Alain Bergounioux est directeur de la Revue socialiste
La nation française, en effet, est une construction. L’unité historique s’est faite à partir d’une grande diversité de régions, de cultures, de langues même. L’unité, aujourd’hui, vit de cette diversité qui la nourrit. C’est justement lorsqu’on prend en compte la réalité multiple de la France qu’on peut échapper aux simplifications d’un débat, à la fois trop idéologique et trop politicien. Les socialistes ont, dès le XIXe siècle, réfléchi et débattu sur ce que devaient être les liens qui unissent un peuple. Dans leurs réflexions et leurs débats, ils n’ont jamais voulu séparer les différentes dimensions de la nation, ses origines historiques, son contenu culturel, sa réalité sociale. Ils n’en ont jamais fait une donnée figée, suffisante par elle-même. Ils l’ont, le plus souvent, pensée à différentes échelles, avec une attention aux territoires qui font la patrie, et une aspiration internationaliste et européenne.
Pour aller à l’essentiel, il faut suivre Jean Jaurès qui a résumé ce qui a été l’évolution de la plupart des socialistes depuis la fin du XIXe siècle. Dans l’Armée nouvelle, en 1910, il écrivait avec force : « Le socialisme ne se sépare pas de la vie, il ne se sépare pas de la nation. Il ne déserte pas la patrie ; il se sert de la patrie elle-même pour la transformer et pour l’agrandir ». Autrement dit, le socialisme accepte l’héritage de la conception républicaine de la nation, mais il veut en faire une réalité pour toutes et tous, en lui donnant un contenu social – c’est le sens de la volonté de la transformation – et il ne veut pas l’enfermer dans des bornes étroites, la réduire à un pré carré mais l’ouvrir sur le monde pour qu’elle puisse servir au progrès de l’humanité – c’est le sens de la volonté de l’agrandissement. Cette double volonté donne son sens à une citation plus connue, qui apparaît comme une pétition de principe, mais qui portait (et porte) un projet d’avenir : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup d’internationalisme y ramène ».
Voyons ces deux réalités. Il faut rappeler, d’abord, que la nation est née à gauche sous la Révolution française lorsque révolutionnaires, « girondins » comme « montagnards » en accord sur ce point, et « patriotes » se confondent exactement. La France, du coup, a été un des rares États dans l’histoire, à se définir de manière politique et non territoriale ou ethnique. Le vieux mot de nation, qui désignait jusque-là une origine, se politise. Le 17 juin 1789, les États généraux ont changé leur nom en Assemblée nationale. Dans Qu’est ce que le Tiers État, Sieyès a donné d’emblé la définition de la nation moderne : « Un corps d’associés vivant sous une loi commune et représenté par la même législature. » L’idée de contrat est essentielle et s’oppose pour longtemps aux conceptions des contre-révolutionnaires, de toutes les extrêmes droites et longtemps de larges parts de la droite, qui puisent les raisons d’un être ensemble dans l’origine, l’héritage, le sang, la langue maternelle, etc. Il y a eu évidemment des ambiguïtés, voire des contradictions quand les armées de la Révolution ont voulu exporter la République à la pointe des baïonnettes… La libération peut se transformer alors en oppression. La colonisation républicaine l’a illustré malheureusement – et les socialistes se sont divisés sur cette question. Il a été, est encore difficile, d’être vraiment fidèle au principe que fixait Brissot, l’orateur de la Gironde dès 1792 : « Un patriote français est un patriote universel, car la patrie commence avec la liberté, et la liberté dépasse la France». Mais, c’est ce principe, qui a toujours permis aux socialistes de renaître, et d’être au rendez-vous de la patrie dans les épreuves nationales.
Les luttes politiques de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle entre des droites qui ont voulu redéfinir le patriotisme en un nationalisme exclusiviste, volontiers chauvin, parfois xénophobe, comme à l’occasion de l’Affaire Dreyfus, ont amené les socialistes à mettre en avant, non sans débats entre eux, leur conception de la France constituée principalement par un corps de libertés et de droits qui permettent de limiter ce qu’avait (et a) de potentialités autoritaires le nationalisme. Jaurès, encore, avec sa lucidité, que la droite méconnaît pour se contenter de quelques citations privées de vie : « Depuis la révolution, démocratie et nationalité se confondent. Leur histoire depuis un siècle n’a de sens que par là». Mais d’ajouter tout aussitôt ; « La nationalité et la démocratie quoique unies en un même foyer ne se sont pas toujours développer d’un mouvement égal ». En effet, on le voit bien aujourd’hui avec la concentration des pouvoirs que réalise Nicolas Sarkozy que les républicains d’hier auraient vus comme un nouveau « Second Empire » !. Pour que les nations et la démocratie marchent ensemble, les socialistes ont mis l’accent sur la justice sociale. Et l’essentiel de leur action qui prend corps dès la fin du XIXe siècle dans la protestation, et la proposition d’abord, dans l’action gouvernementale ensuite à partir de 1936 et du Front Populaire, a été de contribuer avec d’autres, les radicaux parfois, les communistes selon les moments, le mouvement syndical évidemment, à bâtir les fondements d’un État social, dont les Français jugent aujourd’hui qu’il est constitutif, au même titre que les droits de l’homme et la langue, de l’identité française.
Il ne s’agit pas aujourd’hui de s’en tenir à une commémoration. L’idée de la France comme nation politique, pour laquelle tant de Français se sont battus et beaucoup de non natifs depuis Giuseppe Garibaldi en 1870 jusqu’à Missak Manouchian en 1943, n’est pas notre passé, mais notre avenir. C’est cette idée qui permet de faire face aux défis d’aujourd’hui et de demain, dans lesquels se seraient reconnus Jean Jaurès ou Léon Blum : l’inachèvement de la République sociale, la diversité grandissante de la société, la construction d’une Europe qui soit un facteur de progrès pour le monde. Les ressources pour le faire, nous les trouverons, non dans un ordre exclusif d’une identité nationale, mais dans une identité civique par nature plurielle. « Au lieu de fermer la République », disait le républicain Jules Ferry, qui connaissait le sens de ce mot, « il faut l’ouvrir, l’ouvrir à tous les hommes de bonne volonté ! » Être Français, pour les socialistes d’aujourd’hui et d’hier, ce n’est pas seulement êtres reconnus comme tel, c’est partager des valeurs communes, celles des Droits de l’Homme pour l’essentiel, et être citoyens, avec les droits et les devoirs qui vont avec.
Alain Bergounioux



