Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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L’économie de l’Afrique, les politiques de développement, et la crise mondiale

Philippe Hugon est professeur émérite à l’Université Paris X- Nanterre et l’auteur de L’économie de l’Afrique, Paris, La Découverte, 2008 (6ème édition) et Géopolitique de l’Afrique, Paris, SEDES , 2009, (2ème édition).

L’Afrique est une par sa dimension continentale ou son appartenance à l’Union africaine, et plurielle par la diversité des cultures, des écosystèmes, des régimes politiques ou des économies constitutives des 53 Etats. Nous privilégions une approche globalisante pour présenter l’économie selon plusieurs éclairages, décrire l’évolution des politiques de développement et voir en quoi l’Afrique est concernée par la crise mondiale actuelle.

Des  économies contrastées selon les éclairages

Les lunettes des macro-économistes montrent que l’Afrique est globalement restée une économie de rente placée sur un trend de stagnation à long terme de la productivité conduisant à une marginalisation vis-à-vis des flux commerciaux et financiers internationaux et à un endettement extérieur longtemps difficilement gérable. Pour 12 % de la population mondiale, elle représente 1 % du produit intérieur brut (PIB) mondial, 2 % du commerce mondial et 2 à 3 % des investissements directs. Au-delà des divergences nationales et des évolutions conjoncturelles, l’agriculture demeure extensive, le processus d’industrialisation est embryonnaire et les secteurs miniers et tertiaires dominent. En longue période, l’Afrique a peu changé de spécialisation. Le premier produit primaire exporté représentait, en 1960 comme en 2009, environ la moitié des exportations. Dans un environnement instable et peu sécurisé, les logiques court termistes dominent que ce soit en termes d’insuffisant renouvellement des ressources naturelles, de retour sur investissement ou de fuite des capitaux. L’Afrique n’a réalisé qu’une transition démographique partielle et tardive. Elle comprend 34 des 50 pays les moins avancés (PMA). Elle demeure ainsi globalement confrontée à plusieurs problèmes existant lors de l’indépendance (subordination quasi exclusive à l’égard des exportations des produits de base, faibles taux d’épargne et d’investissement, rentabilité limitée du capital eu égard au risque, couverture limitée des besoins de santé et d’éducation…), tout en devant gérer le passif de la dette et répondre aux défis démographiques.

Au fur et à mesure que la démarche est « bottom up », le paysage devient plus contrasté. Les économies de rente minières (République Démocratique du Congo, Zambie) ou pétrolières (Angola, Congo, Guinée Equatoriale, Nigeria), diffèrent des économies agro-exportatrices (Côte d’Ivoire, Ghana, Kenya), des économies semi-développées (Afrique du Sud), des économies faillies en guerre (Somalie) ou des économies à forte croissance (Maurice ou Botswana). L’Afrique s’est densifiée et urbanisée. Les Africains ont été capables de gérer, depuis leur indépendance, un triplement de leur population, un sextuplement de leur population urbaine, le maintien de frontières constitutives d’Etats-Nations en voie d’émergence. Les économies populaires ou « informelles » ont constitué des modes d’accommodement, d’ingéniosité, de vie ou de survie du plus grand nombre. Le développement des infrastructures, des systèmes scolaires et sanitaires, des appareils productifs, ainsi que l’émergence d’élites nationales ou de la société civile font que l’Afrique de l’an 2009 est fort différente de ce qu’elle était lors de la décolonisation. Un processus de démocratisation est en cours, malgré les coups d’Etat, la conflictualité dans la Corne de l’Afrique, en République Démocratique du Congo et au Soudan et l’apartheid a disparu. Les niveaux effectifs de satisfaction des besoins essentiels sont sans comparaison avec ce que révèlent les indices officiels de revenu par tête qui n’enregistrent que la partie visible de l’iceberg, voire des « villages Potemkine ».

Des politiques de développement évolutives

L’Afrique a expérimenté depuis l’indépendance plusieurs politiques de développement avec des résultats mitigés. Les politiques volontaristes s’appuyant sur l’État ont dominé au lendemain de la seconde guerre mondiale dans un contexte de préférences coloniales. Les gouvernements des indépendances ont eu pour tâche, à la fois de construire des États, de réaliser un maillage du territoire, de contrôler une partie des centres de décision économique et de gérer des explosions démographiques et urbaines en scolarisant et en soignant les populations. L’État a alors joué un rôle central en adoptant des politiques industrielles de substitution des importations, financées par des prélèvements sur l’agriculture, et en nationalisant de nombreuses entreprises. Cette stratégie a permis de prolonger jusqu’au choc pétrolier de 1973-1974 la tendance de croissance d’après-guerre. Tous les pays africains sont entrés ensuite, à des dates différentes, dans une spirale d’endettement. Le modèle de substitution d’importation s’est heurté à la faiblesse des marchés et à un coût élevé en devises. Les entreprises publiques ont été déficitaires. L’État s’est développé sans base productive ni financement interne. La dette a permis une fuite en avant jusqu’au second choc pétrolier de 1980-1981 qui a vu les pays rentrer progressivement dans une stabilisation régressive.
Les politiques libérales impulsées par les institutions de Bretton Woods ont alors dominé durant une vingtaine d’années. Les  politiques de stabilisation ont visé alors des équilibrages financiers en jouant sur trois volets : la dévaluation, la hausse et l’unification des taux d’intérêt, la réduction du déficit budgétaire. Les politiques d’ajustement ont cherché à réaliser des réformes structurelles concernant la propriété (privatisation et liquidation des entreprises publiques), le droit, la réduction des droits de douane et la transition fiscale conduisant à asseoir les recettes sur les impôts directs et la valeur ajoutée. Il s’agissait notamment de désengager l’État de l’activité économique et sociale et d’ouvrir les économies au vent de la concurrence internationale dans un contexte d’érosion des préférences commerciales. Les vingt ans d’ajustement ont certes amélioré les équilibres financiers mais ont conduit majoritairement à un ajustement par le bas (baisse des investissements, des dépenses budgétaires et des importations plus que hausse de l’épargne, des recettes budgétaires et des exportations) sans reprise de la croissance ni  changement de spécialisation.
On note, au tournant du siècle des mesures significatives de désendettement,  d’équilibrage financier, une priorité à la lutte contre la pauvreté. Les cours plus favorables des matières premières, une diversification des partenaires et l’accès à de nouveaux financements  avaient permis une reprise de la croissance (5% annuel en moyenne). En même temps, l’Afrique déclassée géopolitiquement après la chute du mur de Berlin a connu un reclassement pour plusieurs raisons : sécuritaires, accessibilité aux ressources minérales et aux hydrocarbures, recherche d’appuis dans les organisations internationales, prise de conscience de l’exception africaine quant à la pauvreté, à la démographie et aux risques liés, intégration des interdépendances environnementales au sein du « village planétaire ». On note alors l’entrée de nouveaux conglomérats dans le domaine minier et pétrolier. La flambée des cours des hydrocarbures, des produits miniers, agricoles et alimentaires s’expliquait largement par la croissance économique rapide des « émergents ».

L’Afrique dans la crise mondiale

La crise mondiale a fortement infléchi cette trajectoire. C’est la partie visible de l’iceberg qui est la plus concernée alors que la partie immergée en milieu rural et urbain ne l’est qu’indirectement. La crise mondiale infléchit les trajectoires de l’Afrique par le biais de trois principaux canaux de transmission:
- le canal commercial et productif. La chute de la demande de la part des pays industriels et émergents et la montée du protectionnisme réduisent les exportations africaines en volume et contribuent à la chute des cours des produits de base. La baisse en valeur des exportations africaines se répercute en termes de devises et de recettes budgétaires.
- Le canal financier. Les économies africaines ont été à court terme relativement déconnectées de la crise financière exception faite du Botswana, de la Côte d’Ivoire, de Maurice, du Nigeria, de  l’Egypte, de l’Afrique du Sud ou du Kenya où les places financières ont chuté. Les produits financiers sont peu sophistiqués ; les marchés financiers sont embryonnaires et les marchés monétaires sont limités. Les banques, globalement surliquides, ont peu de produits toxiques. Plusieurs effets financiers apparaissent néanmoins tels que la baisse des transferts des migrants, de la part dons des aides, des Investissements directs à l’étranger (IDE) et des crédits bancaires.
- L’instabilité et la baisse des prix. Largement dépendantes des prix pétroliers, agricoles et alimentaires, les économies africaines subissent les effets de l’extrême volatilité des prix et des change rendant difficile toute prévision et privilégiant ainsi des comportements court termistes. Il est prévu que le rythme d’inflation baisse en moyenne de la moitié en 2009.

L’ensemble de ces facteurs devrait conduire à une chute de plus de deux points du taux de croissance en 2009 se situant autour de 3- 3,5% contre 5,7% en 2007 1. On note des effets asymétriques de l’accélération et de la décélération de la croissance sur la pauvreté. La pauvreté baisse légèrement en période de forte croissance mais s’aggrave fortement en période de décélération. Selon la Banque mondiale, il y a risque que la mortalité infantile touche 700000 enfants en plus en 2009.  La crise alimentaire se maintient malgré la baisse des prix mondiaux et les bonnes récoltes y compris en Afrique. Bien entendu, ces facteurs extérieurs ne jouent qu’en relation avec les dynamiques internes (fragilité des Etats, régulation de tensions sociales, sécurité) et les politiques mises en œuvre. Les vulnérabilités diffèrent fortement selon les économies. Ainsi l’Ethiopie connaît-elle une inflation de 60%, le déficit fiscal au Ghana représente-t-il 14% du PIB et le déficit du compte courant s’élève-t-il à 8% du PIB en Afrique du Sud. Les marges de manœuvre de plans de relance par les dépenses budgétaires ou l’injection de liquidité sont ainsi contrastées. Une des grandes inconnues concerne le devenir des relations de l’Afrique avec les pays émergents notamment avec la Chine. Y aura-t-il maintien de relations postcoloniales ou montée en gamme des produits permettant aux acteurs de se positionner dans les chaînes de valeur internationale? La diversification des partenaires permettra-t- elle à l’Afrique de peser davantage dans l’architecture internationale ? La réunion du G 20 d’avril 2009 n’a envisagé que des avancées très timides sur ces questions.

Philippe Hugon, L’économie de l’Afrique, Paris, La Découverte, 2008 (6ème ed)
Philippe Hugon, Géopolitique de l’Afrique, Paris, SEDES , 2009, 2ème ed

  1. FMI, Perspectives économiques de l’Afrique, Mars 2009.

Philippe Hugon

7 commentaires sur “L’économie de l’Afrique, les politiques de développement, et la crise mondiale”

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