Demain, quel Brésil entre passé et futur ? [18]
Le bilan des années Lula est matériellement important, tant en ce qui concerne les réalisations intérieures qu’en ce qui concerne la politique extérieure. Pour autant, à supposer que la candidate du PT aux élections présidentielles du 3 octobre 2010, Dilma Rousseff, l’emporte, quel est le cap qui sera suivi ? Celui que « nous a enseigné Lula », aux dire des mots d’ordre du IVème congrès du PT. Mais qu’est-ce à dire exactement ? Le chemin du Brésil est-il socialiste, progressiste, de gauche, voire de droite comme le dissent certains critiques ? Si on examine le Brésil des années Lula, selon une perspective européenne et socialiste ou social-démocrate, quel jugement peu-on porter ? Et quels enseignements peut-on éventuellement tirer d’une expérience de gouvernement aussi riche que contradictoire ? Emir Sader dans une publication récente signale une lapalissade qu’il convient pourtant de rappeler : «Le pays vit un moment particulier, en 2010 la fin de huit années les plus importantes de son histoire politique »[19]. Les changements, en effet, en matière sociale, d’intégration citoyenne, et internationale sont indéniables. Le Brésil de 2010, n’est plus celui de 2002. Il est devenu autre, qualitativement. Pour autant il n’y a pas eu de rupture, de grand soir. L’économie de marché, la démocratie libérale sont respectées aujourd’hui comme hier. La réforme agraire est restée en suspens. Tout comme la défense de l’environnement, en dépit d’annonces faites tardivement à Copenhague. Il est vrai que les revenus tirés de l’agro-industrie ont été considérés comme incontournables pour faire entrer les ressources, par le biais de la fiscalité, indispensable au financement des programmes sociaux.
Mais au-delà de ces constats, que dire des changements identifiés ? Le respect des fondamentaux de l’économie et de la politique est critiqué par la gauche radicale. Tandis que l’interprétation qu’en a donnée Lula est jugée par la droite brésilienne excessivement étatiste, populiste, et complaisante à l’égard de Cuba, de l’Iran et du Venezuela. Peu ou prou ce type de commentaires contradictoires se retrouvent de l’autre côté de l’Atlantique, en France et en Europe. Si l’on tient absolument à confronter le réel politique des années Lula à une vérité « scientifique », qui permettrait de fixer un la idéologique, une orthodoxie qui serait tirée de la lecture des grands auteurs marxistes ou du libéralisme économique et politique, effectivement il y aurait matière à rappels à l’ordre. Mais de quel ordre parle-t-on ? Les électeurs les plus pauvres ont pour ce qui les concerne en 2006 validé les résultats. C’est sans doute l’élément qui interpelle, ou qui devrait interpeller, en priorité l’analyste, qui se prétend de gauche ou de progrès. La feuille de route des gouvernants brésiliens des années 2003-2010 a privilégié la recherche de résultats bien ciblés. Ces résultats ont tous visé à consolider et servir, directement ou indirectement, les citoyens. Les politiques mises en œuvre ont cherché à conforter le lien social et national, « le Brésil est notre drapeau ». Elles ont à cet effet conforté l’Etat, comme instrument d’exécution politique. Les stratégies, les alliances, ont été définies ensuite, sans a priori ni interdits d’aucune sorte, en fonction des objectifs visés. Il serait au-delà hasardeux de prétendre d’Europe en tirer un quelconque enseignement qu’il conviendrait de copier. Les mobilisations nationales sont difficiles dans une Europe communautaire où les gouvernements sont encadrés par des règles collectives de décisions politiquement et institutionnellement contraignantes. D’autre part la croissance sociale à la brésilienne est le reflet d’une réalité qui n’est plus celle de l’Europe. La compensation des besoins élémentaires, moteur du développement brésilien n’est plus sur le « vieux continent » à l’ordre du jour. Elói Pietá, coordinateur d’une série de publications sur le « Brésil en transformation, 2003-2010 », signale in fine l’essentiel de ce qui devrait retenir l’attention des observateurs en sympathie avec le Brésil d’aujourd’hui, les objectifs et la méthode, à caractère syndical, plus que le contenu. « Le Brésil a profondément changé, dans la politique, le social, l’économie, la culture, et ce changement est un changement qualitatif (…) grâce au dirigeant syndical d’un parti de gauche »[20].
[1] PMDB : parti du mouvement démocratique brésilien
[2] En particulier Rubens Barbosa, ancien ambassadeur, Renato Janine Ribeiro, philosophe et Carlos Guilherme Motta, historien. Voir en particulier Interesse Nacional, n°7, 2009, São Paulo.
[3] Geraldo Alckmin
[4] Voir Philippe Waniez, Violette Brustlein, Cesar Romero Jacob, Dora Rodrigues Hees, « L’élection présidentielle de 2006 au Brésil : continuité politique, nouvelle géographie électorale », Problèmes d’Amérique latine, N°63, hiver 2006-2007, Choiseul.
[5] Emir Sader, «A nova toupeira », São Paulo, Boitempo, 2009
[6] André Victor Singer, « O PT », São Paulo, Publifolha, 2001
[7] Rosa Maria Marques, Mariana Ribeiro Jansen Ferreira, “O Brasil sob a nova orden”, São Paulo, 2010
[8] Aloizio Mercadante, Mudanças para um novo modelo de desenvolvimento, in « 2003-2010, O Brasil em transformação », São Paulo, FES-Fundação Perseu Abramo, 2010
[9] Nelson Barbosa, José Antonio Pereira de Souza, A inflexão do governo Luãla : política econômica, crescimento e distribução de renda , in Emir Sader, Marco Aurelio Garcia, « Brasil entre passado e o futuro », São Paulo, Boitempo, 2010
[10] José Ignacio Antón Pérez, Miguel Carrera Troyano, Rafael Muñoz de Bustillo Lorente, Rodrigo Rodrigues-Silvera, Pobreza y desigualdad en América Latina, Revista CIDOB d’Affers internacionals, N°85, mai 2009, Barcelone
[11] 38 conférences nationales ont été organisées de 2003 à 2009. Voir Luiz Dulci, Participação e mudança social no governo Lula, in Emir Sader et Marco Aurelio Garcia OP. cité en note 11.
[12] Représentant environ 15% du PIB. Voir Mônica Landi, A Evolução do Programa nacional de Desestatização (PND), in Rosa Maria Marques, Mariana Ribeiro Jansen Ferreira, op. cité en note 9.
[13]En particulier par Robert Chase, Emiliy Hill, Paul Kennedy, The Pivotal States : a new Framework for US Policy in the Developing World, New York, Norton, 1999
[14] Notamment par la Banque Goldman Sachs en 2001, voir Jean Jacques Kourliandsky, « Argentine, Brésil, Mexique : pertinence du concept d’émergence », La revue internationale et stratégique, N°75, automne 2009, Iris-Dalloz, Paris
[15] Planalto : siège de la présidence brésilienne. Itamaraty : ministère brésilien des affaires étrangères
[16] Jean Jacques Kourliandsky, Brésil, une dynamique extérieure », in Denis Rolland, Joëlle Chassin, « Pour comprendre le Brésil de Lula », Paris L’Harmattan, 2004
[17] Sébastien Abis, Jessica Nardone, « Le Brésil, future ferme du monde arabe ? », Futuribles, N° 356, octobre 2009.
[18] Emir Sader, Marco Aurelio Garcia, « Brasil entre o passado e o Futuro », São Paulo, Bontempo, 2010.
[19] Voir note 20
[20] Voir note 10.
Jean-Jacques Kourliandsky


