Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
s'abonner au flux RSS
   

L’engagement de la Fondation Jean-Jaurès pour la démocratie en Afrique

Guy Labertit est conseiller du Président de la Fondation Jean-Jaurès, responsable de la coopération  internationale avec l’Afrique de 1997 à 2006.

Le Président de la Fondation Jean-Jaurès, Pierre Mauroy, à l’origine de sa création dès la chute du mur de Berlin, écrit dans son message initial : « Résumons nous d’un mot : la coopération internationale est la mission prioritaire de la Fondation Jean-Jaurès ». C’est, en effet, au début de l’année 1990 que Pierre Mauroy propose de créer une Fondation qui incarnerait les idéaux socialistes à travers, notamment, une politique de coopération internationale.

La fin du monde bipolaire, scellée par la réunification  de l’Allemagne, permet alors au continent africain de briser l’apartheid planétaire qui l’excluait du champ de la démocratie. Jacques Chirac, que l’on se plaît aujourd’hui à nommer avec une complaisance attendrie « l’Africain », vient pourtant de déclarer, en janvier 1990, à Abidjan, en Côte d’Ivoire, que cette démocratie est un luxe pour les pays d’Afrique. En écho à cette antienne passéiste, François Mitterrand, par son discours de La Baule, en juin de la même année, prend la mesure de cette formidable aspiration au pluralisme politique qui sourd dans les rues des capitales d’un continent africain encore sonné par trente années de plomb pendant lesquelles dictatures à parti unique et juntes militaires étaient la règle, à de rares exceptions près comme le Sénégal ou l’Ile Maurice.

L’appui aux forces démocratiques

Alors qu’elle est reconnue d’utilité publique par un décret du Premier ministre en date du 21 février 1992, la Fondation Jean-Jaurès agit déjà en Afrique. Quelques jours auparavant, les 7, 8 et 9 février, dans les locaux de l’Assemblée nationale ivoirienne, elle vient d’organiser avec le Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo, alors premier opposant au Président Houphouët-Boigny, ancien ministre de la Quatrième République, un colloque sur le thème  « Intégration des économies ouest-africaines et défis démocratiques ». De jeunes partis de la gauche démocratique sont présents, venus du Bénin, du Burkina Faso, du Mali, du Togo… Cette initiative a précédé celle de Dakar où, sous la présidence d’Abdou Diouf, chef de l’Etat du Sénégal, 35 partis, représentant 19 pays d’Afrique ont débattu, les 28 et 29 mai, de « l’Afrique face aux défis démocratiques ».

On l’aura compris, tout au long de cette décennie des années 1990 et de la suivante, la promotion de l’Etat de droit et de la démocratie en Afrique a été l’axe prioritaire de l’action de la Fondation Jean-Jaurès. Elle a été conduite aux côtés de partis politiques d’Afrique qui se réclamaient de la gauche démocratique et étaient membres de l’Internationale socialiste ou en passe de la rejoindre. C’est une des originalités de la Fondation que d’avoir établi des partenariats directs avec des partis politiques se réclamant du socialisme démocratique, à la différence du modèle anglo-saxon. En effet, la Westminster Foundation de Grande-Bretagne ou l’Institut néerlandais pour la démocratie multipartite (IMD) travaillent indifféremment avec des formations de droite et de gauche, parfois dans le cadre de mêmes rencontres. Les autres fondations social-démocrates, comme la Fondation Pablo Iglesias d’Espagne, le Centre international Olof Palme de Suède ou la Fondation Alfred Mozer des Pays-Bas s’apparentent à la Fondation Jean-Jaurès, mais sont peu actives, voire inexistantes en Afrique. Pour sa part, la Fondation allemande Friedrich Ebert, dotée de moyens beaucoup plus importants et qui dispose de nombreux bureaux permanents en Afrique, noue des partenariats plus diversifiés et plus complexes avec les syndicats, les organisations non gouvernementales, plus rarement avec un parti politique. Cette différence d’approche avec la Fondation Jean-Jaurès a rendu difficile l’organisation d’initiatives communes en terre africaine.

Etrangère à toute nostalgie de l’empire, la Fondation s’est efforcée d’élargir son champ d’action au-delà de l’Afrique francophone, malgré les difficultés matérielles que cela supposait. De nombreuses rencontres se sont tenues dans l’espace lusophone, à plusieurs reprises au Cap Vert, mais aussi en Angola, au Mozambique et Sao Tomé-et-Principe. En Guinée équatoriale, seul pays d’Afrique où l’espagnol est la langue officielle, une coopération régulière a été tissée avec le principal parti d’opposition, la Convergence pour la démocratie sociale (CPDS), en liaison avec les socialistes espagnols, en raison de la nature particulièrement répressive du régime en place. Dans l’espace anglophone, des missions ont été conduites au Ghana ou au Kenya. Les liens ont été plus ténus en Afrique australe, même si des représentants de l’African national congress (ANC) ou de son « think tank », la Stalwart research trust, ont été associés à des colloques réunis à Paris sur les relations entre l’Union européenne et les pays d’Afrique-Caraïbe-Pacifique, ou les questions de la dette publique et des paradis fiscaux. La Fondation Jean-Jaurès a également soutenu l’organisation de rencontres des jeunesses de la gauche démocratique en Afrique du Sud ou au Botswana. Malgré sa volonté politique initiale d’embrasser l’ensemble du continent, force est de reconnaître que les engagements de la Fondation se sont majoritairement développés en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale.

Les thématiques  en matière de formation et de réflexion

Dans ses initiatives en Afrique, la Fondation Jean-Jaurès a toujours voulu privilégier les synergies entre forces démocratiques africaines afin d’éviter toute démarche qui aurait pu être entachée de pratiques inconsciemment héritées du passé colonial. Il ne s’agissait pas, dans le cadre des réunions de formation, de proposer ou de façon diffuse d’imposer un modèle issu d’Europe, mais bien de favoriser des échanges horizontaux interafricains. Cette pratique a été notamment mise en œuvre pour l’approche de l’organisation, du fonctionnement et de la gestion des partis politiques, ou celle de la décentralisation et de la gestion communale. L’objectif prioritaire de la coopération internationale de la Fondation – l’appui aux forces démocratiques – a trouvé tout son sens en Afrique où survivent, bien après la reconnaissance officielle du multipartisme, les cultures et les pratiques de parti unique. Elles se sont traduites par des processus électoraux truqués, souvent à l’origine de conflits armés brisant toute velléité de promouvoir des processus de développement humain durable. La Fondation Jean-Jaurès a fait le choix de ne pas s’impliquer dans cette dernière dimension, limitant sa stratégie à l’engagement politique.

Dans le cadre de la promotion de l’Etat de droit et de la démocratie, le contrôle des processus électoraux a été une thématique récurrente dans l’action de la Fondation. Ses moyens modestes ont limité son action très en-deçà de celle du National democratic institute (NDI),  proche du Parti démocrate des Etats-Unis, ou même de la Fondation Friedrich Ebert. Toutefois, dans une dizaine de pays, de l’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, la formation d’assesseurs, de représentants des partis politiques dans les bureaux de vote et les commissions électorales a fait l’objet de stages de formation. Sans avoir été décisifs quant à l’équité des élections, ils ont contribué à raffermir l’engagement des militants de partis d’opposition qui étaient en butte à des fraudes massives. La transparence des élections reste dans le monde, et pas seulement en Afrique, un objectif à atteindre et la Fondation Jean-Jaurès s’est heurtée, à plusieurs reprises, à des refus de visas, voire des refoulements de ses délégations à leur arrivée, notamment en Guinée Conakry, en Guinée équatoriale et au Cameroun.

L’organisation d’élections pluralistes était une véritable nouveauté, certains pays n’ayant connu leurs premières élections municipales qu’en 2004. La formation d’élus, le plus souvent de façon interactive à travers l’échange d’expériences, a souvent mobilisé la Fondation. Cette formation, souvent tout à fait basique dans de nombreux pays où la gestion municipale était assurée jusque-là par des personnes nommées par le pouvoir central, a abouti à la création d’associations d’élus de la gauche démocratique, comme en Côte d’Ivoire, au Mali et au Niger, à l’image de la Fédération nationale des élus socialistes et républicains (FNSER). Des  contacts se sont noués avec des élus socialistes français, soit directement, soit par l’intermédiaire des l’Association des départements de France ou Cités unies France. Ils ont abouti à de véritables actions de coopération décentralisée prenant le relais de jumelages dont la vocation était parfois par trop touristique. Sur un continent où les parlements n’étaient que des chambres d’enregistrement, où par exemple la discussion d’un budget n’excédait pas une heure, des initiatives ont été prises au niveau des parlementaires, la Fondation appuyant notamment l’organisation de journées parlementaires au Mali ou au Cameroun. Dès 1998, au Bénin, des députés d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale avaient conduit une réflexion sur le thème :  « Quels parlements en Afrique aujourd’hui ? ». A cet égard, un vaste champ d’action reste à explorer par les groupes parlementaires d’amitié dont l’action reste trop convenue.

La décentralisation, thème très cher au Président de la Fondation Jean-Jaurès, a fait l’objet de nombreuses rencontres. A l’évidence, la modestie des moyens financiers des Etats d’Afrique, la survivance de la culture et des pratiques de parti unique, l’absence d’expérience des élus ont nourri des approches souvent trop théoriques. En effet, les diverses réalités européennes en matière de décentralisation apparaissent en Afrique comme d’inaccessibles mirages quand on sait que le budget d’une ville française de 150 000 habitants peut représenter près du quart du budget national de certains Etats d’Afrique. Or, la plupart des textes en vigueur en Afrique sont très largement inspirés par les textes français. Toutefois, ces débats ont souvent mis en exergue les difficultés nées de la contradiction entre les chefferies et pouvoirs traditionnels encore vivaces à la base et les pouvoirs locaux issus de votes citoyens.

Pendant ces deux décennies de transitions démocratiques, la Fondation s’est aussi attachée à animer des réunions sur la place de la femme et de la jeunesse dans ces processus politiques. Ces initiatives ont souvent conduit à la constitution de structures autonomes au sein de partis de la gauche démocratique avec un succès inégal. Des réflexions sur le thème « Genre et politique » ont reçu des échos différents selon la force des pesanteurs sociales et culturelles, que l’on se trouve par exemple au cœur de sociétés sahéliennes ou celles de pays côtiers. Pendant les quinze premières années de son action en Afrique, de 1992 à 2006, la Fondation a voulu, moins systématiquement qu’aujourd’hui, favoriser la réflexion sur des thèmes transversaux essentiellement politiques, en réunissant plusieurs partis issus de divers pays. Citons entre autres « Les bases d’un partenariat nouveau entre la France et les Etats d’Afrique », à Abidjan en 1998, alors que le gouvernement Jospin initiait la réforme de la coopération, ou « La gauche aujourd’hui », à Dakar en 2003, alors que les socialistes sénégalais avaient subi en 2000 une défaite historique…

Des réalisations matérielles

Si l’essentiel de ce soutien aux forces démocratiques africaines s’est traduit par un effort commun de formation et de réflexion, la Fondation vers la fin des années 1990 a choisi de soutenir matériellement l’organisation de cellules de communication dans au moins six pays et de favoriser l’émergence d’un réseau de radios associatives avec sur ce point un bilan contrasté. Si à Tahoua, au Niger, et bientôt à Zinder, « Radio Saraounia » a trouvé sa place dans le paysage médiatique, les projets lancés au Tchad et au Mali n’ont toujours pas abouti. Au Tchad, la nature du régime en place muselle toute liberté médiatique alors qu’au Mali, l’extrême confusion qui règne sur la bande « modulation de fréquence » a empêché l’obtention d’une fréquence. Mais dans ce domaine d’appui à la création d’infrastructure, c’est sans doute la construction d’un Centre panafricain de formation et de documentation en Côte d’Ivoire qui a été la réalisation la plus marquante. Ce centre est le siège de la Fondation Harris Mémel Fotè, du nom de l’anthropologue ivoirien récemment disparu qui fut membre de l’Académie universelle voulue par François Mitterrand avant d’être élu député du FPI.

Un bilan politique positif

L’évocation de cette fondation ivoirienne, créée en 1999, permet de signaler les premiers pas  d’une nouvelle stratégie qui vise à nouer des partenariats non plus seulement avec des partis politiques mais aussi avec des fondations. A l’échelle mondiale, dans les réunions des fondations à vocation politique, le continent africain était pratiquement absent ou représenté par des personnalités sans réelle légitimité. La Fondation Jean-Jaurès a favorisé, avec ses partenaires politiques les plus solides, la naissance d’un réseau encore fragile de fondations. Une première réunion de ce réseau, en Angola en 2006, a vu la participation de nos hôtes de la Fondation « Sagrada esperança », et des fondations nées au Cap Vert, en Côte d’Ivoire, au Mali et au Niger. L’engagement de la Fondation en Afrique a donné l’occasion de créer d’authentiques solidarités entre partis qui se sont retrouvés, dans le cadre du Comité Afrique, au sein de la famille de l’Internationale socialiste, présidée, du reste, par Pierre Mauroy de 1992 à 1999. Cela a donné toute sa cohérence politique à cette coopération internationale retenue comme axe prioritaire de la Fondation par son initiateur.

Au regard de l’évolution des partenaires politiques de la Fondation Jean-Jaurès, le bilan de son action est plutôt positif. Certes, plusieurs d’entre eux ont été victimes du totalitarisme des pouvoirs en place mais aussi de comportements autocratiques de leurs dirigeants (au Burkina Faso, dans une moindre mesure au Cameroun, au Gabon et en République centrafricaine – où un nouveau partenaire est porteur d’espoir). Néanmoins, d’autres partenaires ont joué un rôle important et ont contribué à créer des espaces démocratiques dans leur pays, même si, pour l’heure, ils sont dans l’opposition après avoir exercé le pouvoir (Bénin, Mali, Niger, Sao Tomé-et-Principe, Sénégal). Certains exercent le pouvoir avec des fortunes diverses qu’il ne nous est pas possible de détailler dans cet article (Afrique du Sud, Angola, Cap Vert, Côte d’Ivoire, Ghana, Mozambique). Enfin, témoins de la lenteur des transitions démocratiques et de la nature éphémère de ce que certains ont appelé « le printemps de l’Afrique » au début des années 1990, quelques-uns poursuivent toujours le rêve de l’Etat de droit (Congo, Guinée Conakry, Guinée équatoriale, Tchad, Togo). A la différence des fondations allemandes, la Fondation Jean-Jaurès n’a jamais eu les moyens d’exercer une sorte de diplomatie parallèle. Mais elle a toujours agi en Afrique de façon transparente avec le Quai d’Orsay et peut se flatter d’avoir facilité un accord au Niger, en 1998, permettant à ce pays de sortir d’une impasse politique dans laquelle il était enfermé depuis deux ans.

Guy Labertit

Un commentaire sur “L’engagement de la Fondation Jean-Jaurès pour la démocratie en Afrique”

  1. kone Abdoulaye dit :

    Bonjour Monsieur;
    Je suis tres d accord avec votre declaration concernant les fondations socialistes surtout en Afrique.Mais une equation reste delicate a resoudre celle de leurs financements.Je vous prie Monsieur de penser surtout aux efforts du Professeur SERY BAILLY President de la Fondation MEMEL FOTE-JEAN JAURES a abidjan en l aidant.

    MR KONE Abdoulaye Responsable financier de la Fondation MEMEL FOTE-JEAN JAURES

    Cordialement

Laisser un commentaire