Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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Pour une école de l’égalité et de l’efficacité.

Alain Geismar est maître de conférences à l’IEP Paris et ancien Inspecteur général de l’Education nationale.

On ne compte plus les ouvrages consacrés à l’école en France, sujet sur lequel, c’est bien connu, nous disposons de millions d’experts et de plus encore d’opinions péremptoires émises par des commentateurs  assurés de leur légitimité ou prêts à en revêtir une autre plus présentable pour en découdre. Ainsi quand les syndicats dominants du secteur s’expriment sur le système scolaire vous ne trouverez pas de traces des intérêts de leurs mandants, mais vous verrez mis en avant le point de vue des professionnels sur leur métier.

Raison de plus pour lire et étudier L’Élitisme républicain – L’école française à l’épreuve des comparaisons internationales. Récemment paru dans la collection « La république des idées », l’essai de Christian Baudelot et Roger Establet, m’a frappé, tant il est  rare de voir des experts reconnus du système scolaire français  se pencher sur l’efficacité de notre Ecole comparée à celles des pays de développement similaire. Ce ne sont pas les études comparatives  qui font défaut, mais bien leur prise en compte.

Nous en sommes à la 3ème  vague des enquêtes PISA. Jusqu’à aujourd’hui, hormis les périodes immédiatement liées à une nouvelle publication, on ne peut pas constater d’usage politique des résultats de l’enquête qui démontre que l’école française n’apparaît ni juste, ni efficace : « elle est une des meilleurs pour une petite moitié des élèves, et une des plus mauvaise pour les autres. » En effet les premières livraisons ont heurté  systématiquement les logiques des dirigeants des pays mal « classés », comme la France voire d’autres comme l’Allemagne par exemple.  Nos dirigeants politiques ne s’intéressent le plus souvent qu’à « la petite moitié », et quand les plus réactionnaires d’entre eux daignent regarder un instant la « grande moitié », c’est pour déplorer qu’elle ne sache pas s’emparer de ce qui fait le succès  de l’autre. Pire, certaines bonnes âmes voudraient purement et simplement débarrasser « la petite moitié » de la « grande » dont la simple présence sur les mêmes bancs entraverait la progression des bons élèves vers toujours mieux !

Car ils y tiennent à cette théorie des « mauvais » élèves qui entravent la progression des « bons ». Les précédents travaux de Baudelot et Establet, je pense en particulier à « Le niveau monte »  ( Le Seuil, 1989), avaient eu le mérite de contrebattre et de récuser la vulgate de la baisse de niveau colportée par des nostalgiques d’une école mythique, jamais en retard d’une argutie pour pousser à refermer les portes entrebâillées de l’école  au nez de celles et ceux qui ne sont pas formatés au moule classique. Ces nostalgiques, qui jaugent le niveau de leurs élèves à celui  de la tête de classe au sein de  laquelle ils laissent entendre  fièrement qu’ils ont caracolé naguère, ne veulent toujours pas comprendre que le niveau peut monter tout en s’accompagnant d’une dispersion des performances, et surtout des performances initiales des élèves qui découvrent des bancs que leurs ancêtres n’auraient eu aucune chance de connaître. Ces élèves, dont la présence légitime a tant de mal a être admise, n’ont pas au départ les références  qu’avaient ceux qui avaient réussi l’examen d’entrée en sixième, principalement dans la discipline classique que ces mandarins révèrent : la leur. Ils énoncent dans le même souffle que l’école a vocation à intégrer et que, pour résoudre ce problème, elle doit écarter ceux qui n’ont pas le niveau. Bref, il faudrait que le problème posé soit résolu avant que l’Ecole ne se penche sur une recherche de solution.  Il ne vient pas à l’esprit de ces nostalgiques d’un XIXème siècle scolaire mythique qu’ils reprennent au mot près les arguments de ceux qui s’opposaient à l’époque à la scolarisation de tous les enfants

Pourtant tous les résultats convergent, qu’il s’agisse de l’obtention des diplômes ultérieurs ou de l’accès à des professions exigeant de plus en plus de compétences et de culture générale : le niveau monte. Cette élévation du niveau s’accompagne d’une réduction des écarts, tout le prouve également. Baudelot et Establet répètent cette évidence, que « l’élite est bonne, novatrice et abondante là où la masse est bien formée ». J’ajoute personnellement avec étonnement que certains réfutent toujours pour l’école, ce que tout le monde reconnaît pertinent, sans discussion, pour le football.  Baudelot et Establet notent également que les enfants d’immigrés ne font pas baisser le niveau, en s’appuyant sur l’expérience de pays comme l’Australie, le Canada ou la Nouvelle Zélande qui sont terre d’immigration : « Il n’existe pas de corrélation positive entre les proportions d’élèves issus de l’immigration et l’ampleur des performances entre eux et les élèves autochtones. » (PISA 2003 confirmé  2006). Baudelot et Establet retrouvent dans PISA  les éléments qui démontrent que la massification  a abouti à une réduction des inégalités sociales; ils rejoignent là une récente étude d’Eric Maurin sur le devenir des fameux bacheliers de 1968, l’année  que les pisse-vinaigre citent toujours à l’appui de leur thèse sur le bradage du baccalauréat et des examens.  Ces miraculés du bac 68 ont aussi bien réussi que leurs ainés dans l’enseignement supérieur, et leurs enfants aussi, Maurin le prouve.

Les travaux de retardement ont tout d’abord concentré leurs attaques sur le dénigrement de la pertinence des études comparatives et donc de leurs conclusions, se dispensant ainsi d’agir soit par opinion personnelle, soit par crainte d’affronter les conservatismes. Astuce suprême, ils se sont hâtés d’oublier les constats, escomptant ainsi ne plus en entendre parler. Avec cette méthode de l’autruche ils ont laissé ainsi la place libre au tintamarre dont ne se privent pas ceux qui ne songent qu’à exclure les élèves qui n’ont selon eux pas vocation à la voie royale de l’école telle qu’ils persistent à la rêver  et ne s’embarrassent pas de concevoir même une voix pour les gueux, ces autres qui ne les intéressent que quand miraculeusement ils arrivent à  transcender leur condition et à démontrer qu’un bâton de maréchal peut se dissimuler dans une giberne, comme un ticket gagnant dans un tirage du loto. Ils ne leur veulent pas forcément du mal, ils se contentent de ne pas vouloir les avoir sous les yeux. Couvrez ce sein….

Hélas  pour leur confort intellectuel, les évaluations PISA viennent  l’une après l’autre converger avec celle des propres études gouvernementales françaises, année après année. Les études méthodiquement fondées en 1990 par Claude Thélot à l’Education nationale retrouvent en effet celles que le CEREQ mène de son coté sur l’intégration professionnelle des  générations successives. Nul ne peut contester qu’elles n’intègreraient pas dans leurs critères les spécificités culturelles et scolaires de notre pays.  Quand 60% d’une génération obtient en France le baccalauréat, 20% un diplôme de l’enseignement professionnel et 20% aucun diplôme, PISA observe  parmi les élèves de 15 ans 50% d’excellents, 35% de médiocres et 15% de niveau très faible, relèvent Baudelot et Establet. Ils établissent ainsi clairement qu’après des années de suspicion injustifiée et surtout intéressée, portée sans vergogne par les tenants de l’immobilisme scolaire, la mise au point de ces enquêtes PISA fait preuve d’une prudence et d’une rigueur remarquables et reconnues. Il n’y a plus d’échappatoire autre que celle de l’autruche.

Le diagnostic d’ensemble est désormais indiscutable. Le pronostic sur le potentiel des enfants également, au vu des performances des autres pays, il existe une forte marge d’amélioration. Reste à identifier les points faibles, à concevoir un traitement de ces déficiences et lacunes du système français et de le mettre en œuvre. Et pour cela de vaincre les obstacles  de tous ordres. Baudelot et Establet reprennent à cette fin des observations bien établies, mêmes si toujours déniées par les mêmes tenants du retour au passé : « La France n’a pas su se doter d’un véritable tronc commun qui assure une formation élevée au plus mauvais des élèves sortant du plus mauvais des collèges. » Pourtant un tel tronc commun existe et réussit : c’est l’école maternelle qui scolarise tous les enfants de plus de trois ans. Elle a besoin d’être protégée. Un tel échelon (la maternelle)  pourrait servir de base à ceux qui le suivent, l’école  élémentaire et le collège, le collège unique, comme le nomment ceux qui rejettent l’unicité comme la cause de tous les maux. Ce que préconisent Baudelot et Establet pour ces échelons, en s’appuyant sur les exemples étrangers les plus parlants, consiste non pas à tenter d’élever le plafond, mais à réduire les écarts entre la haut et le bas, ce qui est au demeurant facteur d’amélioration des performances de la tête. Pour avancer dans cette direction, ils insistent sur la nécessité de mettre fin au redoublement qui atteint de fait plus de 40% des élèves français  qui ne sont pas « à l’heure » à 15 ans, alors que pour les 2/3 des pays de l’OCDE  le taux de retard est inférieur à 20%. Or, le redoublement, d’après les études mêmes du Ministère français (Mai  2005), est inéquitable et inefficace du point de vue du progrès des élèves et les écarte droit des filières  générales et technologiques. C’est vrai du collège, c’est vrai de l’école : quand on compare des élèves ayant ou non redoublé, à performance égale en début de CP , les résultats sont les mêmes 2 ou  3 ans plus tard. Année redoublée = année perdue. Au collège, en Pologne, au Royaume-Uni avec un an de tronc commun en plus, les plus faibles font mieux, et sont moins nombreux ; et les meilleurs sont encore meilleurs.

Observation majeure de PISA relevée également avec force par Baudelot et Establet : le sexisme est un facteur majeur de gâchis du potentiel humain. Gagnantes dans les compétences acquises au premier étage, les filles se placent mal au troisième. Cherchez l’erreur! Je ne vais pas énumérer, chapitre par chapitre, toutes les observations et propositions émises  par Baudelot et Establet. J’en ai placées quelques-unes en exergue, pour montrer qu’ils n’hésitent pas à passer de l’observation à la proposition. Ils savent et disent haut et fort que l’école, qui n’est jamais un sanctuaire, ne peut évidemment pas tout, elle qui compose avec l’environnement et le degré des inégalités qui sévissent autour d’elle. Bien évidemment Baudelot et Establet ne s’exonèrent pas de faire observer qu’on n’a jamais vu améliorer les performances de l’école, en faisant systématiquement baisser ses moyens. Très clairement, ils disent « qu’aucune amélioration ne pourra être durablement apportée tant que les ministres auront pour seule boussole une logique comptable de diminutions des dépenses publiques, tant qu’ils laisseront le système se réguler lui-même par la suppression de la carte scolaire, ce qui revient à accentuer encore les clivages ethniques et sociaux. » Dans leur bouche cette revendication de moyens est crédible, parce qu’on sait que pour eux il s’agit clairement de moyens nécessaires à une amélioration simultanée de la justice sociale et de l’efficacité de l’école.

Alain Geismar

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