Alain Bergounioux est directeur de la Revue socialiste.
1989, la chute du mur offre évidemment l’occasion de revenir sur le sens de l’événement. Ce n’est pas pour se contenter d’une plate commémoration. Vingt ans après, les problèmes du passé sont peut-être soldés, mais la question que l’on avait pu penser partiellement résolue de construire une alternative au libéralisme économique avec l’État social, est remise sur le métier.
Certes, aujourd’hui les enjeux sont différents et tout le monde s’accorde qu’il faut concevoir et mettre en œuvre en modèle de développement qui réalise un nouvel équilibre entre les exigences économiques, sociales, écologiques. Mais, n’y aurait-il rien à retirer des contradictions du passé et, encore du présent, si on en juge par la Chine qui se dit toujours communiste ? Le Parti communiste et l’extrême gauche ont tendance à se contenter d’une condamnation (intellectuellement paresseuse) du stalinisme pour pouvoir répéter que l’idée communiste a toujours un avenir. Les socialistes se satisfont souvent d’avoir eu raison avec Léon Blum. La volonté de ménager un parti allié l’explique partiellement, mais également le tronc commun, qui a uni historiquement les deux partis, a sa part. Cela ne peut être cependant des raisons suffisantes pour en rester là. L’aspiration au changement est forte aujourd’hui. Comme le soulignait François Furet lui-même, dans son grand livre, Le passé d’une illusion 1 : « La démocratie fabrique, par sa seule existence, le besoin d’un monde postérieur à la bourgeoisie et au capital où pourrait s’épanouir une véritable communauté humaine ». Alors, gardons à l’esprit ce que peuvent être les enseignements essentiels de ce passé si proche.
Commençons par ce qui est le plus évident. Il est justifié de dire que « Léon Blum avait eu raison » dans son célèbre discours du Congrès de Tours, en décembre 1920. Les socialistes qui ont refusé l’adhésion à la IIIe Internationale et aux partis constitués sur le modèle du parti bolchévique ont bien compris – et sur le moment même – que rien ne pouvait se bâtir de durable sur la violence érigée en principe de gouvernement. La formule de Léon Blum selon laquelle la dictature annoncée du prolétariat se transformera en « dictature sur le prolétariat » résonne encore. C’est toujours l’essentiel. Le refus de sacrifier les libertés individuelles et collectives à ce qui pouvait paraître et était invoquée comme une invincible nécessité historique demandait de l’intelligence et du courage. Ces qualités ont réuni, rappelons-le, la révolutionnaire Rosa Luxembourg, comme le réformiste Léon Blum. C’est à partir de ce moment que les socialistes ont réellement pris conscience que la démocratie ne pouvait être un moyen mais était réellement une fin qui ne pouvait être soumise à aucune argutie, visant, par exemple, à relativiser les libertés formelles. La démocratie devait être comprise non pas seulement comme l’expression du pouvoir du peuple, mais, comme un État de droit, organisant le pluralisme politique et social, acceptant donc l’alternance politique. L’acceptation pleine et entière de la démocratie entraîne par conséquence qu’elle doit être défendue et entre en contradiction avec une vision totalement administrée de l’économie et de la société – que ne partageait pas d’ailleurs la majorité des socialistes d’avant 1914 qui avaient plutôt dans la tête la construction d’une société décentralisée, comme en témoignent les écrits de Jaurès.
Cette question majeure laisse cependant de côté une interrogation clef sur la spécificité du communisme. Car, bien des régimes ont été et sont fondés sur la violence. Et pour les socialistes, longtemps (et pour certains encore aujourd’hui), le désaccord avec le communisme ne porte pas sur les fins mais seulement sur les moyens. La querelle des interprétations emplit une bibliothèque. Elles oscillent entre deux pôles, avec toutes les variations de l’un à l’autre. Le premier fait des circonstances – des États arriérés, avec les pays qui ont suivi la Russie, sans culture démocratique, qui ont connu la guerre civile – l’explication essentielle de la dérive dictatoriale des régimes communistes. Le second met en cause l’idéologie même, le marxisme, voire la philosophie des Lumières, avec la Révolution Française, qui a fait du communisme une idéocratie voulant formater toute la société et refusant tout pluralisme de pensée, cela va de soi, mais également des intérêts – voire le drame de la paysannerie russe et chinoise. Il y a évidemment des éléments de vérité dans ces deux directions. Mais toutes les deux manquent ce qui unit toutes les expériences communistes, sur tous les continents, l’existence d’un parti, qui monopolise tous les pouvoirs, parti-État, construit non par Marx, qui a peu écrit sur ce qui serait la politique après la Révolution et qui avait en vue les réalités de la Commune, qui était tout sauf monolithique, mais par Lénine qui s’est emparé de la doctrine marxiste pour en faire la servante du parti détenteur de la vérité, mêlant, comme l’a montré lumineusement Claude Lefort, le pouvoir, le savoir et la loi. La mythologie de la révolution s’est convertie en mythologie du parti en dehors duquel il n’y a qu’erreur.
Cela rend compte qu’à côté des croyances idéologiques peu à peu se sont constitués les intérêts politiques et sociaux de puissantes bureaucraties. C’est la nature du parti léniniste puis stalinien qui a façonné le totalitarisme communiste. Il a fait sa force, mais il a conduit aussi à sa décomposition progressive, en empêchant, passé le temps de l’industrialisation de base, la société de vivre librement et d’affronter la complexité d’une économie moderne. L’échec du communisme ne condamne donc pas le mouvement ouvrier qui l’a précédé, fortement attaché d’ailleurs à l’idée de l’association, et, encore moins les principes des Lumières, qui ont fondé la démocratie moderne. Il ne doit pas plus inhiber la critique sociale comme la pensée conservatrice tend à le dire en mettant en avant la faillite du communisme pour clore la discussion. En fait, celle-ci libère plutôt ce que peut encore avoir d’utile la pensée marxienne. Faire l’inventaire du communisme doit nous mener par là même à faire un examen des évolutions du socialisme démocratique et à cesser de le penser en opposition pour le ré-ancrer dans un passé amputé par le communisme, riche de grandes potentialités.
- François Furet, Le passé d’une illusion, Calmann-Lévy/Robert Laffont, Paris, 1995. ↩
Alain Bergounioux


