale sur laquelle s’assoit le parti a considérablement diminué. Les couches populaires, les simples employés et les nouveaux marginaux du « précariat » se voient progressivement marginalisés au sein du parti4.  Par ailleurs, à la suite de la « politique de réforme » menée par le gouvernement rouge-vert (SPD-Verts) de Gerhard Schröder, le lien avec les syndicats s’est considérablement desserré5.  Auprès de la population allemande, les sociaux-démocrates pâtissent de l’image d’un parti qui, ces dernières années, n’aurait pas suffisamment défendu les intérêts de son électorat : tandis que seuls 15 % de la population pensent que c’est le cas de la CDU, 36 % des citoyens estiment que le SPD « se préoccupe trop peu de ses électeurs de longue date »6.

Ces chiffres expriment avant tout l’insatisfaction de l’électorat du SPD face au bilan social et économique d’une décennie de gouvernement social-démocrate. Sous le gouvernement du SPD, l’Allemagne a connu une évolution sociale particulièrement défavorable : durant cette période, aucun autre pays membre de l’OCDE n’a vu se creuser le fossé social aussi profondément que l’Allemagne 7.  Aujourd’hui, les inégalités sociales sont bien plus prononcées en Allemagne que dans les autres pays de l’Union européenne des 158.  La politique fiscale a davantage grevé les petits et moyens salaires que dans les autres pays de l’OCDE9 . Parallèlement, en raison de la politique d’assainissement budgétaire, les investissements publics dans les infrastructures et l’éducation restent bien en-deçà de la moyenne européenne10.  Tandis que les salaires, en particulier ceux des personnes aux revenus modestes, stagnent depuis longtemps, le nombre d’emplois précaires et mal rémunérés atteint un niveau très élevé11.  Un tel bilan social et économique ne serait politiquement tolérable que s’il était clair que cette évolution est simplement transitoire et que si l’électorat du centre gauche avait de bonnes raisons d’espérer une amélioration prochaine de sa situation. Or, cela semble précisément ne plus être le cas aujourd’hui.

À cela s’ajoute le manque de créativité dont fait actuellement preuve le SPD au regard de son programme et de son idéologie. Le dernier grand défi idéologique que le parti a pu relever à grande peine a été celui de l’écologie. En revanche, face aux grands problèmes sociaux de la postmodernité « mondialisée », le parti dispose pour l’instant de peu de réponses convaincantes. Le programme électoral des élections de 2009 est pour le moins conventionnel. Il consiste essentiellement à promettre une gestion pragmatique des contraintes économiques, avec des corrections modérées des politiques sociale et fiscale de la grande coalition, le tout s’accompagnant de l’habituelle énumération des thèmes classiques du libéralisme culturel de gauche. Aucune vision sociale ou économique mobilisatrice ou novatrice ne s’en détache. Cela vaut également pour nombre d’autres documents du programme social-démocrate, comme le « Programme de Hambourg » de l’année 2007. La direction du parti n’a, pour l’instant, pas su appréhender sérieusement les grands défis programmatiques et politiques qui découlent de l’évolution des sociétés européennes dans les dernières décennies et qui ont engendré une réorientation politique majeure d’une partie de l’électorat traditionnel du centre gauche en Europe12.  À l’instar de bien d’autres partis de centre gauche en Europe, le SPD court le risque de devenir le parti des classes moyennes diplômées et libérales de gauche, des personnes qui ont réussi une ascension sociale et des ouvriers qualifiés – attirant de moins en moins les « couches populaires », dont il ignore les intérêts et les réalités quotidiennes. Ainsi, le parti risque de rester enfermé dans une frange électorale ne dépassant pas les 30 %.

Un autre problème à résoudre pour le SPD est la question de comment gérer la concurrence qui est en train de se développer à sa gauche? Le modèle de coalition actuellement préconisé au niveau fédéral – pas de coopération avec « Die Linke », mais uniquement avec les partis conservateurs à droite du SPD et les Verts – représente dans une large mesure un renoncement de facto à toute idée de formation d’une majorité politique autonome autour du SPD. Si « Die Linke » devait réussir à s’imposer durablement dans le paysage politique allemand (ce qui est loin d’être certain), le SPD n’aurait alors d’autre choix que d’envisager aussi la possibilité de la formation d’une coalition majoritaire de gauche qui inclurait ce parti. Pour peu réjouissante que soit cette perspective aux yeux de certains courants du parti, il n’existe guère d’alternative. En tant qu’éternel parti du « moindre mal » engagé exclusivement dans des coalitions avec des partis conservateurs ou libéraux, le SPD ne peut que continuer à perdre à la fois sa substance politique et les faveurs de ses électeurs.

  1. NDT : le rouge symbolisant le SPD, le vert les Verts et le jaune le parti libéral (FDP).
  2. Frankfurter Allgemeine Zeitung du 22.04.09.
  3. Voir Anke Hassel, « Le retour de la « Deutschland AG » », Analyses et Documents, mars 2009, FES-Paris, http://www.fesparis.org/Images/Upload/Hassel.pdf.
  4. Pour les détails voir surtout le chapitre sur le SPD dans le livre de Franz Walter, Baustelle Deutschland, Frankfurt/M. 2008. Pour un résumé succinct de l’argumentation de Franz Walter en français voir « Le paysage politique allemand à la veille des élections législatives de 2009 », Analyses et Documents, avril 2009, FES Paris, http://www.fesparis.org/Images/Upload/walter.pdf.
  5. Wolfgang Schroeder, « Le SPD et les syndicats allemands: la mutation d’un partenariat privilégié », Analyses et Documents, Octobre 2008, FES Paris,, http://www.fesparis.org/Images/Upload/SPD-Syndicats%20final.pdf.
  6. Frankfurter Allgemeine Zeitung du 22.04.2009.
  7. Voir les données et conclusions du rapport de l’OCDE « Growing Unequal? : Income Distribution and Poverty in OECD Countries”, Paris 2008.
  8. Jeppe Fisker Jörgensen, Jochen Schulz zur Wiesch, Wie sozial ist Europa? Eine Kurzstudie zur sozialen Lage in der EU, 2009, http://www.boeckler.de/pdf/p_arbp_131.pdf.
  9. Zeitonline et Tagesspiegel du 12.05.09.
  10. Achim Truger, «Die makroökonomische Bedeutung öffentlicher Investitionen und ihre Finanzierbarkeit», WSI-Mitteilungen, 5/2009, pp. 243 à 250.
  11. Pour plus de détails voir Ernst Hillebrand, « Allemage : où en est le SPD ? » , Revue Socialiste, Paris, Octobre 2008.
  12. Voir surtout Gero Neugebauer, Politische Milieus in Deutschland, Dietz Verlag, Bonn, 2007, et  Hanspeter Kriesi, Edgar Grande, Romain Lachat, Martin Dolezal, Simon Bornschier et Tim Frey, «Globalization and the Transformation of the National Political Space: Six European Countries Compared», European Journal of Political Research, 45 (2006), 921–57.

Ernst Hillebrand

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