Barbara Romagnan est conseillère générale du Doubs et ancienne secrétaire nationale du Parti socialiste à la rénovation.
Le livre est une « analyse du PS à travers l’étude de ses élites, de ses militants, leur recrutement, leurs pratiques, leurs insatisfactions, leur représentation du monde ». Pour ce faire, les auteurs ont observé des réunions, interviewé des militants et des responsables, principalement dans la région lilloise. Dans cette étude, les auteurs partent du « phénomène Royal » – l’ouvrage est écrit avant l’élection présidentielle de 2007 – et l’observent en tant comme un analyseur de l’état du PS. Un analyseur qui exprime « les attentes, les contradictions des électeurs, des militants et des intellectuels de gauche. » Selon eux, la désignation de Ségolène Royal est un signe de la mauvaise santé du PS. Les 60% qui l’ont désignée apprécieront.
Les auteurs constatent d’abord que tous les candidats PS à une élection présidentielle ont été Premier Secrétaire ou ont occupé les plus hautes responsabilités nationales, à l’exception de Ségolène Royal, qui n’est pas même leader d’un courant et n’a guère participé aux débats internes. Celle-ci bénéficie ainsi d’une présomption de pureté, à laquelle s’ajoute une image jeune, associée à des actions jouant un rôle dans le quotidien des gens. Pour certains observateurs, ce sont ces qualités qui ont fait sa force. Pour les auteurs du présent ouvrage, sa réussite s’explique davantage par l’état du PS. Ils font l’hypothèse que « faute d’avoir fait correspondre leurs discours et leurs pratiques, les dirigeants PS ont contribué à discréditer les débats idéologiques internes. Ils ont aussi contribué à faire le lit de tout leader capable d’apparaître avant tout comme sincère […] quelles que soient ses idées. » Bien que cela ne signifie pas pour autant qu’ils se positionnent contre la candidate en question, ils ne pensent pas qu’elle doive sa désignation à ses qualités personnelles. Pour eux, le succès de Ségolène Royal traduit davantage « l’affaiblissement de la structuration des courants, la plasticité des choix opérés par les principaux élus du parti, qui sont prêts à se rallier au mieux placé des candidats, le désarroi de nombreux militants et le discrédit dont souffre le PS auprès des plus mobilisés de ses électeurs. » Autrement dit, tenir des discours trop décalés par rapport à la réalité des comportements, laisse penser qu’ils n’ont pas de valeur, voire qu’ils sont mensongers. Ainsi, on est de moins en moins conduit à faire des choix à partir des discours, des débats idéologiques, des « lignes » défendues puisque, de toutes façons, cela ne serait « que des mots ». On en viendrait ainsi à préférer quelqu’un apparemment sincère, quel que soit son discours. Cela ne signifie pas que la personne en question n’ait pas de discours, d’idées, ne pense rien. Cela signifie seulement que ce n’est pas pour ces raisons qu’elle est choisie.
Nous ne pouvons que souscrire à cette analyse. Chacun peut comprendre que l’expérience des responsabilités, électives ou gouvernementales, peut faire considérer les choses sous un autre angle, faire prendre conscience d’une complexité que l’on n’aurait pas mesurée au préalable. Chacun peut comprendre également que les avis évoluent. Mais, quand ceux qui n’ont que le mot de « rénovation » à la bouche rénovent tellement qu’ils changent de discours ou de candidat tous les ans, quand d’autres donnent avec force (et pertinence souvent) des leçons de morale sur le renouvellement, le cumul des mandats ou l’éthique tout en s’en exonérant eux-mêmes dès que des opportunités se présentent, il est bien compréhensible que ceux et celles qui ont à faire des choix les fondent sur autre chose que les discours… Cette perspective s’inscrit dans la continuité des travaux de politologues américains et français, montrant que ce qui fonde les choix des individus en politique repose largement sur l’impression d’honnêteté, de sympathie dégagée par les candidats, au moins autant que sur leurs idées. Les citoyens reprochent davantage aux politiques leur manque de sincérité que le fait de ne pas parvenir à améliorer leur vie. Beaucoup d’entre eux pensent en effet que « la mondialisation », « l’économie », limitent ou annulent les marges de manœuvre et ne pensent pas qu’il soit possible de changer quelque chose dans ce cadre. La persistance de l’idée que les femmes feraient de la politique autrement appartient au même registre. Les électeurs s’imaginent fréquemment que les femmes sont plus honnêtes, qu’elles se présentent prioritairement pour défendre les intérêts de leurs concitoyens et non leurs intérêts personnels – contrairement à une idée largement répandue à propos des politiques – qu’ils partagent, ou pas, leur discours. C’est sans doute de cela aussi qu’a bénéficié Ségolène Royal.
Les auteurs se démarquent également de la thèse fréquemment défendue, à savoir que c’est la place des médias et des sondages qui explique le phénomène Royal. Tout en reconnaissant cette influence, ils pensent que cette explication n’est pas la principale. Autrement dit, ils nous invitent à trouver et reconnaître les causes internes au PS pour expliquer nos limites et nos échecs et non à nous cacher derrière des causes qui seraient extérieures. Si Ségolène Royal a été désignée pour être la candidate du PS, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, ce n’est ni la faute, ni grâce aux média. Ce n’est pas non plus en raison de ses qualités personnelles. Pour eux c’est l’état du PS – le mauvais état du PS – qui l’explique. Cet état se caractérise par « le flou sur l’identité socialiste, et la labilité des positionnements ». Tout cela rend possible « l’appel à l’opinion et aux adhérents indépendamment d’une doctrine claire et structurante ».
Après avoir retracé une histoire du PS, Frédéric Sawicki et Rémi Lefebvre relèvent des permanences mais aussi des changements. S’ils savent que les débats idéologiques passés n’ont jamais été dénués d’enjeux de pouvoir personnel, il semble que les débats actuels y soient réduits. De même, si le PS n’a jamais vraiment été un parti « populaire », il apparaît aujourd’hui particulièrement fermé. Cet ouvrage ne nous donne pas explicitement des recettes pour un renouveau. Néanmoins, il nous rappelle que c’est dans le renouvellement de ses cadres, la limitation du cumul des mandats et l’ouverture que le PS s’est relevé dans le passé. Ils nous invitent à faire de même aujourd’hui.
Faire un parti démocratique dans lequel le pouvoir est partagé. Cela passe par une limitation beaucoup plus exigeante du cumul des mandats afin d’en finir avec l’accaparement du pouvoir par quelques un-e-s. Il faut dire clairement qu’on ne peut être à la fois parlementaire et président de Région ou de département ou maire d’une grande ville. Cette exigence est une priorité, elle est une condition du renouvellement et d’une restauration de notre crédibilité auprès des citoyens.
Faire un parti avec un projet clair qui assume de défendre un camp. Avoir un projet ne se limite pas à une succession de propositions. Il s’agit de donner du sens, à la fois une direction et de la signification. Il s’agit de pouvoir répondre à la question « pour quoi on milite ? ». Il s’agit également de dire clairement « A qui on s’adresse ? ». Car à force de vouloir s’adresser à tous les Français, on ne touche personne et ceux que l’on prétend vouloir défendre (les salariés, les retraités, les jeunes, les précaires, autrement dit ceux qui n’ont d’autres ressources pour vivre que leur travail ou les revenus qui en découlent) se détournent de nous. A cet égard une alliance, même si on l’appelle « alliance technique » avec le modem paraît particulièrement inopportune
Faire un parti exigeant intellectuellement. Comme militant, nous avons besoin de progresser dans notre compréhension du monde, des solutions possibles aux difficultés rencontrées. Nous avons besoin d’un parti qui nous forme et nous nourrisse intellectuellement afin de trouver du sens, de pouvoir nous adresser à nos concitoyens, d’être utiles et de nous émanciper, de nous construire comme homme et femme. Pour cela, il serait utile de nous ouvrir vraiment à ceux qui pensent (pas forcément comme nous), à ceux qui inventent, qui créent et de nous donner les moyens d’apprendre, de réfléchir et non de simplement répéter des slogans qui n’ont parfois plus de sens pour personne.
Barbara Romagnan



