Rémi Lefebvre est professeur de sciences politiques à l’Université de Reims et Frédéric Sawicki est professeur de sciences politiques à l’Université de Lille. Ils ont co-écrit Les sociétés des socialistes, Le Croquant, Paris, 2006.
Nous sommes évidemment très heureux que La Revue socialiste, dans le cadre de sa nouvelle formule, ouvre un débat à propos de notre livre La société des socialistes. Heureux et en même temps un peu déçus qu’il eût fallu attendre trois ans pour cela. Notre livre a en effet paru fin septembre 2006. Il n’a alors suscité que bien peu de réactions et commentaires chez les socialistes, à l’exception notable d’un compte-rendu dans L’OURS (janvier 2007), sous la plume d’Alain Bergounioux. La faute nous en incombe partiellement. Nous ne pouvions avoir choisi plus mauvais moment pour jeter notre « petit livre noir » dans la mare… Le PS, mais aussi la plupart des journalistes et commentateurs, étaient alors en pleine euphorie. Ségolène Royal, après avoir surfé sur des sondages très favorables, était en passe d’emporter haut la main les primaires internes et beaucoup voyaient alors en elle la future présidente de la République.
Loin de considérer cette investiture comme le signe d’un changement salutaire du parti, nous l’analysions, pour reprendre les mots de Barbara Romagnan, comme un « signe de sa mauvaise santé ». L’épisode n’était pas sans analogie avec ce qui s’était produit en 1995, lorsque le PS s’était un temps tourné, en désespoir de cause, vers Jacques Delors pour limiter une débâcle électorale annoncée. Recourir à un sauveur, ce qu’en sociologie politique l’on appelle un leader charismatique, est, comme l’a bien souligné Max Weber, une stratégie propre aux conjonctures de crise. Entendons nous bien, les qualités personnelles de Ségolène Royale ne sont ici en rien en cause. En ne choisissant pas comme candidat son premier secrétaire ou un leader de courant, mais une candidate qui s’est toujours tenue à l’écart de l’appareil du parti, les adhérents du PS ont clairement signifié qu’ils n’avaient plus confiance ni dans leurs dirigeants, ni dans leurs instances de direction. Quant aux élus, nombre d’entre eux ont profité de ce moment pour s’affranchir des fidélités de courant et affirmer ainsi leur autonomie. Peu d’observateurs ont d’ailleurs noté qu’en 2007, tous les candidats à la présidentielle étaient des chefs de parti, à l’exception de la candidate socialiste et… de José Bové. L’illusion qu’il suffisait d’une candidate populaire dotée d’un charme et d’une force de conviction indéniables pour l’emporter, s’est vite dissipée. Au-delà des erreurs de communication et des conflits qui ont freiné la mobilisation militante lors de la campagne, l’échec de la présidentielle est venu pour nous confirmer le diagnostic dressé dans l’ouvrage, un diagnostic plus que jamais d’actualité après la débâcle des Européennes.
La thèse développée dans le livre et étayée par de nombreuses observations, entretiens et données statistiques semble aujourd’hui d’une affreuse banalité, tant elle est reprise par tous. Elle fait partie d’un sens commun de plus en plus partagée tant par les dirigeants, les adhérents, les observateurs du PS. Tout récemment Bertrand Delanoë est même allé jusqu’à comparer le PS actuel avec la SFIO de la IVe République. De plus en plus, les dirigeants eux-mêmes présentent leur organisation comme un « parti de notables », « nécrosé », « dévitalisé », « replié sur lui-même »… Bernard Poignant et Barbara Romagnan ne contestent pas ici notre diagnostic. Qu’entendions-nous démontrer ? Que depuis la fin des années 1980, le PS est un parti vieillissant, coupé de ses bases populaires, mais aussi des réseaux qui traditionnellement l’irriguaient et l’approvisionnaient en militants (milieux associatifs et syndicaux). Qu’il est devenu un parti d’élus locaux plus soucieux de préserver leur implantation territoriale que de conquérir le pouvoir national, ou du moins de contribuer à bâtir un nouveau projet politique et à animer la vie du parti. Pour contrôler les investitures, ceux-ci se gardent d’ouvrir le parti à des néophytes et s’appuient sur des responsables de section et de fédération de plus en plus salariés par les collectivités locales qu’ils gouvernent. Un processus de professionnalisation généralisée est à l’œuvre au PS qui contribue à son repli sur lui-même. Les intérêts électoraux, principalement locaux, ont pris une place centrale. Par voie de conséquence, les courants ne sont plus que des rassemblements hétérogènes, opportunistes et labiles de soutiens à des présidentiables et le pluralisme interne n’a qu’une faible structuration idéologique. Les relations à l’intérieur du parti s’en trouvent profondément transformées. Le respect, pour ne pas dire la camaraderie ou l’amitié, ont fait place à la méfiance ou au cynisme généralisés. Cette dégradation du « vivre ensemble » socialiste apparaît très fortement dans les entretiens que nous avons réalisés. Bien sûr, il reste des militants et des élus mus par de fortes convictions, dévoués à leur parti, mais ceux-ci sont souvent découragés par un système qui promeut les plus intrigants ou du moins ceux qui disposent du plus gros capital électoral, en tout cas ceux qui disposent du plus de temps libre. L’éviction des candidats issus des quartiers populaires ou des minorités dites visibles des positions éligibles sur les listes est le produit de ce phénomène, pour ne rien dire des jeunes et même des femmes qui peinent à s’imposer là où règne le scrutin majoritaire, dans les mairies et à l’Assemblée nationale. Si l’on ajoute à cela, l’absence d’un réel travail de formation à destination des catégories les moins dotées en capital scolaire, le PS ressemble de plus en plus à un club de hauts diplômés. La défaite à l’élection présidentielle et l’incapacité du PS a en tiré des enseignements, l’hémorragie militante, les succès de « l’ouverture » parmi les rangs socialistes, la victoire aux élections municipales et cantonales qui a encore renforcé le poids des élus, le congrès de Reims et les divisions persistantes, les élections européennes et le processus de constitution des listes ont apporté des éléments qui confortent très largement notre analyse.
Tout en admettant le constat, Alain Bergougnioux a critiqué la dureté de nos conclusions. « Cela permet-il de comprendre l’intérêt suscité malgré tout par le Parti socialiste qui a fait plus que doubler le nombre de ses adhérents en une année ? » écrivait-il début 2007. L’évaporation des nouveaux adhérents et les défaites à l’élection présidentielle puis aux élections européennes confirme malheureusement notre diagnostic. Les succès locaux (municipales et cantonales) de 2008, illustrent à l’inverse à quel point l’implantation du PS dépend de ses élus locaux. La greffe ratée des nouveaux adhérents ne résulte pas de la déception de la défaite, mais bien de leur déception, voire de leur écœurement : leurs témoignages confirment qu’ils ne se sont pas retrouvés dans le jeu des courants, les pratiques auto-centrées dont le congrès de Reims a donné le triste spectacle. Les nouveaux adhérents n’étaient pas tous « consuméristes » et une partie d’entre eux souhaitaient s’engager durablement. Mais ils ont été globalement mal accueillis, peu intégrés à des collectifs militants repliés dans une logique d’entre soi voire stigmatisés pour la prétendue fragilité de leur engagement 1. Le score très élevé obtenu par Ségolène Royal au regard de celui réalisé par sa motion, peut également être interprété comme un signe de mécontentement, voire de révolte des militants restés fidèles au parti, une sorte de « sortez les éléphants ».
Alain Bergougnioux nous a reproché « une forme de nostalgie pour le parti lorsqu’il était une « communauté » et non une « société », dans la mesure où il avait une chair populaire et sentimentale qui lui manque aujourd’hui. » Si nostalgie il y a, contrairement à ce qu’il suggère, elle n’est pas celle de la SFIO, mais plutôt du PS des années 1970. Les luttes de pouvoir n’y étaient pas absentes. De nombreuses fédérations recouraient encore massivement aux fausses cartes. Le PS comptait déjà peu d’ouvriers ou d’employés. Il n’en était pas moins un parti ouvert sur la société et le théâtre d’une importante activité tant programmatique qu’idéologique que militante. Les socialistes étaient visibles à la porte des entreprises et sur les marchés ; ils organisaient des meetings, des réunions publiques en dehors des périodes électorales. Les temps ont certes changé, mais, comme l’a montré la campagne d’Obama, le porte-à-porte et l’activisme de terrain n’ont pas disparu au profit d’internet et du téléphone ; ces nouveaux modes d’action politique viennent compléter les anciens, pas s’y substituer.
Reste bien sûr la crise idéologique, baptisée « absence de projet ». Nous avons volontairement laissé de côté cet aspect et choisi de mettre au cœur de notre analyse l’organisation du parti et tenter de montrer en quoi ses faiblesses, en partie héritées, en partie résultant de la façon dont les socialistes avaient géré leur transformation en parti de gouvernement pouvaient rendre compte de la difficulté du parti à fidéliser les électorats de gauche. Notre recherche n’en montre pas moins que le repli du parti sur lui-même et le poids des logiques de court terme ont non seulement abouti à l’absence d’un travail de réflexion critique, mais ont dévalorisé la prospective, le travail idéologique, l’échange d’idées avec les intellectuels et les foyers actifs de militantisme. Bâtir un nouveau projet, retrouver la confiance des citoyens qui se reconnaissent dans les valeurs de la gauche, passent à cet égard d’abord par l’invention de nouvelles formes d’organisation et d’activités partisanes. La prise de conscience de la nécessité d’une « rénovation » s’est aujourd’hui imposée. Mais il est difficile de donner crédit à ce mot d’ordre démonétisé tant il a été galvaudé, instrumentalisé, détourné, peu suivi d’effets. La volonté de « rénover » se heurte à toute une série d’intérêts acquis, d’inerties organisationnelles et de l’affaiblissement de l’autorité centrale du parti, les dirigeants n’ayant plus intérêt à investir dans le travail partisan au siège. Les socialistes ne parviennent pas à dépasser le stade du diagnostic, notamment parce que les intérêts au statu quo sont trop profonds. Beaucoup d’élus s’accommodent de la situation actuelle. Force est de constater que la réflexion sur l’organisation est peu soutenue au PS (ce qui n’est pas le cas au parti travailliste ou au SPD). Les socialistes pourraient par exemple tirer profit du renouveau de la réflexion sociologique sur les conditions et les formes de l’engagement 2, ce qui n’est pas le cas. Bricolée dans l’urgence, lancée « à chaud », à quelques mois du scrutin présidentiel, la procédure de recrutement « à vingt euros » témoigne ainsi de la faible réflexivité des socialistes sur la question des pratiques militantes. Force est de constater d’ailleurs que cette question a été peu mise en débat depuis. Comment élargir la base militante du parti sans dévaluer le militantisme des plus engagés dans un parti vieillissant et peu renouvelé ? Comment faire coexister des militantismes et des investissements très différents dans l’organisation ? Comment contribuer à développer un militantisme plus thématique et déterritorialisé ? Comment « renouveler » sans « liquider » ?… Ces questions que les travaillistes ou les sociaux-démocrates allemands ont inscrites à leur agenda interne ne sont pas véritablement posées, comme d’autres (liens avec le monde associatif, syndical, intellectuel…).
Nous avons la faiblesse de croire que notre ouvrage peut contribuer à cette réflexion. Certes nous nous sommes gardés de toute préconisation ou proposition explicites, qui ne sont pas de notre ressort, mais ce que pourrait être le PS apparaît en creux. La société des socialistes a été peu lue, notamment par les dirigeants (mais lisent-ils encore des sciences sociales comme cela pouvait être le cas dans les années 1970 ?). Nous l’avons adressé à plusieurs d’entre eux. Nous ne pouvons que constater l’absence de retour sur le fond. Lorsqu’il a été lu ou que nous avons été amenés à le présenter devant un public socialiste (nous avons toujours accepté l’exercice), il a fait l’objet de trois réceptions et usages principaux qui sont en eux-mêmes signifiants. Le premier est cynique et révélateur du changement de l’économie morale au PS : il s’agit alors d’en faire le meilleur usage tactique et opportuniste pour aiguiser stratégies et sens du placement. Le second est réformateur. Nous l’avons repéré notamment dans les sections où nous avons présenté le livre. Les militants s’en sont alors saisis dans le cadre de leur réflexion sur le renouvellement ou la rénovation des pratiques. Mais cet usage a été limité. Le troisième est conservateur. Notre analyse peut conduire à accepter comme des données intangibles l’évolution du PS et à percevoir sur le mode de l’inéluctabilité sa professionnalisation ou le déclin de son ancrage social (c’est ce qui apparaît en filigrane dans le commentaire de Bernard Poignant). Il est vrai que l’ouvrage peut décourager ou désarmer les militants comme il le suggère dans son texte. On trouve dans cette troisième lecture de l’ouvrage un tropisme fortement à l’œuvre au PS : le fatalisme. Le réel (ou une certaine perception du réel…) tend à être appréhendé comme un donné indépassable (l’environnement économique, « l’individualisme » de la société…). Chez les socialistes, la lucidité conduit souvent à l’inaction. Si la société a bien changé tout comme le rapport des citoyens à la politique ou à l’engagement, si la médiatisation modifie le rôle des partis, si la politique s’est technicisée, il n’est pas sûr qu’il n’y ait pas aujourd’hui place pour un parti politique de gauche, immergé dans la société, renouvelé, pleinement « militant », ancré dans le monde du travail. La formidable mobilisation lors de la dernière campagne américaine démontre que dans la société « individualiste » les attentes à l’égard de la politique et des partis n’ont pas disparu. En politique c’est souvent « l’offre » qui fait la « demande » : une nouvelle « offre » de militantisme pourrait structurer de nouvelles attentes. Les sciences sociales peuvent sans doute contribuer à réouvrir de nouvelles perspectives, à « défataliser le social » pour reprendre une expression de Pierre Bourdieu, à dénaturaliser les évidences, à casser les routines de pensée. C’était aussi le sens de notre ouvrage…
- Voir Rémi Lefebvre, Thomas Décary, «Les « militants à vingt euros. » Les conditions socio-politiques d’un impossible engagement», Recherche socialiste, juillet 2009. ↩
- Pour un bilan récent, voir Frédéric Sawicki, Johanna Simeant, « Décloisonner la sociologie de l’engagement militant. Note critique sur quelques tendances récentes des travaux français», Sociologie du travail, 51(1), 2009. ↩
Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki


