D’une élection à l’autre : « la démocratie » est discréditée.
Les observateurs ont souligné la relative réussite de l’élection présidentielle d’octobre 2004. Lors de ce scrutin, au cours d’une mission en Afghanistan, on a constaté une importante mobilisation de la population et une bonne campagne électorale de Hamid Karzaï, donné largement favori. Ce n’était cependant pas parce qu’il défendait un projet politique ou une vision d’avenir qui le distinguait des autres candidats, mais parce qu’il apparaissait comme « le protégé des Américains ».Quelques jours avant le scrutin, le chef d’un parti politique à dominance pachtoune, Anwar ul-Haq Ahadi, devenu le ministre des Finances de Karzaï avant de démissionner au début de l’année 2009 pour se présenter contre lui puis y renoncer, nous disait : « J’ai une véritable chance d’être élu si je décide de me présenter, mais Hamid Karzaï est mieux placé pour obtenir le soutien et l’aide de la communauté internationale ». Cela correspond exactement à la vision que les Occidentaux ont du fonctionnement de la démocratie en Afghanistan et de leur protégé, et que l’on retrouve par exemple dans les propos du ministre des Affaires Etrangères français, Bernard Kouchner, recueillis par le New York Times : « Hamid Karzaï est corrompu […] mais il est notre homme […], il faut le légitimer »[6].
Qu’a donc le président sortant d’aussi précieux pour que l’Occident mette tant d’ardeur à le légitimer? Retournons à la conférence de Bonn en décembre 2001, qui a mis en place le pouvoir actuel et les institutions afghanes, pour trouver un premier élément de réponse. Au cours de cette conférence, Hamid Karzaï, lui-même absent, a été imposé par les États-Unis aux autres participants comme chef de l’autorité provisoire. En effet, dès l’instant où la restauration de la monarchie était exclue par les chefs des moudjahidines et surtout par l’Iran, qui a joué un rôle important lors de cette conférence, il fallait trouver quelqu’un qui soit à la fois pachtoune – pour être acceptable pour une ethnie qui a toujours gouverné l’Afghanistan – et fidèle aux intérêts américains. Cette personne était Hamid Karzaï. Le fait qu’il ait été quasi inconnu, sans parti politique, ni de milice armée, ni une grande implantation en Afghanistan, n’était pas un obstacle. Une alliance comprenant essentiellement des seigneurs de guerre, dont certains accusés de crimes de guerre et impliqués dans le trafic de drogue, autour de Hamid Karzaï donnait une assise à celui-ci.
L’enjeu de l’élection présidentielle d’août 2009 était plus important pour les États-Unis et l’OTAN que pour les Afghans. Un simple regard sur la situation en Afghanistan et le soutien de l’Occident à Hamid Karzaï malgré la pratique contestable de son gouvernement, montre que la promotion de la démocratie n’a pas été l’élément primordial de la stratégie occidentale. Il serait naïf de penser que les États-Unis ont envahi ce pays et chasser les talibans pour y instaurer un régime démocratique. La démocratie en Afghanistan était davantage destinée à l’opinion publique en Europe et aux Etats-Unis. En France, le président de la République s’appuie sur la défense de la démocratie, les droits des femmes et la lutte contre le fondamentalisme pour justifier l’engagement français dans la guerre. Cette affirmation va parfois plus loin, puisque le président Sarkozy a refusé l’idée qu’un jour, il y ait un dialogue inter-afghan, c’est-à-dire entre le gouvernement de Kaboul et les talibans pour mettre fin à cette guerre. Or, cette idée de dialogue avec les « Talibans modérés » avancée par Barack Obama en avril dernier est au cœur de la stratégie américaine.
Les États-Unis et l’Union européenne comptaient sur l’élection présidentielle afghane pour qu’enfin un pouvoir plus légitime, plus crédible et moins corrompu, bref un gouvernement fort et homogène, s’installe à Kaboul. Sans un relais afghan aucune stratégie, aussi séduisante soit-elle ne pourra réussir sur le terrain. Or, les conditions dans lesquelles cette élection a eu lieu représentent un grave échec pour les Etats-Unis et l’OTAN. Officiellement un peu plus de 38 % des électeurs, contre 70 % en 2004, seraient rendus aux urnes. L’abstention n’est pas seulement la conséquence de la menace des Talibans qui voulaient empêcher les électeurs de voter. Beaucoup d’Afghans déçus du bilan de Hamed Karzaï, ne sont pas allés voter.
Depuis la fin de l’année 2008, surtout depuis l’installation de Barack Obama à la Maison- Blanche, on avait le sentiment que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, les deux pays les plus engagés en Afghanistan, avaient pris conscience de la nécessité d’un véritable changement politique à Kaboul, contrairement à la France qui soutenait indéfectiblement Hamid Karzaï « l’homme de l’Occident ». L’administration américaine exprimait publiquement son mécontentement vis-à-vis du président afghan, le protégé de Georges Bush. Hillary Clinton avait même traité le gouvernement de Kaboul de « narco-État ». Il est vrai que la corruption administrative mêlée à une corruption plus grave liée au trafic de drogue, impliquant les plus hauts dirigeants afghans, comme l’a révélé dernièrement le Washington Post, a pris une proportion inquiétante. Si l’on ajoute à cela l’incompétence d’un gouvernement, dont la plupart des postes gouvernementaux sont distribués sur la base du partage ethnique ou clanique, et non sur la base de compétences, on comprend le jugement porté par l’ancien secrétaire général de l’OTAN, Hoop Scheffer, qui disait en 2008 que la moitié du problème en Afghanistan était le gouvernement de Kaboul.
Les États-Unis ont même tenté à un moment de trouver une alternative à Hamid Karzaï. Plusieurs prétendants se sont succédés à Washington au début de l’année 2009. Finalement, Abdullah Abdullah, l’ancien ministre des Affaires étrangères du président sortant, et Ashraf Ghani Ahmadzaï, son ancien ministre des Finances, étaient considérés comme les rivaux les plus sérieux parmi les 40 candidats à la succession de Karzaï. Mais, à la surprise générale, un troisième candidat populiste, Ramazan Bashardost arrive à la troisième place avec plus de 10 % des voix. Sans le moindre soutien politique ou financier, il avait pour seul projet la croisade contre la corruption. Hamid Karzaï, homme charismatique mais chef d’Etat faible, a gouverné le pays, ou plutôt la partie du pays qui échappe à l’influence des talibans « à l’ancienne », c’est-à-dire grâce à des compromis avec les chefs de tribus et de clans et les ex-chefs de guerre moudjahidine. Face à la pression américaine, au lieu de présenter un programme politique pour remédier à la situation catastrophique du pays, il a mis en place une alliance avec les ex-chefs moudjahidines, même avec ceux qui lui étaient opposés et dont certains sont accusés ouvertement de crimes de guerre par les organisations de défense des Droits de l’homme afghanes ou étrangères. Ainsi, Hamid Karzaï se présente comme le garant de la stabilité non pas dans le pays, mais dans les zones hostiles aux Talibans, et aussi comme l’homme qui tend la main à ces derniers et propose de véritables négociations.
L’alliance avec les chefs de guerre, encouragés au début par les Etats-Unis, et qui constituait une force pour Hamid Karzaï, est devenue, contrairement à ce qu’il attendait, un handicap pour lui. Ces ex-chefs de guerre, tel que le résultat du scrutin présidentiel l’a démontré, ont perdu leur légitimité acquise grâce à leur rôle dans la guerre contre l’Armée rouge pendant l’occupation soviétique et à leur influence dans les zones qu’ils contrôlaient sur une base ethnique. L’apparition d’une société civile et de quelques partis politiques laïcs, faibles mais actifs, contribue à la « politisation » de la société. Cette situation a favorisé l’audience qu’a eue la candidature d’Abdullah Abdullah, certes davantage auprès des ethnies non-pachtounes mais aussi chez les jeunes. Surtout Abdullah a eu le courage de présenter un programme politique préconisant l’instauration d’un régime parlementaire au lieu du régime présidentiel actuel et l’introduction d’une dose de décentralisation dans le système politique afghan. En outre, le discrédit du gouvernement Karzaï a poussé une partie de l’électorat à l’abstention, qui s’ajoute à celle importante dans les zones pachtounes du Sud et de l’Est sous la menace des Talibans.
Dès lors, on comprend pourquoi le pouvoir en place a eu recours à des fraudes pour obtenir la réélection du président sortant au premier tour. Hamid Karzaï a engagé une véritable épreuve qui a duré deux mois avec les Etats-Unis, en se donnant une posture patriotique et dénonçant les ingérences étrangères en Afghanistan. Le résultat a été mitigé. En effet, les observateurs de l’Union européenne, le représentant de l’ONU ainsi que les dirigeants occidentaux ont salué le déroulement de l’élection dès le soir du premier tour. Mais les révélations de fraudes massives avancées par les observateurs afghans appartenant à la société civile, par les autres candidats, notamment par Abdullah Abdullah, et par Peter Galbraith, l’adjoint de Kei Eid, le représentant spécial de l’ONU, limogé pour avoir rendu publique le véritable résultat, ont complètement modifié la donne. Peter Galbraith a révélé l’existence d’un tiers de bulletins frauduleux (soit un million et demi de voix) en faveur de Karzaï. Finalement, la Commission des plaintes électorales afghanes, présidée par un représentant de l’ONU, a décidé qu’il y aurait un deuxième tour, alors que la Commission électorale indépendante afghane, présidée par un proche du président sortant et nommé par lui-même, avait proclamé sa victoire au premier tour avec 54,7 % de voix. Le second tour n’a finalement pas eu lieu. Abdullah Abdullah a refusé de cautionner l’apparence démocratique que les puissances étrangères souhaitaient accorder à la réélection controversée du président afghan.
L’épisode de l’élection présidentielle a davantage mis dans l’embarras les Etats-Unis et ses alliés qui, plaquant le modèle libéral de la démocratie, espéraient voir l’émergence en si peu de temps d’une pratique électorale sans reproche. La réalité afghane est différente et explique en partie l’ampleur des fraudes. Dans la société afghane largement restée traditionnelle, en dehors des grandes villes, la prédominance des structures ethniques, tribales et sociales dans la vie politique est une réalité et joue un rôle non négligeable à chaque élection (le vote groupé décidé par le chef de la tribu ou du clan, ou le vote des hommes à la place des femmes). Hamid Karzaï a largement bénéficié de ce vote.
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