Bernard Poignant est maire de Quimper
Le gouvernement a lancé un débat sur l’identité nationale. Il sera conclu par un colloque en février 2010. Même si cette date respire l’arrière-pensée, le sujet mérite l’attention. Il suppose de reprendre quelques lectures : le Tableau de la France de Jules Michelet qui débute par cette phrase : « l’histoire de France commence avec la langue française » ; le Qu’est-ce qu’une nation ? d’Ernest Renan, pour qui c’est un « plébiscite de tous les jours » ; L’identité de la France et ses trois volumes de Fernand Braudel, qui parcourt notre histoire en voyageur du temps et notre géographie en connaisseur de l’espace.
Un livre paru au printemps 2009 vient à point nommé pour participer à ce débat national. Composition Française de Mona Ozouf a posé sans attendre des questions qui jailliront dans les prochains mois. Son sous-titre Retour sur une enfance bretonne ne doit pas masquer qu’il vaut au-delà de la Bretagne. Biographie racontée, société de l’époque décrite, parcours de vie détaillé et sélectionné pour l’essentiel, ce livre parle de chacun d’entre nous à travers son auteur. Il fallait à l’auteur cette traversée de près d’un siècle pour nous donner le meilleur de sa réflexion, la plus belle composition française, mot préféré à celui de dissertation.
Le titre en effet et d’abord. Larousse définit ce mot « composition » comme « action ou manière de composer un tout en assemblant les parties ». En chimie, il s’agit, toujours selon le dictionnaire, d’une « proportion des éléments qui entrent dans une combinaison ». De la même manière, l’unité de la France doit s’obtenir « non par la disparition mais par la composition de ses diversités ». Tout est là. Tout est dit. La jeune Mona Sohier naît au cœur d’une des ces diversités dans la France et se construit dans la quête de l’unité de la France. Le livre tout entier est recherche et analyse de cette tension ou cette dialectique entre « universalité française et particularité bretonne », titre de la conférence qu’elle a donnée le 17 octobre dernier aux Archives Nationales. Moi-même ai lu son livre dès sa parution, d’une traite sans pouvoir m’en détacher. Le soir-même, je l’ai appelée pour qu’elle vienne en parler à Quimper. Elle n’a pas hésité à dire oui. Le public est venu à près de 300. Car le livre parle de nous tous, même s’il part de sa propre vie.
Il est tiraillement constant, un écartèlement que beaucoup de Bretons ont connu ou vécu. Pas forcément avec la même intensité, ni surtout le même engagement. Car le père de Mona Ozouf, Yann Sohier, est le fondateur de « Ar Falz » (la faucille), instituteur public, défenseur acharné de la langue bretonne, militant régionaliste, peut-être même autonomiste, certainement pas indépendantiste. Tout est Bretagne dans sa maison, et notamment les livres qui racontent tout de son histoire, de sa géographie, de ses mythes, de la vie quotidienne des hommes et des femmes. Notamment la langue, celle surtout de la grand-mère dont c’est la langue maternelle. Sortie de la maison, l’école publique et laïque apprend à Mona Sohier d’autres leçons. Quand du Guesclin est un traître à la maison, il devient un héros à l’école. Vercingétorix préfigure la France en unifiant les Gaulois. Clovis donne aux Francs la bonne religion en se convertissant. Hugues Capet ouvre la dynastie qui construira la France. La Révolution et l’Empire termineront le travail. Sont ignorés les rois bretons, Nominoë et Erispoë, pourtant vénérés dans la maison familiale, comme la série des Jean du duché de Bretagne. Seule Anne de Bretagne fait lien par son mariage avec deux rois de France. Et puis, il y a l’Eglise, ce clergé si puissant, si présent, si prégnant en Bretagne. Il est encore loin le temps de l’ouverture par Vatican II. Mona Sohier vit avec sa mère, institutrice dans une école laïque, avec sa grand-mère, femme pieuse et respectueuse. Du haut de la chaire, elle entend que son école est celle du diable, que la République est une gueuse alors que cette école en est l’émanation, que Marianne a le « nez sale » alors qu’elle en est la figure symbolique et emblématique.
Voilà les tiraillements de Mona Ozouf. Mais son père, lui aussi, les a connus. Elève de l’Ecole Normale d’instituteurs, là où sont formés les « hussards de la République», il en sort en rébellion en 1921, en déclarant : « la tyrannie en est finie ». Adhérent du Parti Communiste par pacifisme, il l’a aussi été au Parti National Breton. Ami d’Emile Masson, ce professeur socialiste qui a appris la langue bretonne pour s’adresser aux prolétaires qui le parlaient, c’est un « jeune homme divisé ». Socialiste, nationaliste, breton, il osera chanter le « Bro gaz va Zadou » en 1923 devant Poincaré, incarnation du centralisme, du jacobinisme de la République. Sans doute, a-t-il approuvé l’attentat qui a détruit en 1932 le monument qui symbolisait à Rennes le Traité d’Union du duché de Bretagne au Royaume de France en 1532. Mona Ozouf n’en dit rien dans son livre. Le monument n’a jamais été remplacé. L’alvéole qui l’accueillait est toujours vide sur la façade de l’Hôtel de Ville de Rennes.
La maison, l’école, l’église, les « trois fées qui ne s’aimaient guère », telle est l’enfance de la petite Mona Sohier, celle qu’ont connue des milliers de Bretonnes et de Bretons, même si toutes et tous n’ont pas eu un père militant. On comprend mieux pourquoi l’agrégée de philosophie, l’ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure de Sèvres, l’historienne avec Jacques Ozouf, son époux, a consacré un livre, paru en 1963, avec ce titre : L’école, l’église, la République, 1871-1874[1]. On comprend aussi pourquoi elle a consacré tant d’études, de recherches, de livres, d’articles sur la Révolution française, jusqu’à ce Dictionnaire critique qui couronne son travail en 1998. Sans doute, a-t-elle voulu comprendre et Composition française donne la clé de sa pensée.
Elle a, en effet, rejoint tout ce que la République française compte d’institutions réputées et flatteuses : le lycée et ses classes préparatoires, l’Ecole Normale supérieure et son agrégation, l’Université et sa carrière de fonctionnaire intellectuel. Un chapitre fait la transition entre cette enfance tiraillée et cette « composition française » : il s’intitule « l’éloignement ». Elle sort de la Bretagne, grâce à Renée Guilloux, la femme de Louis. Elle lit les Lettres françaises et y découvre de nouveaux auteurs. Elle adhère même au Parti Communiste Français quelque temps parce que la SFIO est discréditée. Elle se fond dans cette contre-société où disparaissent toutes les appartenances particulières au profit d’une camaraderie, en attendant l’homme nouveau ! Elle apprendra vite que le totalitarisme est au bout de cette quête.
Le livre s’achève sur cette « composition française ». Il peut d’ailleurs être lu en commençant par ce dernier chapitre. Comment ne pas le rapprocher d’un auteur libanais, Amin Maalouf, qui a écrit en 1998 Les identités meurtrières. Dans cette réflexion sur l’Un et le Multiple, l’universalité et les particularités, l’identité, les communautés, les appartenances, il y a une pensée étonnamment proche : « la conception que je dénonce, celle qui réduit l’identité à une seule appartenance, installe les hommes dans une attitude partiale, sectaire, intolérante, dominatrice, quelque fois suicidaire, et les transforme bien souvent en tueurs ou en partisans des tueurs… A l’inverse, dès lors qu’on conçoit son identité comme étant faite d’appartenances multiples, certaines liées à une tradition religieuse et d’autres pas, dès lors que l’on voit en soi-même, en ses propres origines, en sa trajectoire, divers confluents, diverses contributions, divers métissages, diverses influences subtiles et contradictoires, un rapport différent se crée avec les autres, comme avec sa propre « tribu » »[2]. Mona Ozouf : « Dans une société de la division, de la contradiction, de la mobilité, aucune appartenance n’est exclusive, aucune n’est suffisante pour assurer une identité, aucune ne saurait prétendre exprimer le moi intime de la personne, si bien qu’on peut se sentir à la fois français, breton, chercheur, fils, parent, membre d’un parti, d’une église, d’un syndicat ou d’un club. Chacun doit composer son identité en empruntant à des fidélités différentes… Rien ne serait plus néfaste, en effet, que devoir se considérer en toutes circonstances, et exclusivement, comme juif, breton, catholique, ou tout ce qu’on voudra, mais une telle contracture ne correspond en rien désormais à la réalité de nos vies »[3].
Ozouf, Maalouf : même combat ! Bretons, Libanais, même esprit : la recherche de l’unité sans renoncer à la particularité. Au terme de son livre, Mona Sohier se montre finalement indulgente. Elle a découvert que les habitudes locales ont résisté au rouleau compresseur uniformisateur de la Révolution jacobine. Même le découpage départemental a dû tenir compte des limites des anciennes provinces : « départir » la France n’a pu se faire à la règle plate et au compas mathématique. Les populations ont résisté au calendrier dit républicain et à la conscription jugée trop brutale. L’auteur a aussi découvert qu’une autre République était possible, plus accueillante aux particularités. D’où cet extraordinaire réhabilitation des instituteurs de la IIIème République : « Il faut ici corriger l’image du maître d’école colonisateur, dépêché dans les villages tel un commissaire politique, acharné à républicaniser et à franciser la troupe enfantine qui lui est confiée, à extirper d’elle les appartenances particulières »[4]. Ou encore : « On peut donc absoudre globalement les hussards noirs d’une entreprise concertée de déracinement »[5]. Mona Ozouf constate que les instituteurs bretons n’ont pas été nommés ailleurs, loin de chez eux, que le recrutement se faisait dans chaque département, que les maîtres d’école faisaient connaître leur terroir à leurs élèves, qu’ils reliaient petite et grande patrie, sans opposer l’une à l’autre.
Un point noir cependant, une exception : « la violence faite aux langues régionales »[6], selon son expression. C’est le point sensible de toute cette histoire. Certes, le seul interdit était dans l’école et il fut même étendu aux prêches dans l’église, avec plus ou moins de succès. Mona Ozouf est sans indulgence sur ce sujet. Elle ne comprend pas la sévérité et le blocage constants sur cette question, jusqu’au coup d’arrêt donné en 1999 par le Conseil Constitutionnel à la ratification par la France de la Charte des langues régionales du Conseil de l’Europe. D’autant qu’il ne s’agit pas de ratifier les 98 articles qu’elle contient, seulement les 39 retenues par le gouvernement de l’époque. Moi non plus, je ne comprends toujours pas. Car personne ne conteste le rôle prééminent du Français, qui reste la seule langue officielle. Et rien n’interdit de mettre des conditions à la pratique des autres langues, notamment le volontariat. Ajouter, en juillet 2008, dans la révision de la Constitution que les langues régionales « font partie du patrimoine national » ne changera rien à l’affaire. C’est comme enfoncer une porte ouverte ! Une autre évolution était possible car l’histoire est un chemin de possibles et non une suite d’évidences, encore moins de fatalités.
La Composition française se termine par un acte de confiance en l’homme et de foi dans la liberté. « Je ne crois ni les universalistes, parce que notre vie est tissée d’appartenances, ni les communautaristes parce qu’elle ne s’y résume pas. Après tout, c’est l’individu qui tient la plume et se fait narrateur de sa vie… Cette plume qui dessine l’identité, sans jamais céder à l’identitaire »[7]. Mona Ozouf a écrit le livre d’une Bretonne de fidélité, d’une Française de passion, d’une républicaine de conviction. Il est un hommage à son père, instituteur laïc. « Instituteur », et non instructeur car il n’y a pas que les connaissances, et non éducateur car c’est d’abord le rôle de la famille, et non professeur car c’est le monde du lycée qui n’est pas obligatoire. « Instituteur » car il s’agit d’instituer la République chez tous les petits Français, et Mona Ozouf « réhabilite » Jules Ferry comme porteur de cette « République autrement moins hostile à la pluralité »[8]. En ce sens, Mona Ozouf se situe dans la tradition de la pensée jauressienne : « Instituer la République, c’est proclamer que des millions d’hommes sauront tracer eux-mêmes la règle commune de leur action : qu’ils sauront concilier la liberté et la loi, le mouvement et l’ordre, qu’ils sauront se combattre sans se déchirer, que leurs divisions n’iront pas jusqu’à une fureur chronique de guerre civile, et qu’ils ne chercheront jamais dans une dictature même passagère une trêve funeste et un lâche repos »[9].
[1] Jacques Ozouf, Mona Ozouf, L’école, l’église, la République, 1871-1874 Armand Colin, Paris, 1962.
[2] Amin Maalouf, les identités meurtrières, Grasset, 1998, Paris, pages 43-44.
[3] Mona Ozouf, Composition française, retour sur une enfance bretonne, Gallimard, 2009, pages 242-243.
[4] Ibidem, page 222.
[5] Ibidem, page 223.
[6] Ibidem, page 224.
[7] Ibidem, pages 258-259.
[8] Ibidem, page 213.
[9] Jean Jaurès, Discours à la Jeunesse, 1903, Editions de Matignon, 1996, Paris, pages 6-7.
Bernard Poignant



Mona Ozouf conseille la lecture du livre de Laurence Cornu dont elle a écrit la préface : « Une autre république – 1791 – L’occasion et le destin d’une initiative républicaine ». Le livre mélange histoire et philosophie et explore les partisans d’une France constitutionnaliste et girondine…