Mona Ozouf est historienne. Elle a récemment écrit Composition française, Retour sur une enfance bretonne, Gallimard, Paris, 2009.
Il me faut d’abord dire ma reconnaissance à mes deux lecteurs : leur lecture attentive et généreuse m’aide à apaiser une de mes inquiétudes, celle d’avoir écrit deux livres en un. Elle m’a accompagnée tout au long de la rédaction de Composition française tant j’étais consciente de la dénivellation de ton et de registre entre le récit d’enfance qui en constitue la première partie et la réflexion que, dans un deuxième temps, il inspire.
Beaucoup de mes lecteurs, du reste, au cours des nombreux débats que le livre a suscités, me disent leur perplexité devant une architecture qu’ils estiment étrange. Certains d’eux regrettent que je n’aie pas écrit une vraie autobiographie, déplorent que j’ai lésiné sur les détails, amitiés, amours, rencontres, qui l’auraient personnalisée, et m’invitent à poursuivre l’histoire de ma vie. C’est une gentille sollicitation, mais si éloignée de ce que j’ai voulu faire – je souhaitais ne retenir de mes souvenirs d’enfance que ce qui sert à éclairer la réflexion sur la relation de la France avec la diversité – qu’elle entretient chez moi le doute. C’est dire à quel point je suis rassurée de lire sous la plume de Bernard Poignant qu’ « on pourrait aussi bien commencer la lecture par le dernier chapitre », et sous celle de Matthias Fekl qu’ « un même fil court d’un bout à l’autre du livre » : je ne l’aurais jamais entrepris sans la conscience de l’unité nécessaire entre les deux parties, tout en peinant souvent, je l’avoue, à la rendre sensible.
« Bretonne de fidélité, Française de passion, Républicaine de conviction », c’est la formule, presque la devise, par laquelle Bernard Poignant réunit dans ma personne à la fois les appartenances héritées et les choix réfléchis. J’y souscris sans peine. Mais il me donne aussi l’occasion de commenter chacune de ces définitions et de préciser en quoi consiste exactement fidélité, passion, conviction. Bretonne de fidélité ? Sans aucun doute. Reconnaître l’appartenance bretonne, c’est honorer une dette à l’égard de tout ce – figures, paysages, langages, coutumes, livres -, qui a entouré mon enfance, façonné mes émotions et mes pensées. Mais l’héritage ne suffit pas à définir un être et ne peut prétendre à l’enfermer. Du reste, la fidélité à mon père est la fidélité à un homme qui n’avait pas trouvé dans sa propre famille la langue et la culture auxquelles il allait consacrer sa vie ; il les avait délibérément choisies, non sans passer aux yeux de ses proches pour un extravagant. Voilà pourquoi dans ses écrits le passé de la Bretagne compte moins que son avenir. Le combat pour les valeurs bretonnes n’impliquait pas à ses yeux qu’on dût revenir au glorieux duché de Bretagne du XVe siècle. Il n’obligeait nullement à prétendre à la supériorité de la culture bretonne. La bibliothèque qu’il m’a léguée était grande ouverte sur les autres cultures. Le credo qu’il m’a transmis était que rien ne vaut si on ne l’a choisi. Aucune fidélité donc, la bretonne comme les autres, n’a de sens que si elle est librement consentie.
Française de passion ? J’hésite, car le mot passion porte en lui la passivité et .la mise en sommeil de l’esprit critique. La France que j’aime est celle qui, dans les moments les plus éclatants de son histoire, s’est vue elle-même porteuse de la promesse d’une émancipation de l’humanité toute entière ; celle qui, convoquée à Versailles en 1789 pour porter les vœux particuliers des bailliages, se met à légiférer pour les hommes quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent. Certes, avant les Français, les Américains eux aussi avaient fait une Révolution, rédigé une déclaration des droits à portée universelle. Reste qu’ils s’étaient révoltés au nom des libertés anglaises, et pour faire revivre celles-ci sur le sol américain. Les Français, eux, ne réclamaient pas une liberté française, mais voulaient ramener tout homme à sa destination primitive d’être libre. C’est cette promesse sans frontières qui rend la France aimable. Et c’est ce qui autorise à ne plus l’aimer quand elle manque à ce qui constitue son ascendant moral : être une figure matricielle de la liberté. Tout ceci montre assez qu’il y a deux patriotismes : l’un, qui s’attache à répertorier avec orgueil les exploits d’une nation particulière, peut se révéler étroit, intolérant, fermé aux autres, voire meurtrier, et source de dangers tant il est soustrait à une critique rationnelle. L’autre en revanche fait dépendre le patriotisme de valeurs universelles qui le surplombent et le leur subordonne.
Républicaine de conviction ? L’affaire, ici, se complique, tant le terme républicain, dont on use aujourd’hui si libéralement, est polysémique, tantôt insignifiant, tantôt exalté, et souvent très négligemment employé. Tantôt insignifiant, ou infiniment dilué, quand il désigne, comme les 80/100 de voix obtenues par Jacques Chirac à l’élection présidentielle, un consensus sans principes. Tantôt au contraire exalté, parce que la foi dans la citoyenneté républicaine est censée apporter un remède à l’existence égoïste, sceptique, apolitique, désenchantée, des citoyens modernes : la République, si on suit Régis Debray dans la célèbre confrontation qu’il a organisée entre République et démocratie, est le règne de la vertu et des grands exemples quand la démocratie est celui des convoitises et des petits intérêts. Dans les versions les plus intégristes de « l’homme républicain », prospère même l’idée que toute détermination particulière quelle qu’elle soit, est une atteinte à la liberté et que le républicanisme consiste donc à s’affranchir de toutes les appartenances. On peut douter des chances de réalisation de cet austère impératif civique, et rêver sur ce que pourrait bien être un homme sans attaches, ayant renoncé à tous ses liens personnels au nom de la patrie.
Mais la radicalité nouvelle attachée à l’adjectif républicain s’accommode de bien des flottements dans sa définition. Il recouvre souvent des .crispations qui ne disent pas, ou ne veulent pas dire, leur nom : rejet de l’Islam, de l’Europe, des revendications régionales et de leurs droits culturels, du système fédéral, du libéralisme enfin. Dans cette dernière acception, la foi républicaine est souvent, dans un monde où les religions laïques se sont écroulées, une foi de substitution. Si donc je me sens, en effet, républicaine, c’est en me gardant de surestimer l’efficacité intégratrice du modèle républicain, et avec en mémoire la longue histoire au cours de laquelle une République enfin acquise à la tolérance a dû composer avec la variété des situations particulières, en reconnaissant entre l’individu solitaire et l’État souverain la médiation d’associations multiples, bref en amendant un modèle républicain qui n’a jamais, quoiqu’on le rêve aujourd’hui, fonctionné de façon pure.
Si Bernard Poignant m’aide à réfléchir à ce que je mets sous des mots dont nous usons souvent avec légèreté, et je l’en remercie, Matthias Fekl, lui, m’invite à prolonger la réflexion de Composition française sur des chemins parfois redoutables. Redessiner les territoires, comme il le suggère, exigerait de multiples connaissances, au carrefour de la géographie, de l’histoire, de la démographie, de la sociologie, de l’ethnographie, et elles dépassent infiniment ma compétence. Certes, je vois à plein que les découpages administratifs, dans notre pays, ne répondent en rien au sentiment d’appartenance que les populations nourrissent sur l’identité collective. Songeons seulement à la Normandie, divisée en deux régions au mépris de l’histoire et de la culture. À la Bretagne aussi bien entendu, puisque voici la Loire-Atlantique, hier « inférieure », noyée dans ces « pays de la Loire » où se dilue et s’efface le caractère breton. L’organisation administrative de notre pays est pleine de bizarreries : la Savoie, dotée d’un fort sentiment d’appartenance, est privée de statut régional, à la différence de l’Alsace, qui ne réunit pourtant elle aussi que deux départements. Et cette Alsace, dont l’identité collective est bâtie sur des éléments historiques et naturels analogues à ceux de la Bretagne, a obtenu ce dont la Bretagne a été privée. Ces bizarreries me font pencher pour le découpage régional que Pierre-Yves Le Rhun a suggéré pour les pays d’Ouest : Bretagne et Normandie réunifiées – deux régions monoterritoriales -, Vendée-Poitou-Charentes et Val de Loire – deux régions pluriterritoriales[1]. Cela dit, rien n’est simple dans ces projets de réfection du territoire, car on peut aussi imaginer de définir celui-ci, non en fonction du sentiment d’appartenance de ses habitants – il continue toutefois de me paraître décisif en cette matière -, mais en fonction de l’influence exercée par les grandes villes. Et, dans ce cas, l’affaire se complique de la concurrence des grandes métropoles régionales, Rennes et Nantes pour la Bretagne, Caen et Rouen pour la Normandie, et des ambitions des élus locaux entre lesquels il faudrait arbitrer.
La deuxième piste que m’indique Matthias Fekl, tout aussi indispensable, n’est pas plus aisée à emprunter. Elle consiste à se mettre en quête de principes communs susceptibles de fonder, au-delà des appartenances particulières, l’être ensemble. Cette nécessaire recherche pointe le danger véritable contenu dans l’attachement à une culture particulière. Cet attachement nous conduit sans doute à ne dénier a priori à aucune culture, quel que soit l’écart qu’elle manifeste par rapport à la nôtre, la possibilité d’avoir une valeur ; et cette présomption de valeur, dont ma jeunesse a été habitée, tant était vive chez moi la sympathie de principe pour toutes les cultures minoritaires, je la juge toujours indispensable et féconde. Mais, de là, on peut glisser facilement à l’idée que les usages des cultures particulières, incommensurables les uns aux autres, ne peuvent être jugés qu’à l’intérieur de ces cultures.
Nous connaissons les partisans de cet incommensurable et les attendus de leur plaidoyer. À leurs yeux, les principes démocratiques de liberté et d’égalité représentent tout juste une norme culturelle parmi d’autres normes culturelles, née d’une histoire singulière, sans posséder donc la moindre supériorité, ou le moindre droit à juger des autres normes. Mais cette apparente équanimité a des conséquences redoutables : non seulement elle contraint à un relativisme descriptif, mais elle enferme chaque culture dans son essence ineffable, interdit toute hiérarchie, paralyse à jamais le jugement critique : elle fait des droits de l’homme le pur produit d’un lieu et d’un temps, aléatoire puisqu’il est historique, et privé de toute efficacité si on le transporte hors de sa terre natale.
D’où l’urgence de l’exercice auquel nous convie Matthias Fekl : faire le répertoire de ce qui peut être tenu pour universel, dresser la liste des principes communs à tous les hommes et donc non négociables. François Jullien s’est livré il y a peu à cet exercice dans les colonnes du Débat[2]. Il remarque que partout dans le monde il y a de l’intolérable, sur la définition duquel on peut s’entendre. « Si, parce qu’un père a volé une pomme, écrit-il, on punit de mort son enfant, cela fait jaillir, où que ce soit dans le monde, un même cri face à l’inacceptable ». Je suis d’autant plus aisément convaincue du bien fondé de cette remarque que j’ai encore en mémoire les arguments par lesquels Alain Peyrefitte justifiait son indulgence devant l’arbitraire de la révolution culturelle chinoise. Gardons-nous, disait-il, de céder trop vite à l’émotion devant telle ou telle exaction. Vous parlez de libertés ? Souvenez vous que « les Chinois n’en ressentent pas la privation parce qu’ils ne les ont jamais pratiquées ». Contre de tels propos, il faut inlassablement rappeler que l’émergence des valeurs universelles en un temps et un lieu particuliers ne les empêche pas d’être valides hors de ce temps et de cet espace.
Ce n’est pas tout de reconnaître la validité des valeurs qui organisent le vivre ensemble, mais encore faut-il les rendre sensibles et visibles. C’est un vieux problème que Matthias Fekl redécouvre et qu’il me soumet en ouvrant une troisième piste de réflexion. Je partage le sentiment de cette nécessité : sans rites, l’existence se défait dans l’incohérence ou l’insignifiance. Il serait souhaitable que, comme nous célébrons les grands moments de notre existence privée, nous nous montrions capables de célébrer les grands moments de l’existence publique, manière de remédier au déficit civique de notre société. Bernard Poignant le sait bien, qui, maire de Quimper, s’est appliqué à donner un lustre nouveau à la fête du14 juillet et a même célébré le 21 septembre, date de la fondation de la République en 1792. Quant à Matthias Fekl, il suggère de solenniser la remise des diplômes. Et pourquoi pas aussi la scolarisation, la naturalisation ?
Ces souhaits ne peuvent pourtant faire oublier l’immense difficulté à inventer et à faire vivre un cérémonial républicain. Les hommes de la Révolution française en ont fait l’expérience amère, à partir du moment où ils renonçaient à la puissante figure d’unité charnelle qu’était le roi de France. La difficulté est d’abord métaphysique : la seule sacralité qui reste à la cérémonie républicaine, privée de toute transcendance, est celle de l’homme lui-même, à laquelle Robespierre tente de se raccrocher : « Homme, qui que tu sois, tu peux encore te faire une grande idée de toi-même ». Elle est aussi historique, tant la figure de la République est évanescente : un président n’a pas le pouvoir d’incarner ; le voudrait-il que son caractère éphémère le lui interdirait. Quand bien même on la personnifie sous les traits d’une Marianne gironde, la République reste une abstraction morale : « cette sainte-là, disaient, soupçonneux, les assistants des fêtes révolutionnaires, a-t-elle fait bien des miracles ? ». La difficulté, enfin, est esthétique. Le merveilleux a été, comme les ornements superflus, expulsé de la cérémonie républicaine, faite seulement, si on en croit Rousseau, de la représentation que le peuple se donne à lui-même. Au fond de toutes ces difficultés, il y a le fait que la démocratie réunit des êtres désaffiliés, et à partir de cette évidence, il n’est pas simple de créer du lien. Et voilà qui explique le caractère raide, acrobatique, désespéré parfois, des fêtes républicaines.
Il est, au total, plus facile de mettre en scène et en images l’appartenance particulière. Les cérémonies du bicentenaire de la Révolution en ont donné plus d’une fois l’exemple. Les Français ont célébré les grands événements de leur Révolution, à portée universelle, mais en mettant constamment en évidence leur inscription dans l’espace singulier de leurs villes et villages. « Voilà ce qui s’est passé chez nous », telle a été l’évidence simple et forte qui a nourri les commémorations de l’événement national. C’est l’illustration du puissant attachement des hommes à leur territoire. Mais c’est aussi une preuve supplémentaire de la nécessité d’organiser la complémentarité des identités plutôt que de les essentialiser.
[1] Pierre-Yves Le Rhun, Bretagne et Grand Ouest, Skhol Vreizh, Morlaix, 1988.
[2] François Jullien, « Respecter la diversité culturelle », Le Débat, no 153, janvier-février 2009.
Mona Ozouf



