Laurent Jalabert est maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Nantes. Il a récemment écrit Les socialistes et la régionalisation (1958-2008), L’Encyclopédie du socialisme/Bruno Leprince, Paris, 2008.
Si la République jacobine, plutôt orientée à gauche, a initié ce mouvement, l’Empire napoléonien l’a poursuivi sans qu’il ne soit guère remis en cause jusqu’au milieu du vingtième siècle. Les socialistes ont largement contribué à ce dernier. Peu favorables à la régionalisation jusqu’aux années 1960, ils en font ensuite un véritable projet politique qui se traduira par les « lois Defferre » sous le premier septennat de François Mitterrand. Comment les socialistes se sont-ils convertis au développement du pouvoir régional ? Où en est leur réflexion en ce début du XXI° siècle ? Cet article esquissera un regard chronologique qui s’évertuera à montrer leur action, comme ses limites.
Les héritages
Dès le XIX° siècle, les premiers socialistes s’interrogent sur l’omnipotence du pouvoir central. Proudhon s’insurge contre le jacobinisme excessif : « faites de la France douze républiques confédérées et vous trouverez la France aussi jeune qu’en 1793 »[1]. Dans la même lignée, la commune de Paris envisage de créer une vaste organisation institutionnelle dont le ciment serait le pouvoir communal. Plus modérés, les républicains envisagent, par opposition au modèle trop centralisé du Second Empire, une réforme des institutions locales. Dans leur programme de Nancy de 1865, ils écrivaient : « les affaires de la commune à la commune, celles de la région à la région, celle de la Nation, à l’Etat ». De la déclaration d’intention, aux réformes, l’objet sera quelque peu oublié, mais certains d’entre eux entretiennent la flamme, notamment le républicain radical Charles Brun, qui fonde en 1900, une « Fédération régionaliste française »[2]. Les socialistes, méfiants face à ces projets considérés plutôt droitiers, sont prudents. Aristide Briand, socialiste indépendant, en 1910, évoque l’idée de « superposer à l’organisation départementale une organisation régionale, en groupant les départements en raison de l’affinité de leurs intérêts, notamment dans le domaine économique »[3]. En 1938, la Chambre du Front populaire crée des « régions économiques », sur les bases du regroupement des Chambres de commerce initié par le ministre radical du Commerce Etienne Clémentel en 1917[4].
Ce n’est pourtant que dans les années 1950 que la réforme régionale est perçue comme un impératif. En 1947, la création des « Inspecteurs Généraux de l’Administration en Mission Extraordinaire », plus communément appelés « Préfets IGAME » (Jules Moch, SFIO) leur confie une autorité « régionale » pour la sécurité du territoire. L’échelon départemental apparaît trop étroit pour certaine mission. En 1950, Eugène Claudius-Petit (UDSR)[5], ministre de l’Economie, lance lui un plan de rééquilibrage des activités à l’échelle du territoire, posant le point de départ d’une politique d’aménagement du territoire s’appuyant sur les régions économiques. La pression vient de la base. En 1952, une « Conférence nationale des économies régionales », animée par les « Comités d’expansion économique »[6] réclame une réforme des institutions locales. Après plusieurs avancées timides, Edgar Faure au nom de son gouvernement, le 30 juin 1955, signe une série de décrets instituant 21 « plans régionaux de développement économique et social et d’aménagement du territoire », documents qui reviennent à créer un nouveau découpage territorial. Le gouvernement de Guy Mollet confirme l’impulsion par un arrêté du 28 octobre 1956 qui crée « 21 régions programmes ». Les hommes de la IV° république posent les bases d’une réforme institutionnelle autour de l’échelon régional, leur action étant guidée d’abord par un souci d’accompagnement du développement économique par la planification. La gauche socialiste a joué ici son rôle dans la réflexion collective, sans pouvoir prétendre en être une initiatrice, un consensus hésitant s’est développé entre les partis constituant la troisième force, face aux oppositions conjointes des forces gaullistes et communistes, tenantes d’un pouvoir plus centralisateur.
Lire la suite de l'article : page 1 page 2 page 3 page 4 page 5 page 6



