Henri Weber est député européen et secrétaire national adjoint du Parti socialiste aux relations internationales en charge de la mondialisation.
Le Parti des Verts allemands est issu des Nouveaux Mouvements Sociaux de l’après-68 et fut officiellement fondé à l’Ouest en 1980. L’émergence des Verts provoqua à l’époque un bouleversement de la scène politique comparable à celui engendré depuis 2005 par l’apparition de Die Linke. Les chrétiens-démocrates, les sociaux-démocrates et les libéraux avaient en effet dominé la vie politique allemande
et formé tous les gouvernements du pays depuis la fondation de la RFA en 1949. En 1993, les Verts de RFA fusionnèrent avec la mouvance écologiste et citoyenne née en RDA à la fin des années 1980 (Bündnis 90) dans l’espoir de s’implanter enfin à l’Est. Les débuts du nouveau parti Vert réunifié (Bündnis 90/Die Linke) furent toutefois difficiles. Affaiblis par leurs divisions internes, les Verts ne sont que rarement parvenus, au cours des années 1990, à entrer dans les parlements régionaux d’ex-RDA. Aujourd’hui encore, le parti Vert peine à s’imposer dans les Länder orientaux, étant largement dominé à gauche par le SPD et Die Linke.
Entre 1998 et 2005, le parti des Verts a participé pour la première fois à un gouvernement fédéral, avec le SPD de Gerhard Schröder (coalition « rouge-verte»). Les Verts détenaient trois portefeuilles (les Affaires Etrangères, avec Joschka Fischer, l’Environnement et la Santé) et ont pesé de tout leur poids sur la politique gouvernementale, étant notamment à l’origine de l’instauration de l’impôt écologique (Ökosteuer), de la politique de sortie du nucléaire et de la réforme du code de la nationalité. Cette expérience gouvernementale a grandement contribué à installer définitivement les Verts comme la quatrième grande force politique allemande. Depuis sa création en 1980, le parti vert a également constitué des gouvernements régionaux avec le SPD dans sept Länder différents[1]. A cela s’ajoute la pratique, courante à l’Est, des gouvernements rouges-verts minoritaires « tolérés » par la gauche radicale (PDS, puis Die Linke).
Le rapprochement avec la droite : rupture ou continuité ?
La tendance des Verts à s’allier exclusivement avec les sociaux-démocrates paraît toutefois révolue. En février 2008 à Hambourg, le parti Vert a accepté pour la première fois de former un gouvernement « noir-vert » avec la CDU. Au début du mois d’octobre, en Sarre, les Verts ont également opté pour une coalition avec les partis de droite (CDU et FDP) alors même qu’ils auraient pu gouverner avec le SPD et Die Linke. Auteurs d’un score relativement faible (5,9%), les Verts sarrois ont été intensément courtisés par la CDU qui voyait là une occasion inespérée de consolider la majorité de droite au Bundesrat, le parlement des régions. La nouvelle coalition au pouvoir en Sarre représente la première expérimentation d’une alliance noire-jaune-verte (ou « Jamaïque »). A en croire le discours des dirigeants écologistes, les alliances des Verts avec la droite pourraient devenir de plus en plus fréquentes à l’avenir, y compris à l’échelon fédéral. Lors du dernier congrès des Verts à Erfurt, le nouveau président du parti, Cem Özdemir, s’est prononcé en faveur des alliances noires-jaunes-vertes, affirmant que les demandes des Verts pourraient être plus facilement satisfaites avec la CDU qu’avec le SPD. Dans les semaines précédant l’élection législative, Daniel Cohn-Bendit avait également laissé entendre qu’il serait favorable à une alliance des Verts avec la CDU si l’occasion devait se présenter. Le maire de la ville universitaire de Tübingen et leader des Verts en Baden-Württemberg, Boris Palmer, a ouvertement déclaré qu’il cherchait à dépasser les libéraux pour se rendre à l’avenir « incontournable aux yeux de la CDU ». Le virage à droite du parti, dans les faits comme dans les discours, est donc une réalité.
Pourtant, si beaucoup d’observateurs de la politique allemande envisagent sérieusement la possibilité d’une alliance gouvernementale CDU-Verts à l’avenir, tous ne sont pas surpris par cette évolution. En effet, les caractéristiques essentielles du parti Vert sont tout à fait compatibles avec un positionnement au centre, voire au
centre-droit :
Un électorat aisé et éduqué. L’électorat des Verts est jeune (38 ans en moyenne), urbain, relativement aisé et éduqué. Le parti réalise ses meilleurs scores dans les grandes villes (Berlin, Hambourg, Cologne, Francfort) et les villes universitaires (Fribourg, Heidelberg, Göttingen), alors même qu’il est incapable de s’imposer dans les zones rurales, ouvrières et défavorisées. La composition de l’électorat des Verts explique que le parti prenne souvent des positions libérales sur les questions sociales et économiques. Le parti est toujours un fervent défenseur de l’Agenda 2010 et insiste sur la maîtrise des dépenses publiques et sociales afin de limiter le fardeau de la dette pour les générations futures.
Un parti « post-matérialiste ». Le parti Vert allemand est souvent cité comme l’archétype du parti politique moderne, qui ne se définit plus en fonction des catégories et des clivages traditionnels (gauche/droite, progressistes/conservateurs, travail/capital) mais plutôt par son « postmatérialisme » et son « universalisme ». Les Verts défendent en effet quantité de mesures progressistes (« société multiculturelle», fiscalité progressive, égalité des sexes), mais ne renient pas non plus certaines idées conservatrices défendues par la CDU/CSU (soutenabilité financière et fiscale, réforme du système de santé), ce qui les rend relativement « inclassables » sur un axe gauche-droite traditionnel.
Un parti essentiellement ouest-allemand. On l’a vu, l’implantation historique du parti Vert est à l’Ouest, alors que la forte audience de la gauche radicale (PDS puis Die Linke) empêche les écologistes de percer dans les Länder d’ex-RDA (à l’exception notable de Berlin). La composition socioéconomique de l’électorat des Verts renforce ce déséquilibre entre l’Est et l’Ouest : le parti écologiste ne parvient pas à trouver à l’Est l’électorat aisé, urbain et
éduqué qu’il séduit si bien à l’Ouest.
Plus encore que ces caractéristiques, c’est l’évolution du paysage politique allemand (déclin des grands partis et émergence de Die Linke) qui semble devoir pousser les Verts vers le centre-droit. A moyen terme, le déclin du SPD rend peu probable la formation d’une nouvelle coalition « rouge-verte » sur le modèle des deux gouvernements Schröder. La participation de Die Linke sera donc nécessaire pour obtenir de nouveau une majorité de gauche au Parlement. Or, s’ils ne montrent que peu d’entrain à l’idée de collaborer avec les libéraux (FDP), les Verts sont tout aussi peu enthousiastes devant la perspective de travailler avec Die Linke. De fait, il est difficile d’imaginer que les deux partis puissent s’entendre alors même que leurs électorats présentent des caractéristiques exactement opposées. Dans tous les cas, à supposer que l’alliance entre la CDU/CSU et les libéraux aille jusqu’à son terme, il est fort probable que la coalition qui émergera des prochaines législatives sera soit noire-jaune-verte (CDU-FDP-Verts), soit rouge-rouge-verte (SPD-Die Linke-Verts). Le bilan des coalitions régionales et l’état des relations entre Die Linke et le reste de la gauche devraient largement déterminer laquelle de ces deux options s’imposera en 2013.
Quelles conclusions pour le PS et les Verts français ?
Dans la mesure où les Verts allemands ont toujours été en avance de quelques années vis-à-vis des autres partis écologistes européens, il est tentant de conclure que ces partis pourraient bientôt connaître une évolution similaire, vers la droite de l’échiquier politique. Mais la situation du parti écologiste allemand est dans l’ensemble assez peu transposable au cas des Verts français.
D’abord, pour des raisons culturelles et institutionnelles, la politique des alliances à géométrie variable pratiquée par Die Grünen est beaucoup plus facilement applicable en Allemagne qu’en France. La représentation à la proportionnelle aux Parlements régionaux allemands (et au Bundestag à hauteur de 50%) permet à des partis comme les Verts et les libéraux de jouer le rôle de pivots entre la droite et la gauche, là où le scrutin uninominal à deux tours en France défavorise les partis du centre.
Ensuite, au sein même du parti vert allemand, il n’existe ni de courant ni de personnalité (à l’instar, par exemple, de Dominique Voynet) qui revendique haut et fort la nécessité d’une alliance avec la social-démocratie. L’aile gauche a disparu du parti dans les années 1990, et les Verts allemands sont désormais dominés par les « réalistes » qui privilégient l’accession au pouvoir à la défense de proposition radicales.
Le parti Vert est désormais solidement implanté dans le paysage politique allemand – bien plus que ne le sont les Verts français, ce que les dernières européennes ont tendance à faire oublier. En conséquence, les Verts allemands peuvent bien plus aisément revendiquer leur soutien à l’Agenda 2010 et migrer vers la droite de l’échiquier politique, sans brusquer leur électorat ; là où de tels changements seraient mal compris chez les Verts français.
Enfin, le parti Vert allemand se déplace actuellement vers un espace politique occupé, en France, par le Modem. Or, la dernière présidentielle comme les Européennes ont montré que cet espace n’était pas illimité : les Verts n’ont pu percer
aux dernières Européennes qu’à la faveur d’un effondrement du Modem, alors que
l’inverse s’était produit en 2007. Si les modifications du paysage politique allemand
(déclin des grands partis, émergence d’un parti radical) expliquent la « droitisation »
des Verts, c’est l’inverse qui se produit en France : la présence du Modem au centre et d’un parti hégémonique à droite ne plaident pas en faveur d’un virage à droite pour
les Verts français.
[1] Par ordre chronologique : Hesse 1985-1987, Berlin 1989-1990, Basse Saxe 1990-1994 (avec Gerhard Schröder pour Ministre-Président), Hesse 1991-1999, Rhénanie du Nord-Westphalie 1995-2005, Schleswig-Holstein 1996- 2005, Hambourg 1997-2001, Berlin 2002-2002, Brême depuis 2007.
Henri Weber


