Serge Dupuis est enseignant-chercheur à Lyon 2
Le chercheur Serge Dupuis revient, dans l’entretien qu’il a bien voulu nous accorder, sur la genèse et les étapes du conflit rwandais jusqu’à son issue tragique et monstrueuse, le génocide des Tutsi. Il contribue à restituer de la complexité dans ce qui apparaît souvent aux yeux d’observateurs non avertis comme l’explosion irrationnelle et spontanée d’une barbarie inouïe: l’extermination des Tutsis est bien le fruit calculé d’un projet politique préparé de longue date et avec minutieux, selon des modalités et dans des proportions voulues par leurs auteurs.
La Revue socialiste : Pourriez-vous revenir sur les origines de la crise rwandaise du printemps 1994 et du génocide des Rwandais tutsi ?
Serge Dupuis : Pour appréhender le dossier rwandais dans toute sa complexité, il faut commencer par faire litière du cliché selon lequel le génocide des Rwandais tutsi du printemps 1994 serait l’aboutissement apocalyptique d’une confrontation ethnique multiséculaire qui aurait opposé les Hutu et les Tutsi. Ce qu’il convient en effet de mettre en question, c’est la nature présumée ethnique du clivage séparant les deux groupes. Ainsi que les travaux d’un certain nombre de chercheurs l’ont montré, si les catégories Hutu, majoritaire (plus de 80% de la population), et Tutsi, minoritaire (moins de 15%), existaient bien dans le Rwanda précolonial, correspondant chacune à une activité particulière, essentiellement l’agriculture pour les premiers et l’élevage pour les seconds, l’appartenance communautaire était liée non pas à ces catégories elles-mêmes, mais à des clans qui comprenaient indifféremment des Hutu et des Tutsi, et des lignages. Les nombreux conflits qui pouvaient alors agiter le Rwanda n’étaient pas de nature ethnique, n’opposaient pas Hutu et Tutsi en tant que tels, mais relevaient d’autres domaines, dynastique ou lignager par exemple. L’on ne trouvait nulle trace d’une violence atavique et systématique entre les deux groupes. De fait, rien de ce qui permet d’identifier une séparation ethnique ne s’appliquait au couple Hutu-Tutsi : il y avait des siècles que les uns et les autres, loin de constituer deux micro-nations autonomes, vivaient côte à côte sur le même territoire, sur lequel ils s’étaient sédentarisés à la même époque, y partageant la même culture et la même religion et y utilisant une langue commune. L’affirmation selon laquelle Hutu et Tutsi composeraient deux ethnies distinctes n’était du reste guère corroborée par les caractéristiques physiques, la coutume fréquente et fusionnelle des intermariages ayant dans bien des cas inscrit dans la population hutu certains des traits physiques présents chez les populations pastorales.
La colonisation
Telle était la réalité du Rwanda précolonial. Et c’est la falsification de cette réalité à partir du début de la colonisation qui allait mener au génocide de 1994. Lorsqu’en effet le colonisateur, d’abord allemand puis belge à partir de 1922, prit en charge le Rwanda, il décida de ne pas le diriger directement mais de s’appuyer pour son administration sur les institutions qu’il y découvrit, plus particulièrement sur une fraction de la minorité tutsi, une élite traditionnelle qui, par l’intermédiaire d’une dynastie ancienne, la dynastie banyiginya, régnait sur une partie du pays. Naturellement, cette élite, détentrice du pouvoir au moment de l’arrivée des Européens, tandis que les Hutu se trouvaient déjà relégués au rang de sujets, retira d’une telle situation d’importants privilèges économiques et sociaux supplémentaires. Il se forma ainsi progressivement le sentiment d’une société très inégalitaire qui faisait des Tutsi, au détriment des Hutu, une minorité nationale privilégiée, administrant le pays et occupant les meilleurs postes, en particulier ceux d’autorité. Je dis bien des Tutsi, car c’est là que se situe le début de la formation du premier élément du double piège qu’a décrit la sociologue Claudine Vidal, le piège ethnique. Alors qu’il existait des Tutsi pauvres au même titre que des Hutu pauvres, et parce que les premiers observateurs avaient montré la voie en commettant l’erreur d’assimiler la dynastie banyiginya à l’ensemble des éleveurs Tutsi, c’est l’ensemble Tutsi dans sa totalité qui fut identifié à l’élite dominante et au contrôle du pouvoir et de l’appareil d’Etat. L’on comprend déjà comment, dans l’avenir, le conflit politique allait se confondre avec l’appartenance « ethnique » et être structuré par elle.
Par ailleurs, le colonisateur, qui venait d’un monde imprégné d’une lecture raciale des sociétés africaines, se livra à une reconstitution pseudo-scientifique et mythique, de nature raciste, du passé rwandais. Séduit et parfois même fasciné par l’élite tutsi qu’il découvrit et à laquelle seule il attribuait la construction du Rwanda et de ses institutions, il grava dans le marbre l’idée que le Rwanda était depuis des temps lointains organisé de manière hiérarchisée, la population y étant répartie en deux groupes distincts et cohérents, une race évoluée de type hamite, venue d’Ethiopie ou d’Egypte et destinée à régner et commander, et une race primitive de type bantou, destinée à être dirigée et à obéir. Selon cette idéologie d’inégalité raciale, la race supérieure de pasteurs était venue du nord vers le XVème siècle, supplantant la race inférieure de cultivateurs pour lui imposer une domination « naturelle ». Ainsi furent créées par cette histoire mystificatrice, mais également au moyen de la constitution d’une aristocratie politique et sociale tutsi que je décrivais à l’instant, ces deux éléments se renforçant mutuellement, non seulement deux catégories ethniques mais également, au sein de chacune de celles-ci, une conscience d’appartenance ethnique empreinte d’antagonisme à l’encontre de l’autre catégorie.
Au fil des décennies de l’époque coloniale, cet imaginaire racial, cette représentation des « ethnies » rwandaises et de leurs rapports, qui a été à juste titre qualifiée de mythologie, allait être instillée dans les consciences, celle des premières générations instruites au premier chef, par les discours et les pratiques, mais également par l’enseignement. Les acteurs significatifs de ce processus global devaient être les missionnaires, les enseignants, les intellectuels, en même temps que l’élite tutsi elle-même, trop heureuse de la place qu’on lui réservait ainsi au cœur de la société rwandaise, qu’elle jugeait du reste légitime, et qui n’hésita pas à fournir aux européens des informations sur le passé du pays allant dans le sens de leurs préjugés. Il ne restait plus au colonisateur qu’à répartir officiellement la population du Rwanda, au moyen de cartes d’identité portant mention de l’appartenance ethnique du détenteur, entre éleveurs tutsi et agriculteurs hutu pour que ce processus soit définitivement consolidé. Ce qu’il fit dans les années 1930. Là où existait dans le passé des catégories sociales, l’on avait réussi à introduire une « racialisation ». L’histoire scientifique allait avoir bien du mal à notre époque, avec Jean-Pierre Chrétien, Claudine Vidal, ou encore Gérard Prunier, à démonter ces processus et à démystifier l’histoire idéologique qui en était l’origine.
L. R. S. : Vous parliez à l’instant d’un double piège, dont le premier élément était le piège ethnique. Qu’en est-il du second élément ?
S. D. : Il s’agit cette fois-ci du piège raciste, qui allait se mettre en place dans les années 1950 et plus particulièrement au moment de la décolonisation et de l’indépendance, dans les années 1959-1962. C’est en réalité le moment où l’élite hutu apporte sa pierre à la construction de l’histoire officielle imaginaire du Rwanda. Reprenant à son compte les représentations historiques proposées antérieurement, elle va à son tour mettre en exergue l’antagonisme ‘ethnique’ entre Tutsi et Hutu définie dans le cadre de ces représentations et la présenter comme emblématique d’un affrontement séculaire entre les races bantoue et hamite, affrontement qui constituerait la clé d’explication de toute chose.
L’idéologie de la Révolution sociale
Dans la décennie 1950, émerge en effet une élite intellectuelle hutu qui entreprend de mobiliser la population hutu contre ce qu’elle appelle la « féodalité tutsi », c’est-à-dire l’hégémonie absolue imposée selon elle aux Hutu par les Tutsi au moyen d’une hiérarchie de nature féodale. Elle dénonce l’exploitation que subit, affirme-t-elle, la majorité hutu sous le régime monarchique et aristocratique tutsi. C’est à ce moment-là, en 1957 plus exactement, qu’est publié le fameux Manifeste des Bahutu, texte-fondateur de la révolution hutu, la « Révolution sociale ». Mais ces idéologues hutu ne vont pas s’en tenir là. Ils vont de fait développer leurs revendications sur fond d’appel à la haine raciale. Les Hutu, soutiendront-ils, sont les « véritables habitants du pays », tandis que les Tutsi ne sont que des envahisseurs venus asservir et opprimer le peuple hutu, des occupants étrangers dépourvus de tout droit légitime à la citoyenneté rwandaise et irrémédiablement déterminés depuis des siècles à dominer les authentiques autochtones. La mission de la Révolution sociale, poursuivront-ils, est de libérer ces derniers, les Hutu, de cette tyrannie en arrachant le pouvoir aux envahisseurs afin de le confier aux représentants du peuple majoritaire. Bientôt, en toute fin de l’année 1959, ils prôneront l’instauration d’une démocratie ethnique, une démocratie instituant l’exercice permanent du pouvoir par l’ensemble hutu et nécessairement légitime à leurs yeux en raison de la nature démographiquement majoritaire de cet ensemble. C’est ce type frelaté de démocratie, ce majoritarisme ethnique, qui n’allait pas tarder à s’imposer au Rwanda.
Au travers de la transposition – décrite par Claudine Vidal – dans le passé précolonial d’une représentation moderne, ethniste et antagoniste, du dualisme Hutu-Tutsi, les Tutsi et les Hutu devenaient ainsi des ennemis héréditaires et irréductibles, animés par une haine ancestrale. La stratégie de mobilisation et de stigmatisation ethnique, stratégie d’appel à la lutte contre l’ensemble Tutsi, alors adoptée par les leaders hutu, allait, avec l’aide de l’endoctrinement politique et du processus éducatif, entraîner dans les années suivantes la propagation d’une violence raciste sans cesse croissante. Car c’est bien en tant que race que les Tutsi allaient être, à partir de ce moment-là et par la suite, persécutés et pourchassés. Dès le mois de novembre 1959, lorsque les leaders hutu déclenchent leur Révolution sociale antimonarchique et antiféodale, les violences qui éclatent de part et d’autre entre bandes hutu et tutsi se traduisent pour l’ensemble de la communauté tutsi par une vague d’agressions, de bastonnades, d’assassinats et d’incendies criminels. Des revendications d’égalité dans tous les domaines sont alors bien présentes dans le discours des leaders hutu, mais la dimension raciale du conflit est, elle, omniprésente, sous la forme d’une volonté farouche d’exclusion des Tutsi de la communauté nationale, volonté sous laquelle se devine déjà le désir d’élimination ethnique.
C’est du reste l’époque de la première génération de réfugiés, qui voit des milliers de Tutsi prendre le chemin de l’exil. Dans les deux années qui suivent, le Parti de l’émancipation des Bahutu (Parmehutu), aidé des autorités coloniales qui ont alors récemment effectué un virage à cent-quatre-vingt degré et choisi le camp hutu, remporte deux victoires électorales écrasantes et proclame la Première République rwandaise, en juillet 1961. Le Parmehutu va très rapidement instaurer une dictature raciale et raciste, célébrant l’identité hutu du Rwanda et stigmatisant les idées « féodo-colonialistes », tandis que les responsables tutsi vont tenter de s’organiser dans les pays limitrophes avec la ferme intention de reconquérir le pouvoir par les armes. Ils créeront ainsi une menace sur laquelle le Parmehutu ne tardera pas à s’appuyer pour asseoir son pouvoir absolu, pouvoir qu’il n’hésitera pas à renforcer par la suite, à la faveur d’incursions de commandos de réfugiés tutsi, entre 1963 et 1966, en prenant la population tutsi en otage et en la soumettant en représailles à des pogroms particulièrement sanglants – je parle ici de quinze à vingt mille morts. Car ce seront bien les autorités politiques et territoriales qui, en entretenant et en manipulant au sein des masses hutu la peur du terrorisme tutsi et d’un retour à la période « féodale », les inciteront à s’organiser et à entreprendre le massacre de populations tutsi. Non sans leur fournir du reste l’encadrement nécessaire. En 1973 encore, c’est en ayant de nouveau recours à cette stratégie du bouc-émissaire tutsi responsable de tous les maux et menace permanente depuis la Création que ces mêmes autorités allaient déclencher une nouvelle et violente campagne anti-tutsi qui ajouterait des milliers de réfugiés aux populations déjà en exil.
L. R. S. : Que nous apprend donc le passé du Rwanda ?
S. D. : Lorsque l’on regarde en arrière, l’on perçoit comment s’est progressivement mise en place, sur plusieurs générations, une mécanique infernale. Il y a eu construction artificielle en deux temps, le temps colonial d’abord et le temps autochtone ensuite, d’une conscience communautaire ethnique, hutu d’un côté tutsi de l’autre. Ainsi que l’explique Claudine Vidal, il s’agit dans les deux cas de manipulations politiques, d’une construction politique menée à des fins politiques en faisant de l’appartenance ethnique un critère décisif, critère articulé dans le second cas autour d’une « histoire-ressentiment ». Dans les années 1959-1966, deux facteurs très déterminants seront venus renforcer cette conscience communautaire et le clivage ethnique qui en résultait. D’une part, la Révolution sociale, dont Jean-Pierre Chrétien a montré comment elle pouvait être analysée comme un 1789 à l’envers, puisque loin de procéder à une suppression des « ordres » héréditaires qui eût rééquilibré la société rwandaise, elle se contenta simplement de les permuter, confortant ainsi « l’éclatement de cette société en deux peuples ». D’autre part, l’organisation de violences à caractère spécifiquement ethnique, qui constitua aussi bien au sein de l’ensemble hutu que de l’ensemble tutsi un fort élément d’identification communautaire. Si bien que ce que nous apprend le passé du Rwanda, c’est à ne pas tomber dans le piège qui consisterait à considérer la question ethnique comme la cause du génocide du printemps 1994. A la lumière de ce passé, il apparaît en effet que derrière l’ethnisme, c’est la dimension politique de la tragédie qu’il importe de déceler, les enjeux de pouvoir – qu’il s’agisse de renforcer celui-ci ou de s’y maintenir – qui détermineront l’instrumentalisation de cet ethnisme comme outil de mobilisation du peuple hutu.
La Première République Rwandaise
L. R. S. : Quels furent, à partir de là et jusqu’en 1990, les principaux faits marquants de la Première puis de la Deuxième Républiques ?
S. D. : De la Première République rwandaise, celle de Grégoire Kayibanda, je retiendrai deux choses dans le cadre de notre propos. D’abord, elle institua une discrimination institutionnelle afin de limiter l’influence dans le pays des quelque 10% de Tutsi que comptait la population. Un système de quotas fut introduit dans l’administration, les entreprises et l’enseignement, qui aligna le pourcentage de personnel tutsi dans ces secteurs sur la réalité démographique. Ensuite, cette République était d’autant moins une démocratie authentique que le pouvoir était en réalité confisqué par une petite élite de Hutu issue du Sud, qui était donc loin de représenter non pas seulement la nation dans son ensemble, mais la population hutu elle-même. C’est ce qui explique le coup d’Etat organisé en 1973, à la faveur des troubles ethniques dont je parlais tout à l’heure, par une autre élite hutu, du nord celle-là, jusque-là écartée du pouvoir. Ce coup d’Etat marqua la naissance de la deuxième République rwandaise, celle de Juvénal Habyarimana.
La Deuxième République Rwandaise
Sous l’ère Habyarimana, les choses allaient bien mieux se passer pour les Tutsi. Si les discriminations à leur encontre demeuraient, s’il leur était interdit de s’approcher de près ou de loin de la politique, autrement dit du pouvoir, si donc le clivage ethnique n’était pas supprimé mais seulement assoupi, leur sécurité n’était plus menacée et ils pouvaient vivre sans craindre le prochain pogrom. L’on a parlé à cet égard de « pacification ethnique ». En revanche, les clans originaires de deux préfectures du nord qui accaparaient la quasi-totalité du pouvoir politique et économique mirent en place, afin de conforter ce pouvoir, un régime totalitaire fondé sur l’omniprésence à l’échelle du pays d’un parti unique, le Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND), en même temps que sur un maillage administratif serré du territoire national. Ce maillage, c’est important pour la suite de comprendre ceci, permettait un contrôle politique et social très étroit du Rwanda, depuis le sommet, avec les préfectures, jusqu’à la base, avec les cellules, en passant par les structures intermédiaires – sous-préfectures, communes et secteurs.
Jusqu’au cœur des années 1980, l’élite au pouvoir put sans grands problèmes et dans la stabilité perpétuer un tel système. Les succès économiques rencontrés par le régime, avec le concours déterminant d’une aide étrangère et d’institutions financières internationales très généreuses avec un pays considéré comme ce qu’il est convenu d’appeler un « bon élève », lui permettait d’en justifier le bienfondé ou, dans tous les cas, d’en faire accepter les contraintes. Toutefois, à partir du milieu des années 1980, la crise économique mondiale allait faire durement ressentir ses effets sur le Rwanda. Elle généra une vive crise sociale dans le pays, aussi bien dans les campagnes que dans les villes, entraîna un resserrement du pouvoir – la fameuse Akazu – autour du clan présidentiel et de sa belle-famille et exacerba parmi les élites hutu du Sud et du centre, à présent que la richesse nationale était insuffisante pour alimenter toutes les factions, la volonté de se donner les moyens politiques d’accéder au contrôle de l’économie. C’est dans un tel contexte que le vaste mouvement de démocratisation suscité en Afrique par la chute du Mur de Berlin et encouragé par le discours de François Mitterrand au sommet de La Baule allait, d’une part, déclencher une vague de contestation politique et de revendications démocratiques inspirée en particulier par l’élite hutu exclue du pouvoir, d’autre part, amener le président Habyarimana à lancer, au mois de septembre 1990, un processus d’ouverture démocratique. C’est le moment que le Front patriotique rwandais (FPR) allait choisir pour donner le signal d’un conflit qui allait durer quatre années et se terminer par un génocide.
L’émergence du Front patriotique rwandais
La Première République rwandaise et les exactions dont elle s’était rendue coupable avait en effet provoqué l’exode à l’étranger, dans les conditions que je vous ai décrites, de plusieurs centaines de milliers de Tutsi. La plupart d’entre eux s’étaient réfugiés dans les pays limitrophes, où ils menaient dans l’ensemble une existence misérable. Une majorité de ceux-là, qui avaient choisi comme refuge l’Ouganda, y avaient par ailleurs subi en 1979, sous le régime Obote, une répression politique dont la violence les avait amenés à rallier en masse la rébellion de Yoweri Museveni. Ce qui nous intéresse ici, c’est que la prise du pouvoir à Kampala par ce dernier en 1986 allait amener un certain nombre de Rwandais tutsi à occuper des fonctions de hauts responsables à la fois au sein de l’appareil d’Etat ougandais et de l’armée nationale. Le futur chef du FPR et président de la Troisième République rwandaise, Paul Kagame, allait ainsi se voir nommer directeur de la Sécurité militaire. Comme c’était prévisible, la population ougandaise développa alors un fort sentiment anti-rwandais et cette réaction conduisit Museveni à prendre d’importantes distances avec ses anciens alliés du temps de la guérilla. Pour résumer, l’évolution – ou la stagnation – de leur situation convainquit nombre de réfugiés, singulièrement en Ouganda, que quelque soit l’endroit où qu’ils se trouveraient dans le monde, ils resteraient des étrangers et que seul un retour au Rwanda leur permettrait de mener l’existence qu’ils souhaitaient. Et ce retour au Rwanda, se persuadèrent-ils, ne pourrait s’accomplir qu’au moyen de la force. De fait, non seulement la communauté internationale avait-elle manifesté, au fil des années, un désintérêt profond envers le dossier des réfugiés rwandais, mais Juvénal Habyarimana avait jusque-là fait preuve sur ce même dossier d’une intransigeance absolu dans son refus de tout retour massif des réfugiés tutsi.
L’outil militaire du retour, le FPR, fut créé en 1987 et, le 1er octobre 1990, la rébellion lançait depuis le territoire ougandais sa première offensive sur le nord du Rwanda. Paradoxalement, le FPR passait à l’action au moment où le régime Habyarimana donnait des gages d’ouverture et semblait d’autre part prêt à prendre pour la première fois des initiatives en faveur des réfugiés tutsi. Le paradoxe n’était bien sûr qu’apparent. Le FPR était en effet persuadé que le système politique rwandais, miné par la crise économique et sociale et la contestation politique, ne pouvait que s’effondrer à la première tentative de le renverser. Il fallait donc profiter des circonstances. Il était de plus impératif de ne pas laisser au régime rwandais le temps de modifier l’image dictatoriale et intransigeante qui était la sienne : le FPR comptait sur elle pour s’assurer l’appui non seulement de la diaspora mais également de l’opposition démocratique intérieure. Le conflit rwandais allait ainsi opposer deux camps farouchement déterminés, l’un à se maintenir au pouvoir, l’autre à le conquérir par les armes dans sa totalité.
L. R. S. : Venons-en au conflit lui-même, précisément.
S. D. : Ce conflit comprend deux phases bien distinctes. L’une qui, depuis octobre 1990, nous mène jusqu’aux Accords d’Arusha du mois d’août 1993, l’autre qui commence au premier jour du génocide, le 7 avril 1994, pour prendre fin avec la victoire totale du FPR, au mois de juillet de la même année. La complexité du drame qui va alors se jouer rend peu commode l’objectif d’en dégager brièvement les principales étapes. L’on peut toutefois tenter de dégager cinq grands moments dans le déroulement des deux phases du conflit.
L’offensive du 1er octobre 1990
L’offensive du FPR du 1er octobre 1990, pour commencer, va connaître un échec rapide et cinglant. Mal préparée, elle se trouve en effet confrontée à une guerre conventionnelle à laquelle son expérience au sein de la guérilla ougandaise ne l’a pas préparée. Dans ces conditions, les Forces armées rwandaises (FAR), conseillées par l’armée française et que la présence des troupes françaises et belges, dépêchées sur la demande insistante du président Habyarimana, libère d’un certain nombre de missions, ne vont avoir aucun mal à repousser l’offensive et à écraser le FPR en trois semaines. Mais c’est ce qui va accompagner cet épisode militaire est particulièrement important, dans la mesure où l’on peut y voir, comme l’a écrit Claudine Vidal, « la première répétition d’une politique conçue et mise en œuvre par le groupe détenteur du pouvoir et visant à l’annihilation physique d’une partie de la société ». Il y a d’abord la capacité de manipulation du régime, qui organise, dans la nuit du 5 au 6 octobre, un simulacre d’attaque du FPR sur Kigali, afin d’alerter encore davantage Paris et Bruxelles sur la menace que représente le FPR non seulement pour son régime mais également pour leurs ressortissants. Il y a d’autre part la répression massive que ce régime organise à la faveur de l’offensive rebelle et qui se traduit par l’incarcération sur tout le territoire rwandais de milliers de personnes, des Tutsi principalement, les plus éduqués d’entre eux de préférence, mais aussi des opposants hutu. Cette répression témoigne de la redoutable capacité d’organisation et d’action dont peuvent dès cette époque faire preuve les autorités rwandaises en matière de répression, et cela à l’échelle du pays, en même temps qu’elle s’accompagne de l’apparition d’un concept qui allait réactiver le racisme ethnique assoupi depuis des années et faire florès dans le cadre du génocide, le concept de complicité. Si le FPR a pu arriver jusqu’à Kigali, soutient alors en effet le pouvoir, c’est qu’il bénéficie au sein de la société rwandaise du soutien de complices, les « Rwandais de la même ethnie », c’est-à-dire les Tutsi dans leur ensemble, ou encore « le Tutsi », mais également les opposants hutu, complices objectifs parce qu’ils portent atteinte à la cohésion du peuple hutu. Il y a enfin la brutalité qui caractérisera la répression et qui annonce l’extrême violence qui allait être mise en œuvre à plusieurs reprises entre 1990 et 1994 et, pour finir, durant les mois d’avril à juillet 1994.
La radicalisation du conflit et le processus d’Arusha
Le deuxième temps de la période durant laquelle se noue la tragédie rwandaise associe paradoxalement la radicalisation du conflit et de ses acteurs et le processus de paix d’Arusha. Si en effet la défaite subie a fortement ébranlé le FPR, elle ne l’a pas annihilé. Il va donc se réorganiser et surtout revenir à un type de guerre qu’il connaît bien, la guérilla : ses troupes mèneront alors en particulier, à la fin du mois de janvier 1991, une attaque-surprise sur Ruhengeri, au cœur du bastion présidentiel, qui sera couronnée de succès. Ce retour à l’action de guérilla ne l’empêchera pas de lancer seize mois plus tard, au mois de mai 1992, puis en février 1993, toujours dans le nord du Rwanda, deux vastes offensives, dont la seconde l’amènera à quelques kilomètres de la capitale, Kigali. Dans les deux cas, l’appui de la France sera déterminant pour arrêter la progression de la rébellion. Par ailleurs, toute la période, et cela en réalité depuis octobre 1990, sera jalonnée de cessez-le-feu mort-nés – en raison de l’absence de bonne volonté dans les deux camps, mais tout particulièrement du côté gouvernemental -, et cela jusqu’au mois d’avril 1992, qui marquera l’entrée en fonction d’un gouvernement de transition.
Car sous la pression de la France, de la Belgique et d’autres pays occidentaux, mais aussi, bien entendu, de la dégradation à divers titres de la situation, le président Habyarimana aura entre-temps été contraint de donner des gages d’ouverture. Le mois de juin 1991 aura ainsi vu l’instauration au Rwanda du multipartisme, avec pour conséquence l’émergence d’un paysage politique foisonnant, caractérisé par la multiplication des partis politiques d’opposition, dont quatre principaux, majoritairement hutu. La constitution l’année suivante d’un gouvernement de transition composé du MRND et de ces principaux partis d’opposition aura ensuite constitué l’aboutissement de ce processus. Et c’est la position minoritaire du parti présidentiel, le MRND, au sein de ce gouvernement, qui permettra qu’après la signature d’un nouveau cessez-le-feu, au mois de juillet 1992, soient engagés sérieusement, à Arusha, en Tanzanie, des pourparlers de paix. Ce sera le début d’un véritable parcours du combattant, qui s’achèvera au mois d’août 1993, avec la signature des Accords d’Arusha.
L. R. S. : Pourriez-vous nous préciser les raisons pour lesquelles ce processus rencontra des difficultés ?
S. D. : Les vicissitudes que connaîtra le processus d’Arusha seront en fait à la mesure de la détermination croissante du camp présidentiel, en particulier de sa fraction extrémiste, d’un côté, et du FPR de l’autre, d’y faire échec. S’agissant du camp présidentiel, il me semble que les années qui vont de 1990 à 1993 peuvent être décrites comme la mise en place par le régime d’un dispositif à la fois organisationnel et idéologique visant d’une part à contenir puis à anéantir la menace militaire représentée par le FPR, d’autre part à préparer l’élimination de la composante tutsi de la population. La stratégie choisie par le régime et ses éléments extrémistes consiste à mener une double action de lutte antiguérilla et de stigmatisation de la minorité « ethnique ». Grâce à un important soutien de la France, les FAR sont restructurées, armées et surtout considérablement renforcées, puisqu’en deux années leurs effectifs passent de 5 000 à 50 000 hommes, soit un décuplement. Des milices d’auto-défense sont constituées, dont la mission consiste à assister l’armée dans sa lutte contre l’infiltration d’éléments FPR.
Parallèlement, le MRND crée, à l’origine afin de lutter contre le développement des partis politiques d’opposition, une milice de jeunes, les Interahamwe, qui, à mesure que la tension montera, non seulement manifestera une violence croissante, mais, surtout, fera de l’ethnisme son étendard, jusqu’à participer, à partir de l’année 1992, aux massacres organisés de civils tutsi. D’autre part, le régime met en place, en s’appuyant sur le maillage préexistant du territoire, ce qu’un militaire français a appelé des « secteurs opérationnels ». Il établit ainsi sur tout le pays un étroit quadrillage à la fois militaire et politico-administratif, quadrillage assuré, s’agissant du second volet, par les autorités territoriales, de la commune à la plus petite unité d’habitation. Dans ce cadre, les Tutsi, considérés par définition comme membres d’une cinquième colonne, vont subir un fichage systématique. De fait, tout ceci va se développer sur fond de montée en puissance de l’extrémisme raciste des éléments les plus durs du régime, qui vont constituer ce qui prendra le nom de Hutu Power et trouver une incarnation dans un nouveau parti, la Coalition pour la défense de la République, ou CDR.
La montée de l’ethnisme
La propagande de ces extrémistes, destinée à mobiliser la population hutu, se déchaînera au travers de ce que Jean-Pierre Chrétien a qualifié de « médias de la haine », divers journaux abjects et la tristement célèbre Radio-Télévision libre des Mille Collines (RTLM). Ils y développeront une thématique qui, telle que le chercheur belge Olivier Lanotte l’a décrite, visera d’une part à exacerber et à manipuler les peurs de la majorité « ethnique » – comme trente ans auparavant – en diabolisant le FPR, d’autre part à aviver la haine anti-tutsi au sein de cette majorité et à ainsi renforcer le clivage Hutu-Tutsi. Le FPR sera présenté comme l’outil d’une ancienne aristocratie tutsi revancharde et acharnée à éradiquer la population hutu – « accusation en miroir » nous dit Jean-Pierre Chrétien, puisque l’on justifie les crimes que l’on prépare en les attribuant à l’autre. La population tutsi, pour sa part, sera assimilée dans son ensemble, comme dès octobre 1990, à cette aristocratie revancharde, désignée par conséquent comme appartenant au camp de l’ennemi et surtout décrite dans des termes visant à la déshumaniser – « cancrelats » qu’il serait légitime d’écraser ou « mauvaise herbe » qu’il faudrait se faire un devoir de « débroussailler »…
Les appels au meurtre et à la solution finale qui accompagneront explicitement cette propagande viseront également l’opposition hutu, qualifiée d’autre « partisan de l’ennemi » puisque favorable au processus d’Arusha – processus synonyme d’un partage du pouvoir farouchement rejeté par cette mouvance extrémiste, qui exprimera en fait ce que le régime dans sa totalité pensera tout bas. Ces appels au meurtre ne resteront pas sans effet, puisqu’à plusieurs reprises durant cette période – en octobre 1990, janvier 1991, mars et décembre 1992, janvier 1993 -, les civils tutsi et les opposants politiques seront la cible d’une série de massacres, notamment dans le nord mais également au sud de Kigali, dans le Bugesera. Comme dans les années 1959-1966, comme aussi au moment du génocide, il ne s’agira en aucun cas de mouvements spontanés de la population mais bien de massacres organisés par l’Etat à l’encontre de civils pris en otage dans le cadre de représailles massives. Pour les autorités territoriales, les FAR, les Interahamwe et les militants du MRND et de la CDR qui encadreront à ces occasions les populations hutu, les pogroms de populations tutsi et les assassinats d’hommes politiques constitueront à proprement parler des répétitions avant la générale, des moments d’expérimentation et d’acquisition de l’expérience et du savoir-faire nécessaires à l’organisation sur tout le pays d’un massacre à grande échelle.
La stratégie du FPR
Le FPR sera quant à lui, durant ces années 1990-1993, aussi loin de préparer la paix et de faciliter le processus d’Arusha que le seront les autorités rwandaises. Il aura de fait deux fers au feu. D’une part, il s’attachera à ne pas s’attirer l’hostilité de la communauté internationale, cela en acceptant de participer aux pourparlers de paix puis de signer les Accords d’Arusha. D’autre part, il ne perdra jamais de vue son objectif ultime, la conquête du pouvoir par les armes. Il faut bien comprendre à cet égard qu’en raison de sa position structurellement minoritaire dans le pays, il ne pouvait être question pour le FPR de lier son sort à un processus de paix qui devait trouver son aboutissement dans l’organisation d’élections libres. C’est aussi la raison pour laquelle il ne jouera jamais réellement la carte d’une coalition avec les partis d’opposition. Hors d’un pouvoir FPR, point de salut ! Ses responsables mèneront par conséquent une action de deux types – je m’appuie ici sur les travaux de l’universitaire André Guichaoua -, militaire et terroriste. Sur le terrain militaire, tout particulièrement à partir de l’été 1992, moment où le rapport de forces lui devient favorable, le FPR s’applique à pousser son avantage. Tout blocage dans le processus de paix, toute manifestation d’hostilité du régime, l’annonce d’un massacre de civils tutsi bien sûr, sont alors systématiquement instrumentalisés par l’état-major FPR pour relancer les hostilités, lancer des offensives, faire bouger la ligne de front et gagner du terrain.
Sur le terrain du terrorisme d’autre part, la rébellion s’engage à partir du mois de juillet 1991 dans une campagne d’attentats qui durera jusqu’au début de l’année 1994 en zone gouvernementale : attentats aux mines anti-char et anti-personnel, destinés à faire le plus grand nombre de victimes parmi les civils, mais aussi attentats politiques visant des personnalités de l’opposition intérieure. C’est que le FPR a fait le choix d’une « stratégie de la tension » et du chaos, destinée à criminaliser le régime – auquel sera attribué la paternité des attentats -, à discréditer le gouvernement de transition, – impuissant devant cette vague terroriste -, à déstabiliser davantage encore le pays – gagné dès cette période par la peur tandis que se multiplient les affrontements meurtriers provoqués par ces mêmes attentats entre milices des partis politiques – et à fragiliser le processus de paix en même temps que la perspective d’un futur processus électoral. Si bien que, compte tenu de tout ceci – mais également de la terreur qu’il fera régner dans les zones conquises en s’y livrant à des tueries de populations hutu et des assassinats de responsables politiques -, il ne fait à mon sens aucun doute que le FPR aura une part significative de responsabilité dans la montée progressive de la violence jusqu’à son paroxysme au printemps 1994.
L. R. S. : Pourriez-vous brièvement retracer les lignes de force des Accords d’Arusha
S. D. : C’est le troisième temps du conflit rwandais, temps bref, qui se situe donc au mois d’août 1993. Tout au long du processus d’Arusha, le président Habyarimana se sera trouvé coincé entre, d’un côté, les appels de la communauté internationale et des partis politiques d’opposition en faveur de négociations sérieuses qui débouchent sur un accord de paix, et, de l’autre, le refus de cette même paix manifesté par les extrémistes de son camp, refus qui correspondra du reste, me semble-t-il, à ses convictions profondes. D’où un comportement de sa part marqué par les faux-semblants, les blocages et les revirements, pour ne pas dire le bluff, en particulier lorsqu’il aura été question des dispositions à prendre dans la perspective d’un partage du pouvoir. L’intensité croissante des pressions que n’aura cessé d’exercer la communauté internationale l’amènera toutefois à aller jusqu’au bout du processus et à concéder les accords.
S’agissant de ces derniers, il convient de retenir les points suivants : en premier lieu, l’instauration d’un gouvernement de transition à base élargie (GTBE) dirigé par l’opposition et réservant cinq ministères au FPR, dont l’Intérieur, le président de la République se voyant quant à lui dépouiller de tous ses pouvoirs et réduit à un rôle de représentation ; deuxièmement, la création d’une armée nouvelle – par opposition à la précédente, exclusivement hutu -, composée à 60% d’éléments des FAR et à 40% d’éléments du FPR, la clé de répartition des postes de commandement étant de 50% pour chacun des deux camps ; enfin, le déploiement d’une force internationale neutre, qui prendra le nom de MINUAR (Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda). Comme vous vous en doutez, cet accord présentera d’emblée une faiblesse rédhibitoire : pour les raisons que j’ai indiquées plus haut et auxquelles l’on pourrait ajouter pour le camp gouvernemental la conviction que le FPR ne fait patte de velours que pour mieux préparer la guerre, aucun des deux acteurs essentiels n’en voudra réellement. Naturellement, pour la nomenklatura en place, l’opposition à tout partage du pouvoir – partage censé s’appliquer également à l’ensemble des postes clés à tous les échelons de la société – sera avant tout motivée par le refus de voir le temps des privilèges et des prébendes prendre fin.
L. R. S. : A ce moment-là, il reste huit mois avant que ne survienne le génocide. Que se passe-t-il pendant ces quelques mois ?
S. D. : En raison de ce que je disais à l’instant, les mois qui vont du mois d’août 1993 au mois d’avril 1994, avant-dernier épisode de cette marche inexorable vers le génocide, vont être marqués par une nouvelle radicalisation de l’ethnisme, qui provoquera l’enlisement du processus de paix et annoncera un embrasement généralisé. Sous l’effet en particulier de la politique du pire sciemment menée par le FPR – les attentats qu’il perpètre, les offensives militaires qu’il lance -, en raison également de l’assassinat, en octobre 1993, du président hutu démocratiquement élu du Burundi par un groupe d’officiers tutsi des forces armées burundaises, la situation politique se bipolarise selon des lignes ethniques. En quelques semaines, tous les partis d’opposition, majoritairement hutu je l’ai précisé, se scindent en une fraction pro-Arusha, modérée et démocratique, et une fraction dite « Power », qui, au nom d’une solidarité ethnique transcendant les clivages politiques et régionaux, va s’aligner sur les positions du Hutu Power, notamment dans la défiance de celui-ci à l’égard du FPR, et se rapprocher du MRND. Il y avait jusqu’alors trois camps : le régime, l’opposition intérieure et le FPR. C’est à présent camp contre camp, singulièrement aux yeux du régime : le camp Hutu Power d’un côté, qui fédère derrière ses idées extrémistes la majorité des Hutu, le camp FPR et ses alliés – la population tutsi et les « traîtres » hutu -, de l’autre. Dès lors, chacun de ces deux camps prépare la guerre, et, pour le premier, il s’agit d’une guerre totale, puisqu’elle passe par l’extermination des Tutsi et des « traîtres ».
Dans le camp du Hutu Power, l’entourage présidentiel s’acharne à retarder la mise en place des institutions de transition – elle sera repoussée à six reprises et ne sera toujours pas effective au mois d’avril 1994 -, les médias de la haine se déchaînent, les Interahamwe s’enfoncent toujours plus dans la violence, tandis que les extrémistes recrutent en masse de nouveaux miliciens, leur distribuent des armes, assurent leur entraînement, importent une quantité phénoménale de machettes et procèdent à l’établissement de listes d’opposants à supprimer. Le FPR pour sa part maintient la ligne qui a été jusque-là la sienne et qui vise l’échec des accords de paix et la reprise de la guerre. Ceci d’autant plus que deux éléments le confortent dans cette voie : d’une part, le succès de son offensive de février 1993 et la déliquescence qui gagne alors les FAR le persuadent qu’il n’aurait aucun mal à remporter un nouveau conflit, d’autre part, la scission des partis d’opposition dont il est en partie responsable condamne définitivement, sans qu’il en soit chagriné je l’ai dit, toute perspective d’exercice du pouvoir par une coalition FPR-opposition interne. Tandis qu’il refuse tout contact avec les officiers supérieurs des FAR qui tentent de s’opposer à la montée des violences, l’état-major de la rébellion va donc profiter de la disposition des accords qui lui permet de cantonner un bataillon de six-cents hommes au cœur de Kigali pour y faire entrer clandestinement des troupes et des armes supplémentaires. Afin par ailleurs d’attiser les violences, il ordonne au mois de janvier 1994 un dernier assassinat politique. En avril, il ne manque plus qu’une étincelle.
L. R. S. : Vous parlez de l’attentat du 6 avril 1994 ?
S. D. : Bien sûr. Cette étincelle, c’est bien l’attentat contre le Falcon 50 de Juvénal Habyarimana dans la nuit du 6 avril 1994, attentat à l’occasion duquel le président rwandais perdra la vie, qui va la fournir. A ce jour, l’on ne sait toujours pas de manière irréfutable qui en fut le commanditaire. Deux thèses principales s’opposent, chacune avec sa cohérence : le rapport du juge anti-terroriste Jean-Louis Bruguière, qui a mené une instruction sur l’attentat sur plainte des familles de l’équipage français du Falcon, désigne le FPR, qui serait ainsi allé jusqu’au bout de sa logique de conquête du pouvoir par les armes, sacrifiant sciemment les Tutsi de l’intérieur afin de relancer les hostilités ; à l’opposé, l’actuel gouvernement rwandais, dirigé par le FPR, mais aussi, à l’étranger, ses partisans ainsi que certains auteurs ou chercheurs, désignent quant à eux les extrémistes hutu, qui, reprochant à Habyarimana de s’être trop engagé sur la voie des concessions faites au FPR, auraient décidé de passer à l’action et de mener à bien leur projet génocidaire.
Concernant la première de ces deux thèses, également soutenue par les défenseurs actuels du régime Habyarimana, un point me semble devoir être souligné : prétendre, comme le faisait récemment Bernard Kouchner, qu’elle est sans fondement parce qu’elle revient à accuser les victimes – les Tutsi, donc le FPR dans cette logique – d’avoir perpétré elles-mêmes leur propre génocide, revient à se laisser prendre au piège d’un manichéisme ethnique simpliste et teinté de sophisme. Où a-t-on pris que le FPR ait été victime d’un génocide, qu’il représente par essence les rescapés de ce génocide, paysans misérables dans leur grande majorité, et puisse être confondu avec eux ? Le FPR et les Tutsi de l’intérieur me semblent deux choses différentes : l’on se reportera, pour s’en assurer, à la stratégie militaire adoptée par la rébellion après le 6 avril 1994, sur laquelle je dirai un mot dans un instant, ou encore à la situation peu enviable réservée aux seconds dans le Rwanda nouveau. Quoiqu’il en soit, un point essentiel paraît ici certain : si l’attentat contre l’avion de Juvénal Habyarimana a été l’élément déclencheur du génocide, il n’en a été nullement la cause. La responsabilité du génocide des Rwandais tutsi incombe principalement à ceux qui nourrissaient ce projet depuis plusieurs années, les extrémistes hutu, qu’ils en aient ou non concrètement planifié le déroulement exact en amont de l’attentat ou dans les journées qui suivirent. Ils s’y préparaient depuis quatre années et lorsque le second conflit rwandais s’engagea, le 7 avril 1994, s’ils démontrèrent une incompétence militaire totale, ils furent d’une redoutable efficacité dans la mise à exécution de l’extermination de leurs compatriotes nés tutsi.
Le conflit militaire
L. R. S. : Comment ce génocide des Rwandais tutsi se déroula-t-il et fut-il organisé ?
S. D. : Avant d’en venir au génocide proprement dit, je voudrais dire quelques mots sur le déroulement du conflit militaire, afin d’en souligner deux traits significatifs pour la compréhension du dossier sous tous ses aspects. Ils tiennent l’un à la stratégie militaire du FPR, l’autre à son comportement sur le terrain. Sur le premier point, l’on observera que si la rébellion reprend les hostilités dès le 8 avril, il va lui falloir trois mois, malgré une incontestable supériorité militaire, pour prendre Kigali, le 4 juillet, et encore une quinzaine de jours pour mettre un terme à la guerre. C’est que l’état-major du FPR a fait le choix d’une stratégie dont l’objectif prioritaire est la prise du pouvoir – qui passe par Kigali – et cela au moyen d’une guerre d’encerclement et d’usure qui soit peu coûteuse en hommes. S’il est un fait que le génocide prend alors fin dans toutes les zones conquises par la rébellion, il est clair que l’objectif n’est pas de sauver le maximum de Tutsi de l’intérieur le plus vite possible : de fait, l’intensification des massacres, dans un but dissuasif, par les forces du Hutu Power ne fera pas dévier d’un iota le FPR de sa ligne d’action. Celui-ci s’opposera par ailleurs fermement à toute intervention d’une force étrangère, fût-elle humanitaire, alors même qu’il abandonnera aux tueurs une partie importante du territoire rwandais. De sorte qu’au mois de juillet, lorsque la victoire militaire du FPR mettra fin au génocide des Rwandais tutsi, celui-ci sera en réalité quasiment consommé.
Pour ce qui est à présent du comportement de la rébellion, ainsi que j’y faisais allusion tout à l’heure, l’on sait aujourd’hui que la progression de ses troupes s’accompagna de massacres systématiques et de grande ampleur de civils non armés. Les estimations varient de plusieurs dizaines de milliers de victimes à deux-cent mille ou plus. Il est cependant important de souligner que ces tueries – qu’elles aient relevé d’actes de vengeance, d’exécution de prisonniers, de « nettoyage » de régions afin d’y faire de la place pour le retour de la diaspora tutsi, ou encore d’élimination de toute personne hutu, membre de l’intelligentsia, personnalité politique, militaire ou civile, susceptible d’exercer par la suite un leadership -, ne relèvent en aucun cas de la volonté d’éradiquer un groupe humain de la surface du la terre, de l’intention de commettre un génocide. Il n’y a pas eu de double génocide. En revanche, l’on ne saurait ne pas insister sur le rôle que ces tueries jouèrent dans la montée des violences et l’accomplissement du désastre, en particulier au travers de l’exacerbation, au sein de la population hutu, de peurs que le Hutu Power cherchait précisément à manipuler. Le conflit s’achèvera ainsi dans un chaos indescriptible qui verra près d’un million de Hutu terrorisés par la progression du FPR passer la frontière au milieu du mois de juillet pour se réfugier au Zaïre autour de Goma, où les attendra une catastrophe humanitaire sous la forme d’une épidémie de choléra. Un second exode, de moindre ampleur, au sud du pays cette fois, surviendra au moment où l’opération Turquoise quittera le Rwanda. Les camps de réfugiés qui seront ainsi créés au Zaïre au mois de juillet et au mois d’août tomberont alors sous le contrôle des nombreux extrémistes du Hutu Power – responsables politiques et administratifs, militaires des FAR et miliciens – passés également au Zaïre, situation annonciatrice de massacres et de conflits futurs.
Le génocide
Avant cela, le génocide des Rwandais tutsi aura constitué une entreprise à l’échelle industrielle. Entre huit cent mille et un million de morts en l’espace de cent jours, soit quelque onze mille meurtres par jour, ou encore deux-cent soixante six à l’heure sur tout le pays, et cela pendant trois mois. Cette simple arithmétique sinistre, l’ampleur de la tâche qu’elle implique, suffisent à réduire à rien l’argumentation de ceux – les anciens responsables rwandais de l’époque, leurs partisans d’aujourd’hui et leurs défenseurs – qui prétendent que les massacres du printemps 1994 furent le simple résultat du déchaînement d’une population terrorisée par la menace FPR et rendue furieuse par l’assassinat de son président. Le génocide des Rwandais tutsi est en réalité l’aboutissement d’une stratégie progressivement élaborée par une petite élite hutu prête à tout pour se maintenir au pouvoir. Comme déjà par le passé, mais à une échelle incomparable, les tueries vont être accomplies avec méthode et organisation. L’intention génocidaire sera à ce moment-là évidente, qui se manifestera par l’extermination systématique, non seulement des hommes susceptibles de se transformer en combattants, mais également des femmes, des vieillards, des enfants, des nouveau-nés et des fœtus mêmes, arrachés au ventre de leur mère. Les années précédentes ont été consacrées à la structuration du projet génocidaire et à la mise en place de tous ses outils, un « racisme d’Etat », selon l’expression de Claudine Vidal, s’est constitué, qui a créé un « ennemi intérieur » sur lequel bâtir l’union du peuple hutu. Au printemps 1994, le temps est venu de passer à la mise en action rationnelle de l’ensemble des ressorts d’une mécanique parfaitement huilée et hiérarchisée.
L’organisation de la machine génocidaire
Au sommet, les éléments les plus extrémistes du Hutu Power – membres de l’entourage présidentiel, cadres politiques, militaires, intellectuels et financiers -, concepteurs et idéologues d’un génocide dont ils constituent à présent l’état-major. Ils disposent, afin de mener leur projet à bien, d’un appareil de propagande – les médias de la haine, à quoi il faut ajouter Radio Rwanda. Cet appareil de propagande a depuis 1990, je l’évoquais plus tôt, acquis un véritable savoir-faire dans l’art d’attiser et d’instrumentaliser les haines ethniques, en l’occurrence en les focalisant sur l’ennemi tutsi et ses « acolytes » hutu, de jouer des fantasmes et des peurs collectifs afin de les manipuler et de créer ce faisant une « mentalité génocidaire », ou encore de présenter le meurtre de masse comme un acte de légitime défense et d’accomplissement d’un devoir civique. Par ailleurs, l’état-major du génocide dispose également, au niveau intermédiaire de cette hiérarchie génocidaire, de l’appui de l’appareil d’Etat. Cela non seulement au travers du gouvernement « Hutu Power » – le GIR, ou Gouvernement intérimaire rwandais – qu’il va mettre lui-même en place dans les jours qui suivront la mort d’Habyarimana, mais surtout de l’administration territoriale, grâce à laquelle l’organisation du génocide, mettant à profit l’extrême centralisme et le maillage hiérarchisé du Rwanda, pourra couvrir l’ensemble du territoire, de la préfecture à la commune. Ce sera là, depuis le Premier ministre jusqu’au conseiller communal, en passant par le préfet et le bourgmestre, l’encadrement politique du génocide, celui qui relaiera les ordres, mobilisera et encouragera les paysans, programmera les expéditions génocidaires, fournira les mots d’ordre. Il faut ajouter, à ce niveau intermédiaire, un rouage qui va s’avérer essentiel : l’armée rwandaise, les FAR et la Gendarmerie, qui, une fois quelque peu épurées, s’engageront sans réserve dans les opérations et fourniront pour leur part l’encadrement cette fois-ci militaire du génocide, gage d’efficacité mais aussi de puissance de feu.
Enfin, à la base, le Hutu Power va pouvoir s’appuyer sur la masse des exécutants. Les milices interahamwe tout d’abord, que l’on aura massivement armées, en particulier de machettes, et qui élèveront des barrages dans tout le pays afin de filtrer la population, de s’emparer des Tutsi et de les exécuter, ou iront de village en village encadrer les paysans afin de traquer les fugitifs. Les milliers de Hutu ordinaires ensuite – jeunes chômeurs, paysans, membres des classes moyennes -, qui conditionnés idéologiquement depuis des mois par la propagande raciste des médias de la haine, attirés par les promesses de recevoir des terres, des vaches ou même de la bière en récompense, mais aussi parfois contraints, se joindront aux interahamwe dans leur tâche d’extermination.
Le déroulement du génocide
Dotées d’une telle organisation, les autorités rwandaises n’auront aucun mal à effectuer la plus grosse partie de ce qu’elles appelleront le « travail » en moins d’un mois. La première phase des opérations se déroulera à Kigali et consistera à éliminer physiquement les Hutu démocrates. Ce seront les unités de l’armée les plus proches du Hutu Power, en particulier la Garde présidentielle, qui s’en chargeront à partir de listes préalablement établies : toutes les personnalités pro-Arusha et susceptibles de s’opposer aux massacres – membres du gouvernement de transition, hommes et femmes politiques, universitaires, intellectuels, journalistes, défenseurs des droits de l’homme – seront systématiquement pourchassées et, le cas échéant, systématiquement assassinées. Puis, toujours à Kigali, les premiers barrages apparaîtront, sous l’action coordonnée des unités militaires que je mentionnais à l’instant et des Interahamwe : ce seront alors les Tutsi qui seront visés et traqués de maison en maison pour y être débusqués, en commençant par les plus connus et les plus riches d’entre eux. La machine génocidaire sera désormais sur les rails. Dans les jours qui suivront, les massacres se généraliseront au pays, sous des formes différentes mais qui mettront toujours en œuvre une cruauté inouïe. La méthode la plus « efficace » consistera à rassembler les Tutsi de telle ou telle zone dans des lieux clos – bâtiments publics, églises, écoles, stades…- afin de pouvoir les y massacrer plus rapidement et sur une grande échelle. J’y insiste parce que l’armée rwandaise jouera, à l’occasion de ces vastes tueries, un rôle capital, organisant les foules hutu en vue des assauts, les exhortant à tuer et, surtout, préparant le terrain au moyen de leurs armes et de grenades, les civils et les miliciens n’ayant ensuite plus qu’à terminer le travail à coups de machettes et de gourdins cloutés. De fait, contrairement au cliché fort répandu, ce génocide ne s’effectuera pas seulement « à la machette » mais ne pourra s’accomplir que grâce à l’apport de l’armement des militaires.
Ce dernier point est d’importance et, naturellement, il conviendrait d’y revenir en détail dans le cadre d’un entretien qui se donnerait pour objectif d’analyser ce que fut le rôle de la France au Rwanda dans les années 1990-1994 et de déterminer si l’Etat français porte ou non une responsabilité dans ce qui se passa alors. Pour l’instant, et afin de conclure mon propos, je crois que ce qu’il convient véritablement de garder en mémoire, s’agissant du génocide des Rwandais tutsi, c’est que l’on ne se trouve pas devant le déchaînement d’une barbarie viscérale et irrationnelle, mais bien véritablement devant une mécanique dont le caractère effrayant tient précisément à ce qu’elle implique de rationalité, de méthode et d’organisation. C’est bien pour cette raison que l’essentiel du génocide des Rwandais tutsi fut accompli en quelques semaines.
Revue Socialiste



Bonjour,
Merci pour cette contribution qui cherche réellement à rentrer dans une pensée complexe et qui ne simplifie pas la réalité concernant l’histoire du Rwanda qui mène jusqu’au génocide des Tutsi.
Par contre je dois dire mon étonnement et mon malaise devant la « légèreté » avec laquelle le « rôle de la France » dans le génocide est abordé.
Vous dites « Ce dernier point est d’importance et, naturellement, il conviendrait d’y revenir en détail dans le cadre d’un entretien qui se donnerait pour objectif d’analyser ce que fut le rôle de la France au Rwanda dans les années 1990-1994 et de déterminer si l’Etat français porte ou non une responsabilité dans ce qui se passa alors. »
Mais en tant que citoyens français il me semble que ce point n’est pas juste « important », il es fondamental !
Comme vous le dites, c’est important – surtout pour les victimes du génocide – de redire que ce génocide n’est pas « le déchaînement d’une barbarie viscérale et irrationnelle », mais « une mécanique dont le caractère effrayant tient précisément à ce qu’elle implique de rationalité, de méthode et d’organisation ». Cependant ce travail de mémoire et de « pensée complexe » doit aussi nous permettre d’aborder la responsabilité de notre propre pays dans le génocide.
J’aurais attendu de la « Revue Socialiste » un vrai article de fond sur cette question.
Quel renouveau pour une gauche qui se dit proche des droits de l’homme, si elle ne fait pas réellement l’inventaire de son passé ? La force d’un parti progressiste comme le Parti Socialiste n’est-il pas de reconnaître ses erreurs et de se battre pour que la justice soit rendue ?
Vous dites qu’il faut essayer de « déterminer si l’Etat français porte ou non une responsabilité dans ce qui se passa alors ».
Pourtant beaucoup de chercheurs ce sont déjà penché sur la question et les faits avérés sont d’une extrème gravité.
Comme le rappelait l’association Survie (www.survie.org) en avril dernier :
« Le secret défense continue de s’opposer à la recherche de la vérité. Malgré cela, ce qui est déjà connu est effarant, notamment :
• De 1990 à 1993, la France a formé l’armée rwandaise, laquelle forme les milices à tuer l’ennemi tutsi. C’est un officier français qui devient le conseiller militaire du président Habyarimana.
• Après le coup d’Etat des 6 et 7 avril 1994 (assassinats prémédités des responsables politiques démocrates) le Gouvernement intérimaire rwandais (GIR) qui va encadrer le génocide se constitue à l’ambassade de France à Kigali.
• Tout au long du génocide, la France continue de livrer des armes aux extrémistes hutu qui commettent le génocide, d’abord à Kigali puis ensuite via Goma au Zaïre. Ces achats d’armes sont notamment financés par des banques françaises
• A l’ONU, la France soutient le GIR, retarde la prise de décision d’embargo sur les armes ainsi que la qualification de « génocide » concernant les massacres en cours (à l’instar des Etat-Unis). Des représentants du GIR sont reçus très officiellement à l’Elysée, Matignon et au Quai d’Orsay, en plein génocide.
• Lors des différentes interventions militaires françaises (Amaryllis, Turquoise) l’armée française se distingue par sa passivité face aux massacres. Pendant l’opération Turquoise, certes quelques dizaines de milliers de Tutsi sont sauvés, mais dans de très nombreux cas, l’armée française n’intervient pas pour faire cesser les massacres (à Bisesero par exemple). Les milices ne sont pas désarmées. Le génocide ne s’arrête que dans les zones prises par le Front patriotique rwandais (FPR), pas dans la zone contrôlée par Turquoise.
• Des génocidaires (dignitaires du régime Habyarimana et du GIR, officiers membres du noyau dur des extrémistes) sont exfiltrés par la France vers le Zaïre ou vers d’autres pays, certains sont accueillis en France.
• D’autres, repliés au Zaïre, essaient de reformer une force militaire dans le but de reprendre le pouvoir au Rwanda, après la victoire du FPR. La France, qui contrôle l’aéroport de Goma, leur permet de se réarmer. La France aurait contribué à l’entraînement de génocidaires en Centrafrique et utilisé un contingent de génocidaires pour soutenir le coup d’État de Sassou Nguesso au Congo en 1997.
• En France, un courant révisionniste s’instaure, qui essaie de distiller l’idée qu’il y aurait eu deux génocides (sous-entendu la France se serait rangée d’un côté qui n’était pas pire que l’autre). Ce courant tente de faire du FPR (en l’accusant d’être l’auteur de l’attentat contre l’avion d’Habyarimana le 6 avril) le véritable responsable du génocide, à la place des génocidaires eux-mêmes.
• En 2004 à Paris, pour la 10ème anniversaire du génocide, les familles de victimes demandent à pouvoir se rassembler le 7 avril sur le parvis des droits de l’Homme, ce qui leur est refusé. Par contre, les autorités françaises donnent cette autorisation aux partisans du régime Habyarimana, le 6 avril.
• En 2005, six victimes rwandaises déposent auprès du Tribunal aux armées de Paris une plainte contre X visant des militaires français de l’opération Turquoise pour « complicité de génocide et crimes contre l’humanité ». Une information judiciaire est ouverte, malgré les obstructions du Parquet et ses tentatives de classer cette affaire.
• En 2007, au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), le colonel de Saint-Quentin intervient pour la défense du colonel Théoneste Bagosora, le cerveau du génocide. La France a exigé que l’audition se fasse à huis clos, et que certaines questions puissent être récusées. »
La France y compris le parti socialiste doit se donner les moyens d’aller au fond de cette question.
Merci.
Ignace
p.s. Pour ceux qui veulent aller plus loin je vous renvoie vers 4 ouvrages de référence :
- COMMISSION D’ENQUETE CITOYENNE (Rapport) Coret Laure & Verschave François-Xavier, L’horreur qui nous prend au visage, Karthala, 2005, 586 p.
- DES FORGES Alison, Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda, Human Rights Watch-FIDH, Karthala, 1999
- KROSLACK Daniela, The French Betrayal of Rwanda, Indiana University Press, 2008, 323p.
- LANOTTE Olivier, La France au Rwanda (1990-1994): entre abstention impossible et engagement ambivalent, Pie-Peter Lang, 2007
A Ignace
La revue socialiste serait certainement moins frileuse dans son analyse si François Mitterrand n’avait pas été aux commandes de la politique étrangère française pendant ces terribles mois de 1994, et n’était donc pas, à ce titre, le principal responsable des choix qui ont été faits.
A monsieur Dupuis
Parler de « cohérence » concernant la thèse défendue dans l’instruction du juge Bruguière n’est pas sérieux ! Dès sa parution, les lacunes et les partis-pris du rapport Bruguière étaient évidents. Alors, maintenant que ses prétendus « témoins » se défilent les uns après les autres…il n’en reste rien, juste une coquille idéologique vidée de sa substance. Ce n’est pas une « thèse », c’est un gros mensonge qui se dégonfle.
Pourquoi avoir interviewé sur ce sujet un enseignant-chercheur de Lyon 2 en …. « civilisation britannique du XIXe siècle » (voir ici : http://perso.univ-lyon2.fr/~jremon/livret2006-7/livret2006-7.html#personnelenseignant) ? On ne manque pas en France de gens compétents dans l’université sur le génocide rwandais (Jean Pierre Chrétien, Gérard Prunier, etc.). J’espère pouvoir bientôt lire dans votre revue un article osant aborder la question du rôle de la France dans ce génocide ! Galufa
Monsieur Dupuis,
Sans avoir le plaisir de vous connaître ni de vous avoir croisé au Rwanda, pays dont l’histoire semble vous intéresser, je dois dire que la restitution de vos lectures et sans doute de vos discussions sur ce pays est globalement pertinente.
Elle présente cependant une sérieuse lacune sur le rôle de la France dans ce pays, un sujet qui est pourtant, aussi bien comme historien français que comme militant socialiste, largement à votre portée.
Comme historien français, il est trop facile de gloser sur la « reconstitution pseudo-scientifique et mythique » du passé par des Rwandais sans oser vous confronter à une autre mythologie en vigueur surtout au PS : l’idée que la responsabilité de l’Etat français, incarné par François Mitterrand, resterait à documenter concernant ce génocide. « L’intention génocidaire », évidente depuis 1990 et communiquée à l’Elysée par l’ambassade de France à plusieurs reprises, a été systématiquement ignorée, voire traitée par le mépris (accueil du rapport de la commission d’enquête de la FIDH en 1993). Quand aux militaires français présents sur le terrain aux côtés de leurs frères d’armes préparant le génocide, ils n’ont rien vu – ou tout oublié. Comment osez-vous écrire « il conviendrait d’y revenir en détail dans le cadre d’un entretien qui se donnerait pour objectif d’analyser ce que fut le rôle de la France au Rwanda dans les années 1990-1994 et de déterminer si l’Etat français porte ou non une responsabilité dans ce qui se passa alors » ?
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Il est dommage que vous esquiviez un tel débat. Cette façon de « botter en touche » donne une fâcheuse impression de cuistrerie lorsqu’on a fini de lire votre article.
Jean-François Dupaquier, écrivain, journaliste
Votre initiative de faire parler d’autres acteurs que les seuls habitués,est une action positive. Vous trouvez ma contribution sous la forme de mon livre référencé ci-desous.
Avec ma considération distinguée
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Rwanda : A quand la… Rwanda
à quand la démocratie ?
Auteur : Shingiro Mbonyumutwa
Éditeur : L’Harmattan, Paris
Collection : Mémoires africainesRwanda
Description : 137 pages; (22 x 14 cm)
EAN13 : 9782296053175
Résumé
Un examen approfondi de la situation politique du Rwanda durant la seconde moitié du XXe siècle. L’auteur apporte également son témoignage sur ce qu’il a vécu à Gitarama, là ou le gouvernement a établi son siège en fuyant de Kigali, d’avril à juillet 1994.
Quatrième de couverture
Rwanda : à quand la démocratie ? 2 guerres civiles sur 1 génération Il s’écoule 30 ans entre la 1ère démocratisation des années 1960 et celle des années 1990 – soit un peu plus d’une génération qui aura connu 2 guerres civiles d’une rare ampleur opposant les principales composantes du peuple rwandais (la majorité Hutu et la minorité Tutsi), à l’ombre des conflits internationaux, notamment la décolonisation et la mondialisation. La « Révolution sociale » rwandaise de 1959 a été taxée de « révolution hutu » par l’aristocratie tutsi dominatrice jusque-là, et la victoire hutu par les urnes a été décrétée « démocratie ethnique » par les Tutsi perdants. En 1990, l’armée des réfugiés Tutsi envahit le Rwanda et, en 1994, le Pouvoir Tutsi est établi par la voie des armes – ce dont il est familier. L’auteur, fils du 1er Président du Rwanda (1961), livre ici son vécu d’enfant et de jeune adulte dans le Rwanda colonial puis indépendant. Il retrace son expérience de Ministre (1973-1975) dans le 1er Gouvernement du Président J. Habyarimana ; puis comme membre (1991-1994) du Bureau Politique du MDR, parti d’opposition engagé dans les négociations d’Arusha entre le régime rwandais et ses agresseurs du Front Patriotique Rwandais/Armée Patriotique Rwandaise (FPR/APR). L’Accord de paix d’Arusha d’août 1993, jetant les bases d’une démocratie non ethnique, fut entériné par les deux protagonistes principaux, de même que par les autres composantes de la société rwandaise. Pourtant, il débouchera sur l’assassinat du Chef de l’Etat et le double carnage des Tutsi et des Hutu. Aujourd’hui, la démocratie au Rwanda s’avère encore plus problématique, mais elle est possible.
Paru le : 20/04/2009
Éditeur : L’Harmattan , Paris
Collection : Mémoires africaines
Description : 137 pages; (22 x 14 cm)
ISBN : 978-2-296-05317-5
EAN13 : 9782296053175
Prix : 13,00 €
Je partage la plupart des analyses de ces commentaires, sauf celle de Shingiro Mbonyumutwa. Je voudrais simplement apporter ma pierre au sujet du prétendu soutien de la France aux accords d’Arusha. Ces accords, dont les derniers ont effectivement étaient signés en août 1993, ont commencé par un accord signé le 12 juillet 1992, qui n’était qu’un avenant à un précédent accord signé en mars 1991 à N’sele au Zaïre. Ces deux accords imposaient le retrait effectif de « toutes les troupes étrangères » dès la mise en place d’un « groupe d’observateurs militaires neutres ». A l’époque ces troupes étaient exclusivement françaises. Ce groupe d’observateurs a été mis en place le 11 août 1992 selon la journaliste Monique Mas de Radio France international. François Mitterrand ne s’est résigné à obtempérer que le 15 décembre 1993, malgré les suggestions partielles de ses généraux et ministres, et après avoir envoyé au contraire des renforts au régime qui préparait ce génocide au vu et au su de tous les observateurs avertis.
Vous pourrez lire le détail de de refus concret de la France de soutenir les accords d’Arusha sur le site de la Commission d’enquête citoyenne ainsi que dans la revue la Nuit Rwandaise N°3, éditée par Izuba – L’esprit frappeur, et plus directement sous ce lien http://cec.rwanda.free.fr/documents/Arusha-1v5.pdf. Vous y verrez aussi comment le rapport de nos députés a contourné cet aspect de la politique française.
Monsieur Emmanuel Cartier a-il lu mon livre?
Permettez moi d’adresser un message à votre revue.
Un tournant dans la compréhension de ce qui s’est passé au Rwanda se déroule actuellement devant le TPIR même où le « cerveau » du génocide,comme l’a présenté le procureur, a été acquitté, en 1ère instance, du crime d’entente(planification) pour commettre un génocide au Rwanda contre les Tutsi.
Pourriez-vous éclairer vos lecteurs sur la portée d’un tel acquittement,d’autant plus qu’il n’est pas le seul à avoir été acquité de ce crime ,le plus terrible de tous?
Merci d’avance