Jean-Jacques Kourliandsky est chargé de recherches à l’Institut de relations internationales et stratégiques.
Les Brésiliens doivent le 3 octobre prochain voter pour désigner leur Président de la République. Le chef de l’Etat sortant, Luiz Inacio Lula da Silva, élu en 2002 et réélu en 2006, ne se représente pas. Mais l’option qui était la sienne, celle du parti des travailleurs, le PT, sera bien là, portée par une femme, Dilma Rousseff, désignée par son parti le 18 février 2010[1]. Le principal adversaire de la candidate du PT, José Serra, défendra les couleurs du Parti social-démocrate brésilien, le PSDB. La bipolarisation électorale, PT-PSDB, réduit l’espace d’autres candidatures, effectives comme celles du PSB et des Verts, potentielles comme celle du PSOL ou retirées par d’autres forces politiques[2]. Cette dualité concurrente renvoie à deux expériences de gouvernement, celle de Fernando Henrique Cardoso (PSDB), président de 1994 à 2002, et à celle de Lula (PT) de 2003 à 2010.
[1] Le IVème congrès du PT s’est tenu à Brasilia du 18 au 20 février 2010
[2] PSB : parti socialiste brésilien. Son leader Ciro Gomes est candidat aux présidentielles. PSOL : parti socialisme et liberté, scission du PT en 2003. Verts : l’ancienne ministre de l’environnement, ex-militante du PT, Marina Silva, est candidate aux Présidentielles.
Cette rivalité électorale est partisane. Mais elle oppose également deux bilans qui peuvent être comparés par les électeurs et confrontés aux programmes des deux candidats principaux. Elle donne à l’observateur extérieur, en particulier à ceux appartenant à la famille de l’Internationale socialiste, l’opportunité d’une évaluation intéressante. Comment le PSDB scission de gauche du parti PMDB[1], et le PT issu des luttes sociales et démocratiques de la fin de la dictature, ont-ils géré le Brésil après leurs victoires respectives ? Pour certains PT et Parti social-démocrate (PSDB) ont poursuivi la même politique, dans l’économie comme dans le social. Ce point de vue est défendu par des intellectuels[2] et les milieux d’affaire. Mais il est soutenu également par les partis d’extrême gauche. Pour les premiers il conviendrait de créer les conditions d’une grande alliance. Pour les seconds PT et PSDB, seraient « blancs bonnets et bonnets blancs ». Ils perpétueraient la même politique favorable aux grands intérêts économiques.
La réélection de Lula en 2006, acquise contre un responsable du PSDB[3], parti de Fernando Henrique Cardoso, la popularité qu’il a maintenue et élargie depuis cette date, apportent un élément concret d’évaluation, celui des électeurs. Ce sont les Brésiliens les plus pauvres, ceux du Nord-Est et ceux des banlieues des grandes villes, qui ont assuré la victoire de Lula. Les cœurs de métropole, socialement plus favorisés, en revanche ont voté pour d’autres forces, en particulier à Saint-Paul, pour le PSDB[4]. Le constat donc est celui d’une identification par les plus pauvres au PT, en dépit des critiques signalées supra. Le PT est perçu par les plus modestes comme la formation qui les défend le mieux. Cette première évaluation, reflète une réalité électorale incontournable. Emir Sader, compagnon de route critique du PT[5], en signale malgré tout l’importance pour ceux qui entendent porter un jugement sur le bilan des années Lula.
L’adhésion au bilan du PT des majorités sociales brésiliennes qui sont aussi en Europe potentiellement celles des partis socialistes, du PD italien, du PS, du PSD suédois, du PSOE, du PASOK, de la SPD, explique leur présence les 17-20 février 2010 au IVème congrès du PT. Pour autant comparaison n’est pas nécessairement raison. Le Brésil relève de problématiques sociales qui ne sont plus à l’ordre du jour en Europe. Il convient donc d’aller au-delà, de replacer la réalité brésilienne dans son contexte, et d’examiner de façon concrète les réalisations des gouvernements Lula, au cours de la période 2003 à 2010. Seule cette approche peut permettre de préciser le contenu qualitatif de ce qui a été fait. En quoi les gouvernements de Lula, du PT et de ses alliés, ont-ils apporté un changement par rapport aux années PSDB de Fernando Henrique Cardoso ? Si changement il y a eu, quelle a été sa nature et son contenu ? Le fil conducteur suivi par l’auteur pour dérouler le canevas du bilan des années Lula, sera le mot d’ordre choisi par le PT pour son congrès du 18 février 2010, Brasil e nossa bandeira, « Le Brésil est notre drapeau ». Le choix méthodologique est arbitraire. Mais il a le mérite de prendre le PT au pied de la lettre, et d’utiliser le slogan affiché, comme clef interprétative des politiques intérieures et extérieures suivies de 2003 à 2010.
Un projet intégrateur, national et social
Les Brésiliens, constituent la base du projet affiché par le PT. Sans doute faut-il pour en comprendre le sens rappeler l’histoire de ce parti, qui se dit de gauche, mais dont l’identité est particulière. Le PT est né en 1980[6], à la fin de la dictature militaire. La démocratie était dés les premiers jours au centre de son combat. L’autre pilier fondateur est syndical. La reconnaissance du droit de revendiquer, de manifester, et la définition d’objectifs très concrets, ont imprégné la ligne générale. Certes dés les premiers moments toutes sortes de groupes de la famille marxiste, maoïstes, trotskistes, ont rejoint le PT. Mais ils l’ont abandonné au fil des années,. Le pragmatisme imposé par la majorité issue comme Lula des luttes syndicales, n’était encadré par aucun credo idéologique, sinon celui de respecter la démocratie et de réduire les inégalités. Cette double approche a été effectivement celle des gouvernements Lula, après les victoires de 2002 et 2006. Elle est sévèrement critiquée par tous ceux qui revendiquent une forme de pureté idéologique et la quête de ruptures révolutionnaires. Si effectivement à l’aune de projets révolutionnaires ses résultats sont assez pauvres, en revanche ils sont notablement importants sur le terrain du concret démocratique comme social, et de l’économie.
L’économie, en effet, a été au centre du projet intégrateur. L’économie de marché et ses contraintes ont été acceptées comme cadre incontournable d’intervention. Equilibre budgétaire, lutte contre l’inflation, réduction de la dette, liberté de rapatriement des dividendes pour les investisseurs étrangers ont été les lignes rouges imposées dés le départ. La continuité a été ici incontestable avec les gouvernements antérieurs[7] . Une différence a néanmoins été rapidement perceptible. La politique économique a privilégié la construction d’un marché intérieur. Le pari, à la différence de la Chine, a consisté à donner à la croissance des bases nationales[8]. Il s’est alors agi d’élargir l’assiette des consommateurs, d’y faire entrer les exclus, ou du moins le plus grand nombre d’entre eux. La politique sociale a donc été un élément ayant accompagné la relance de l’économie. Cette idée, critiquée par le candidat du PSDB, qui signale son intention s’il est élu le 3 octobre 2010, de prioriser les exportations, reste centrale pour Dilma Rousseff, candidate du PT. Le Brésil est en Amérique latine, continent des inégalités, le pays le plus inégalitaire. La marge sociale visée, et le marché potentiel offert aux industries locales d’électroménager, et d’habitat en général, était donc non négligeable[9]. La statistique sept ans plus tard confirme la validité du pari. Relativement modérée, mais réelle, la croissance brésilienne a été socialement vertueuse. La pauvreté a reculé. Ce recul a été à la base des taux constatés ces dernières années, 2009, année de crise internationale mise à part.
Comment socialement s’est manifestée cette politique sociale active ? Plusieurs instruments, conformes au pragmatisme du PT et de son fondateur, Lula da Silva, ont été utilisés. Le salaire minimum dont le pouvoir d’acquisition avait été érodé a reçu plusieurs coups de pouce. Le mouvement initial ici avait été donné dés l’époque de Fernando Henrique Cardoso. Il a été accéléré par Lula, à partir de 2003. Les 10% de population ne bénéficiant pas de l’électricité en ont été dotés. Cet acquis social a corrigé une inégalité. Il a eu un effet économique démultiplicateur. On a en effet constaté un accroissement de la demande de réfrigérateurs, de téléviseurs et autres appareils de ligne blanche. La modernisation de l’habitat, combinant social et construction, et donc croissance, a été choisie comme l’un des facteurs de réponse à la crise de 2009. Un programme baptisé Minha casa, Minha vida, Ma Maison, Ma vie, a été mis en place à cet effet. Mais le programme le plus ambitieux, celui dont les effets ont été les plus significatifs, a été et est toujours le programme, Bourse Famille. Plusieurs programmes existant à l’arrivée du PT au pouvoir, ont été rationnalisés et unifiés sous l’intitulé Bourse Famille. Octroyé aux mères de famille sous forme d’une carte de crédit, il est conditionné à la scolarisation et au suivi médical des enfants. Il est rapidement monté en puissance. Il concernait en 2004 6 500 000 familles. Elles étaient plus de 11 millions en 2008[10].
La participation citoyenne également fait l’objet d’une attention particulière. Les procédures mises en œuvre, avant la conquête du pouvoir fédéral, par le maire PT de Porto Alegre Tarso Genro, l’inventeur du budget participatif, et largement popularisées à l’occasion des Forums sociaux mondiaux initiés dans la même ville en 2001, ont été étendues à l’échelle du pays. De 2003 à 2010 des Forums, et rencontres, ont été organisés par le gouvernement afin d’écouter les acteurs sociaux et traduire un certain nombre de leurs attentes en projets de loi. Tous ont eu pour finalité l’extension de la participation citoyenne, aussi bien des jeunes que des anciens, des minorités sexuelles, des femmes, à travers aussi la reconnaissance avec toutes les conséquences que cela implique de la réalité afro-brésilienne avec toutes les conséquences que cela implique[11].
Afin de mettre en œuvre ces politiques, les gouvernements Lula ont rendu à l’Etat un rôle central. A l’inverse de ce qui s’était passé dans les autres pays de la région, la dictature militaire brésilienne avait perpétué la défense des intérêts nationaux, les protégeant de la concurrence extérieure et finançant des projets innovateurs, comme le Plan alcool. La démocratisation politique avait avec la Constitution de 1988 garanti un socle de droits fondamentaux. Mais elle avait été accompagnée par l’adoption de politiques économiquement libérales reposant sur les principes définis sous le nom de Consensus de Washington. Les premiers présidents de la démocratie Collor et Cardoso ont ouvert l’économie brésilienne à la concurrence extérieure. Ils ont privatisé l’essentiel des entreprises publiques[12]. Cette politique ayant généré une crise du secteur industriel, la montée du chômage, inflation et endettement du pays, le Brésil était de fait soumis à l’autorité de prêteurs extérieurs (le FMI) et à celle d’investisseurs étrangers. L’autorité de l’Etat a été rétablie. L’encadrement a été renforcé par la reconstitution du corps de fonctionnaires amputé de 10% par les présidents antérieurs. La Banque d’Etat, Banque nationale et BNDES, banque d’investissement, ont acquis un rôle structurant. La définition de plans d’investissement nationaux, comme le PAC, ont conforté ce rôle des banques nationales. Une loi adoptée en 2010 a attribué à Petrobras, société contrôlée par l’Etat, la maîtrise majoritaire des nouveaux champs pétroliers inventés ou à découvrir.


