Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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Au passé composé – Les trois sources d’un attachement et d’une identité

Mathias Fekl est Maître de conférences à Sciences-Po, adjoint au Maire de Marmande, et président du club Convictions.

A première vue, le livre se structure en deux parties nettement distinctes. La première, éminemment personnelle et intime, évoque l’enfance de la petite Mona Sohier. La seconde, plus réflexive, est une méditation sur l’identité républicaine et son peu d’appétence, dans sa version maximaliste, pour les particularismes en tous genres et de tous bords. En réalité, pourtant, un fil invisible parcourt le récit, relie les chapitres et les organise selon une trame commune. Ce fil, c’est celui d’une expérience singulière, d’une âme humaine qui voit, sent, perçoit, et puise dans la matière empirique de son histoire propre la matière d’une haute réflexion. Ce livre ne se lit donc pas en deux temps, avec, d’abord, une partie purement autobiographique et, ensuite, une partie qui se résumerait à un essai. Il doit se lire d’un trait, car tout y est lié, les concepts s’y enracinent dans un vécu, et la vie aussi bien que l’œuvre s’éclairent mutuellement et tirent leur sens l’une de l’autre.

Le retour en enfance, ce sont d’abord des figures, profondément singulières et humaines et, pourtant, en partie archétypiques. Figure du père, instituteur, défenseur de la langue bretonne et patriote de la Bretagne, compagnon de route de la gauche au militantisme aussi ancré dans le passé que tendu vers l’avenir, trop tôt disparu, alors que sa fille unique n’a que quatre ans. Figure de la mère, jeune veuve qui fera une croix sur sa vie, mais demeurera présente pour sa fille et, aussi, pour ses élèves, auxquels elle dispense l’enseignement républicain. Figure, enfin, de la grand-mère, « la Bretagne incarnée », traditionnelle et rassurante. Ces figures incarnent trois mondes différents : la maison, l’école, l’église. Elles sont, aussi, révélatrices des tensions qui peuvent s’installer entre trois univers largement imperméables les uns aux autres malgré des rencontres toujours possibles. Ce triptyque est à la source de tout. Le retour en enfance, ce sont aussi des images et des souvenirs mêlés, qui résonnent profondément dans notre imaginaire collectif. Ainsi de la guerre scolaire, qui coupe le bourg en deux parti(e)s antagonistes et irréconciliables. Ainsi, encore, des souvenirs de classe : la venue au tableau, les cartes de la France, les images du mont Ventoux et des châteaux de la Loire, les évocations de l’Histoire de France en marche continue vers le progrès. Le retour en enfance, c’est enfin l’évocation d’un parcours méritocratique. Il commence dans « le monde en ordre de [son] école primaire », l’école de la France, qui gomme les différences sociales, linguistiques et religieuses et obéit à « un credo central, celui de l’égalité des êtres ». Il se poursuit au lycée, à Saint-Brieuc ; en hypokhâgne, à Rennes ; en khâgne, à Versailles ; à Normale Sup’, enfin, où Mona Sohier adhère au parti communiste, pourvoyeur de « certitudes confortables », mais aussi de chaleur humaine, plutôt qu’à un Parti socialiste alors discrédité par le molletisme.

Figures, images, souvenirs, lieux de mémoire, parcours, concepts : tout est lié, et tout se compose, finalement, à partir d’une tension fondamentale : la lutte, toujours recommencée, entre les ancrages particuliers et les aspirations à l’universel. C’est à partir de cette tension fondatrice que Mona Ozouf compose sa méditation sur l’identité. Il s’agit pour elle, on l’a vu, d’une tension intériorisée et vécue. Devenir l’une des plus éminentes spécialistes de la Révolution française, c’est aussi faire le lien entre une histoire personnelle et l’Histoire de France. L’histoire de la Révolution et de la République ne sont en effet pas sans paradoxes. Elles sont synonymes de « défaite des particularités », d’une passion toujours présente pour l’uniformité pouvant aller jusqu’à la négation de la « merveilleuse diversité de la France », d’une suspicion pesant sur les revendications régionalistes perçues comme une « contestation sournoise de l’unité et de l’indivisibilité de la patrie » et rejetées, à ce titre, dans le camp du conservatisme le plus passéiste. Pourtant, cette histoire révèle aussi des épisodes moins univoques et des facettes plus nuancées. Chaque région française a ainsi son identité spécifique, indocile au façonnement. Parmi les Révolutionnaires eux-mêmes, certains, notamment autour de Brissot et du cercle de Madame Roland, furent plus ouverts aux particularités que les jacobins et plaidèrent pour une unité qui, loin de nier les différences, procèderait de leur libre composition. Sous la Troisième République, Jules Ferry fut un décentralisateur, insistant sur le nécessaire respect des particularités locales et s’appuyant bien davantage sur elles pour enraciner la République que la légende ne le rapporte aujourd’hui. Cette tension, enfin, trouve des prolongements actuels, dès lors que certains « républicains » ont trouvé dans le communautarisme un nouvel adversaire et dans sa dénonciation un nouveau cheval de bataille. Pourtant, aujourd’hui comme hier, nous dit Mona Ozouf, le débat doit être restitué dans toute sa complexité au lieu d’être réduit à des oppositions binaires, nécessairement réductrices. Chacun a des attaches particulières, et tout le monde a droit à de tels ancrages : la pluralité des identités est un fait. Plus, elle est la condition même pour que l’identité ne soit pas l’équivalent d’une « assignation à résidence », image tristement d’actualité par les temps qui courent…

Pour échapper aux identités qui enferment sans fuir celles qui ancrent, Mona Ozouf nous propose un éloge de la complexité, de la nuance et du doute. Composition française, on l’aura compris, n’est pas un kit identitaire prêt à emploi pour un débat en préfecture. Les idées sont avancées avec d’autant plus de modestie qu’elles sont fortes, car issues d’expériences, de lectures et de mises à l’épreuve de toute nature. Jamais, Mona Ozouf ne cède à la tentation de l’affirmation péremptoire ou de la formule définitive. Dans un monde pétri de certitudes et de proclamations bruyantes, elle réhabilite le doute, si consubstantiel au génie français. Elle parvient aussi, comme par magie, à réconcilier deux conceptions antagonistes de l’identité nationale : celle, abstraite et universaliste, de Julien Benda, et celle, ancrée dans la diversité, d’Albert Thibaudet. Pour que cette magie opère, il faut et il suffit que la complexité et la nuance aient droit de cité, et cette synthèse entre le particulier et l’universel, c’est la littérature, lieu de tous les possibles, qui la permet. Car dans l’identité selon Ozouf, la littérature et la culture sont présentes, omniprésentes même, dès la plus tendre enfance. Comme Borges, Mona Ozouf a le sentiment d’être née dans la bibliothèque paternelle, riche en trésors patiemment acquis malgré la modestie des revenus parentaux. Puis, c’est dans une maison d’écrivain, celle de Louis Guilloux, que le sentiment s’impose peu à peu à elle qu’il lui faudra un jour élargir son horizon et s’aventurer hors de la Bretagne. Enfin, tout au long de sa vie, c’est « la riche trame des romans » et la polyphonie romanesque qui lui permettent de retrouver le dissemblable de son enfance et de rester ouverte à l’inépuisable complexité de l’existence. On le voit, la différence est de nature, non de degré, avec une identité inculte, étriquée, fermée et enfermée dans un ministère et dans des circulaires. L’identité selon Ozouf, c’est « une histoire, la nôtre », faite d’appartenances multiples et pourtant irréductible à elles. C’est dans cette faculté d’ordonner le récit de sa vie que réside la possibilité pour l’homme de maîtriser son identité et son destin.

La lecture achevée, l’urgence est là de poursuivre le chemin. Mona Ozouf ouvre des pistes qu’il convient d’explorer. La première piste, c’est la France des régions. Longtemps reléguée, méprisée et crainte par la République jacobine, cette France-là est en passe de devenir une réalité. Le fait régional a émergé progressivement au cours du dernier demi-siècle pour prendre sa place dans le paysage institutionnel de notre pays. Le temps est-il venu d’un nouvel élan et, si tel est le cas, comment esquisser cette France qui vient ? Sommes-nous prêts à aller vers plus de décentralisation, à épanouir les territoires en leur donnant plus de libertés locales, à l’image de certains de nos voisins européens qui, sans nécessairement s’engager sur la voie du fédéralisme, ont fait confiance aux régions ? Mona Ozouf nous dit aimer les cartes de la France : toutes les cartes, géographiques, géologiques, administratives. Comment dessinerait-elle la France des régions ? En fusionnant certaines des entités existantes ? En redessinant le paysage institutionnel de fond en comble, pour faire coïncider les régions avec des réalités historiques, culturelles et linguistiques qu’elle connaît mieux que quiconque ? L’exercice, sous sa plume, serait passionnant et éclairerait bien des débats en cours.

La seconde piste, c’est l’affirmation de valeurs non négociables pour fonder le vivre-ensemble. « On peut respecter et cultiver ses appartenances sans que celles-ci rendent impossible tout espace commun ». Encore faut-il disposer de principes communs, transcendants et indiscutables, partagés et respectés par tous. L’éloge des diversités par Mona Ozouf est d’autant plus porteur qu’il ne se transforme jamais en un relativisme culturel béat. Respecter la diversité, nous dit-elle, ce n’est pas affirmer que tout se vaut et que la tolérance doit s’appliquer aussi à des comportements inadmissibles. Poser que la liberté est un « principe non négociable », c’est accepter ipso facto que « tous les groupes ne se valent pas », et que l’on peut « refuser d’accorder la moindre complaisance aux pratiques anti-démocratiques ». Force est de reconnaître que les grands textes de la France révolutionnaire et républicaine sont à cet égard d’un secours précieux. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, les principes fondateurs de la République, des valeurs comme le mérite : autant de sources et de fondements plus propices à baliser un espace commun qu’un repli frileux sur une communauté nationale entendue de manière trop exclusive et fermée. Tel est le défi : maintenir ces principes comme éléments « non négociables » du pacte social, les proclamer haut et fort comme des éléments intangibles de notre espace commun et en faire, ainsi, une sorte de droit naturel de la République française, respecté et aimé de tous.

Demeure, enfin, la question des modalités concrètes de conciliation entre les ancrages particuliers et les visées universelles. Le débat est si complexe que Mona Ozouf elle-même fait part de ses doutes et de ses incertitudes. De son refus, aussi, à suivre les mots d’ordre simplistes et les réponses trop facilement rassurantes. Ouverte aux diversités, elle refuse les identités qui enferment. Et en effet, c’est bien le renoncement collectif et l’indifférence sociale qui peuvent conduire au repli de l’individu sur sa « communauté », tant il est vrai que « l’insertion communautaire est parfois tout ce qui reste d’humain dans les vies démunies ». La solution réside peut-être dans l’élaboration de ce que l’on pourrait appeler « l’attachement républicain », formule qui tente de synthétiser, en les accolant, les exigences contraires de l’ancrage et du dépassement. La République a son rôle à jouer et son rang à tenir dans la conciliation des appartenances de chacun et du vivre-ensemble dans un espace commun. Dans un monde désenchanté, ne doit-on pas réfléchir, par exemple, à la manière dont la République pourrait accompagner de manière plus solennelle qu’elle ne le fait aujourd’hui les grandes étapes de la vie ? Naissance, mariage, décès : autant de moments de passage au cours desquels les appartenances propres s’expriment dans des rites particuliers. Ceux-ci sont éminemment respectables. Pourtant, la République ne doit-elle pas, à son tour, élaborer un cérémonial républicain moins dépouillé et moins exclusivement procédural qui, à côté des rites existants, apporterait son propre éclairage et sa propre lecture du sens des choses ? Réflexion qui pourrait s’étendre, d’ailleurs, à d’autres moments importants de la vie, tels que la délivrance de diplômes, aujourd’hui souvent banalisée. Retour en enfance, retour sur soi, retour sur nous : Composition française conjugue avec bonheur réminiscences personnelles et mémoire collective, en puisant dans l’évocation du passé, la matière pour se projeter dans l’avenir.

Mathias Fekl

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