Anne Salmon est sociologue et auteur de Moraliser le capitalisme ?, CNRS Editions, Paris, 2009.
Je voudrais en tout premier lieu remercier Marc Deluzet et Roger Godino pour leur lecture et pour le débat qu’ils enrichissent à partir de leurs propres réflexions. A juste titre, la discussion dépasse largement le thème de la « moralisation du capitalisme » pour se focaliser sur deux points fondamentaux : la régulation et la démocratisation de l’économie.
La solution morale mise sur le devant de la scène managériale par les grandes firmes internationales à partir des années 1990 et sur la scène politique française par Nicolas Sarkozy dès 2006 préconise une régulation volontaire, auto-contrôlée et privée des espaces économiques transnationaux sous contrôles des firmes. Encouragées par les Etats libéraux, les multinationales s’attribuent désormais un rôle normatif. En creux, se dessine une invalidation du politique symptomatique de tensions ravivées entre capitalisme et démocratie. Il me semble que les solutions politiques en matière de régulation de l’économie ne pourront s’instituer durablement que si elles prennent en compte ces tensions à un double niveau macro et micro-social. Au niveau macro-social, les empires financiers n’hésitent pas à attaquer les monnaies pour infléchir les politiques économiques des Etats. Ainsi que l’explique l’économiste Paul Krugman, ils contraignent les démocraties à se soumettre aux « lubies du marché». Au niveau micro-social, les modes de management fragilisent les collectifs de travail et affaiblissent les contre-pouvoirs. La « participation » clamée haut et fort par les directions, masque toutefois difficilement l’autisme d’un pouvoir de plus en plus autoritaire. Il faut réguler l’économie. Effectivement, la morale ne suffit pas. Mais quelles sont les conditions de possibilité de cette régulation politique actée par les lois, face aux régulations morales préconisées par les firmes ?
Au niveau macro-social, ainsi que le dénoncent désormais de nombreux auteurs, je pense par exemple à Robert Reich, les firmes prétendent être devenues l’équivalent moral du citoyen. Tout en mettant en avant de nouveaux devoirs à travers notamment les engagements de responsabilité sociale, elles revendiquent un droit de citoyenneté qui a pour effet de marginaliser les personnes physiques dans l’exercice de la souveraineté démocratique. Fortes de leur puissance économique, elles s’attribuent un rôle inédit en matière de gouvernance mondiale. Ce rôle est problématique. Le parlement européen souhaite en limiter l’impact, même si, comme la commission européenne, il encourage les démarches de Responsabilité sociale des entreprises (RSE). Cette notion est suspectée de remettre en cause les frontières entre l’économique et le politique, entre le privé et le public. « Le bien pour la société » est présenté comme une finalité de l’activité productive qui justifie l’élargissement des prérogatives des firmes. Comme l’affirme TOTAL, le groupe est non seulement un « acteur social », mais il est aussi un acteur légitime engagé dans le débat public.
« En tant qu’entreprise responsable, nous considérons qu’il est de notre devoir de nous impliquer dans les débats publics liés à nos activités. Nous nous efforçons de :
- fournir aux autorités compétentes les informations techniques nécessaires à leurs prises de décision ;
- participer au débat public national et international sur des enjeux clés tels que le rôle des entreprises dans la protection des droits humains ou le changement climatique. »
Dans un contexte marqué par la déstabilisation des espaces politiques fondés sur les Etats nations et la difficulté de construire un cadre politique international, les firmes considèrent les espaces économiques qu’elles délimitent et gèrent, comme des espaces au sein desquels elles auraient une compétence pour fixer l’organisation sociale de l’économie globalisée. Les espaces économiques mondialisés concurrencent la formation d’espaces politiques internationaux. Ce qui préserve des espaces pauvres en législations et en régulations contraignantes que les entreprises disent compenser par leurs engagements volontaires. Dans le même temps, elles cherchent à structurer les débats sur les questions sociales et environnementales à travers notamment leurs activités de lobbying. Cela implique toutefois les entreprises confortent une position institutionnelle et une personnalité morale pour justifier des prises de positions et des actes fortement assimilés à ceux d’un citoyen : l’entreprise s’en attribuerait les droits d’expression ; mais aussi à ceux des institutions politiques: l’entreprise s’en attribuerait certaines prérogatives. Un vocabulaire à connotation politique, tels que les termes de gouvernance d’entreprise, émaille d’ailleurs le discours managérial. Mais la percée des références à l’éthique opacifie ce référentiel. Les entreprises oscillent ainsi entre le registre politique et le registre moral en privilégiant toutefois aujourd’hui le second, ne pouvant justifier démocratiquement le premier.
Au niveau micro-social, les tensions entre capitalisme et démocratie, sont internalisées dans l’entreprise. Plusieurs leviers sont utilisés qui participent d’une fragilisation des contestations internes :
- L’organisation du travail et les nouvelles techniques managériales isolent les salariés et aménagent une guerre de chacun contre chacun à travers les logiques de concurrence et de compétition. La mobilité, la dépersonnalisation des rapports sociaux et des espaces de travail sont les sources d’une instabilité existentielle qui ne favorise pas l’élaboration de projets alternatifs et leur expression publique.
- L’éclatement des structures de l’entreprise en plusieurs filiales déstabilise les mouvements institués tout en n’en favorisant pas l’apparition de nouveaux puisque ce sont dans les grandes entreprises que l’on trouve les plus forts taux de syndicalisation.
- L’externalisation des emplois conduit à modifier le profil sociologique des salariés : les bastions ouvriers se trouvent à la périphérie chez les sous-traitants qui sont de taille beaucoup plus modeste et soumis à une rude concurrence. La puissance collective de contestation est moins immédiatement visible et beaucoup plus morcelée ce qui ne facilite pas l’unification d’un mouvement.
- Enfin sur le plan idéologique, les salariés des maisons mères sont incités à se considérer comme le fleuron de l’excellence par rapport à tous ceux dont le travail s’est précarisé à travers l’externalisation. Le monde du travail est soumis à des expériences et à un vécu extrêmement différent selon que l’on appartient au dedans ou au dehors tandis que l’on peut se retrouver à travailler côte à côte. Ces logiques conduisent les salariés à vivre en frères ennemis ce qui brouille les solidarités traditionnelles.
Ce mouvement n’est plus spécifique aux entreprises privées. Il n’épargne pas le service public. En témoigne la rapidité avec laquelle certains « patrons » d’université adoptent la vulgate managériale associée à l’application la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU).
Le problème posé par la crise financière n’est pas simplement celui de la victoire contre les tenants du laissez faire. Elle est aussi celle d’une consolidation des marges de manœuvre des démocraties pour prendre en compte les revendications citoyennes en matière de justice sociale. Au niveau macro-social, le problème relève donc de l’autorité et de la légitimité des puissances publiques. Georges Papandreou, premier ministre grec, traduit bien ces enjeux lorsqu’il dit : « Mon sentiment est que l’Europe n’a pas encore compris sa force pour élaborer des règles et des politiques pour faire face aux marchés internationaux » (…) « Devant un phénomène sans précédent dans la zone euro, nous sommes plutôt devenus des cobayes dans une bataille entre les marchés internationaux et l’Europe ». Comme le suggère Jürgen Habermas, l’argent confère une force mais n’atteint jamais la légitimité nécessaire pour maintenir une obéissance par delà la contrainte. Le recours à la morale participe d’une tentative de légitimation dissimulant l’usage de cette force pour réduire les Etats à l’impuissance lorsque leurs décisions vont dans un sens non conforme aux intérêts immédiats des marchés. Le succès politique du « Yes, we can » de Barack Obama, et dans une toute autre mesure, du « Ensemble, tout est possible » de Nicolas Sarkozy, témoigne d’une volonté populaire de reconquête de la souveraineté face aux injonctions de l’argent. Pourtant les deux perspectives divergent profondément l’une de l’autre. La première se réfère aux institutions et ne dénie pas la conflictualité en démocratie. La seconde qui s’accommode très bien de la rhétorique morale à visée consensuelle, mobilise très vite celle de « l’Etat fort ». Ce glissement est éminemment dangereux car il nous détourne des conditions de possibilité de la restauration du pouvoir des Etats pour affronter les colosses aux pieds d’argile. Les empires économiques sont forts tant qu’ils peuvent nous contraindre, mais ils sont impuissants à nous faire désirer leur obéir. La force n’est pas le pouvoir, c’est l’enseignement de la démocratie. Voilà sans doute pourquoi, ils sont prompts à l’attaquer, voilà pourquoi, il est urgent de la défendre.
Au niveau micro-social, la démocratisation des pratiques syndicales peut avoir un impact réel auprès des salariés dont le besoin d’expression, valorisé par le management, n’en est pas moins bafoué. Cette stratégie que nous avons repérée dans une recherche dont la base empirique porte sur environ 120 syndicalistes de terrain dans cinq entreprises, me semble avoir des chances de restaurer la dignité perdue lorsque les salariés se sentent isolés et contraints, soumis et silencieux, désespérés et dociles. Leur parole consolidée par le processus démocratique duquel elle émerge et prend corps, peut peser dans le débat public à travers le regain de légitimité qu’elle acquiert. Ce que la violence n’obtient jamais. La violence individuelle ou collective, en répondant à la force par la force comporte les mêmes faiblesses que le pouvoir autoritaire contraignant : dans le cas de la gouvernance autoritaire, le manque de légitimité et d’obéissance volontaire nécessite le déploiement de toujours plus de force pour se maintenir en place. Ce qui à terme finit par être intenable. Mais la violence individuelle ou collective qui lui fait face, manque aussi son but. Car la contestation suppose pour obtenir l’approbation publique, d’être soutenue par une forme de reconnaissance. Or, pour les salariés, c’est souvent le sentiment d’impuissance qui pousse à la violence. Au fond, si la pseudo-éthique des empires économiques masque un projet politique contenu dans les nouvelles formes de gouvernance, le syndicalisme serait peut-être en mesure de lui opposer un modèle politique à soubassement éthique. La démocratisation des pratiques syndicales nous semble une issue particulièrement riche comme contre modèle articulant éthique et politique, mais aussi pour remettre en question la tendance à la technocratisation du syndicalisme sous ses formes individualistes, « le service rendu à l’individu isolé au travail », ou sous ses formes collectives dans le cadre de négociations fondées sur l’expertise et la contre-expertise.
Il serait toutefois vain de croire que cette démocratisation des pratiques pourra s’établir d’elle-même auprès des salariés. Pour stimuler le désir de démocratie, un syndicalisme de proximité est nécessaire. Cette orientation permet, outre la reconstruction des réseaux sociaux disloqués par les directions, une pédagogie des liens entre l’intérêt général et les situations individuelles, entre les enjeux collectifs et les enjeux individuels. Par ailleurs, dans le contexte de fragilisation des collectifs de travail, la question des articulations entre travail et hors travail se pose avec acuité. En effet, dans le hors travail, se reconstituent des collectifs de luttes centrées sur un problème précis comme la défense de l’environnement, la défense des travailleurs sans papiers etc. Il est possible que les liens entre ces différents collectifs émergents dans la société civile puissent devenir des leviers non négligeables pour restaurer un pouvoir de contestation et d’actions collectives que les pratiques capitalistes cherchent actuellement à étouffer.
Anne Salmon


