Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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La gauche, la droite et l’argent

Janine Mossuz-Lavau est directrice de recherche au CEVIPOF (CNRS/Sciences Po). Elle est notamment l’auteur de L’argent et nous, La Martinière, Paris, 2007.

L’argent fait-il le bonheur ? La question est souvent posée. Et les réponses diffèrent, la plus connue étant celle de Jules Renard : « Si l’argent ne fait pas le bonheur, rendez-le »[1]. A l’opposé, Arnold Schwarzenegger constate : « Je possède aujourd’hui 50 millions de dollars et je ne suis pas plus heureux que lorsque j’en avais 48 ». Comme Spike Milligan, on peut aussi penser que, si l’argent ne fait pas le bonheur, il rend sans doute le malheur « plus sympa »[2].


[1] Jules Renard, Journal, Paris, Gallimard, 1935, p.697.

[2] In Jean-Louis Chifflet, So irresistible, J’ai lu, Paris, 2007, p.61 pour Schwarzenegger, p.58 pour Spike Milligan.

Entre le bling-bling et la crise

Depuis 2007, l’argent est plus que jamais sur le devant de la scène, à la fois parce qu’il s’exhibe à l’envi dans certains lieux et parce qu’il fait cruellement défaut dans d’autres, suscitant ainsi des protestations croissantes. Dès le soir de l’élection de Nicolas Sarkozy, le bling-bling a été sacré roi et ce trait ne s’est pas atténué depuis. Du bouclier fiscal aux salaires des grands patrons, du mot d’ordre «  travailler plus pour gagner plus » à l’indulgence promise aux évadés fiscaux, sans parler du verdict de Jacques Séguéla, selon lequel si l’on n’a pas une Rolex à 50 ans on a raté sa vie, l’argent a été plus que jamais porté aux nues. Alors que les inégalités sociales sont criantes et que, dans la cinquième puissance du monde, en 2007, 4,2 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté de 757 euros mensuels (si on prend comme base 50% du niveau de vie médian), 8 millions sous celui de 908 euros (si on le calcule sur la base de 60% de ce niveau médian). Avec la crise devenue sociale, le chômage a connu une envolée et la précarité s’est accrue. Nos concitoyens sont de plus en plus nombreux à se demander non plus comment ils vont finir le mois mais comment ils vont le commencer. Et dans les entreprises en passe de délocaliser, les salariés victimes de la recherche de profits doivent s’en prendre parfois violemment à des directions déclarant bien sûr qu’elles ne peuvent pas faire autrement.

La question de l’argent, « nerf de la guerre », est plus d’actualité que jamais. Toutefois, elle n’est pas traitée de la même manière à droite et à gauche. Dans les politiques menées ou proposées, c’est l’évidence, mais aussi, ce qui est moins connu, dans l’esprit des électeurs. En France, on n’entretient pas la même relation avec les espèces sonnantes et de plus en plus trébuchantes, on n’en a pas la même image, on n’en parle pas de manière identique. N’oublions pas que « Fauchon en pauvre se dit Ed »[1]. Quelques mots ici sur la droite et la gauche dont on nous serine depuis des années qu’elles ne diffèrent plus guère. Il est exact qu’aujourd’hui 67% des Français n’ont confiance ni dans l’une ni dans l’autre pour gouverner le pays (Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF, réalisé par la SOFRES en décembre 2009). Mais eux-mêmes savent parfaitement se classer sur un axe gauche-droite : ils sont 24,5% à se situer à gauche, 19,4%  à se positionner à droite (15,6% au centre et 37,8% ni à droite ni à gauche). Et les valeurs et visions du monde qu’ils défendent se distinguent très sensiblement.

Dans cette configuration d’opinions et d’attitudes, la conception de l’argent revêt une place importante. Cela ressort clairement d’une enquête qualitative que j’ai effectuée en 2004-2005 et qui m’a permis d’écrire L’argent et nous[2] (paru en 2007 aux Editions de la Martinière). J’ai réalisé 105 histoires de vies auprès d’hommes et de femmes de tous âges, toutes régions et tous milieux sociaux (du Rmiste au médecin, du très pauvre au très riche, du squatter au grand propriétaire, etc…). Le discours que l’on tient sur l’argent change sans conteste lorsque l’on passe de la droite à la gauche.

Les électeurs de droite et l’argent

A droite, tout d’abord, « il faut gagner de l’argent ». C’est un objectif affiché notamment par des jeunes qui déclarent sans ambages « aimer » l’argent. Mot que je n’ai pas entendu à gauche. Mais en même temps qu’ils expriment leur envie d’argent, les « droitiers » de mon enquête ne laissent pas entendre que celui-ci devrait leur tomber du ciel, leur être par exemple fourni par la génération précédente. Ils insistent sur le fait qu’ils sont prêts à travailler encore plus, à se défoncer même, pour obtenir plus. Ils sont sur la ligne : tout travail mérite salaire. Une femme de 36 ans déclare : « Je suis pour l’enrichissement personnel, pour que chacun ait ce qu’il mérite selon ses valeurs ou son âpreté au travail ». Ils déplorent donc qu’on puisse freiner le déploiement de leur activité et, dans cette logique, critiquent abondamment les 35 heures. De même qu’ils mettent en cause les fonctionnaires car « si vous dîtes qu’ils auront le même salaire, qu’ils travaillent ou pas, ils ne vont pas être rentables ». Ils protestent contre les impôts qui viennent amputer des sommes durement gagnées et selon eux bien méritées. Parmi mes interviewés riches, certains d’ailleurs caressent le rêve d’aller s’installer dans un autre pays qui les pressureraient moins.

A droite, la philosophie de l’histoire, c’est « quand on veut, on peut ». D’où, point central de cette conviction politique, le refus de ce que les amoureux de l’argent appellent l’assistanat. Qui consiste à prendre à ceux qui ont beaucoup travaillé pour le donner à ceux qui ne s’en sortent pas. Mais qui ne s’en sortent pas, à leurs yeux, parce que rien ne les y incite, parce qu’on leur donne de l’argent sans contrepartie, parce qu’on les a installés « dans un système qui pousse à la fainéantise » (Kevin, 25 ans, agriculteur). Pour certains, cela constitue une véritable injustice, pénalisant ceux qui se donnent à fond. Qui sont dans la culture de la gagne et d’ailleurs de la consommation « qui fait marcher le commerce ». Et qui, pour quelques-uns, pointent le plus gros obstacle rencontré en France par cette culture de la gagne : la jalousie envers ceux qui réussissent. « J’aime l’argent, déclare l’un d’eux. On en a besoin pour vivre heureux. C’est dommage d’être obligés de se cacher et j’aimerais vraiment que la France prenne conscience qu’il faut réussir et avoir de l’argent, et non pas jalouser ceux qui réussissent ». Pour illustrer cette jalousie qu’il sent monter de partout, il raconte l’histoire de son jeune frère (22 ans) qui gagne 3000 euros par mois dans l’entreprise de leur père et s’est offert une Porsche : « Eh bien, écoutez, la Porsche, tous les trois mois, il y a quelqu’un qui fait le tour avec une clé et qui raie toute la peinture(…). Et tout son salaire passe dans sa Porsche parce que tous les trois mois, il est obligé de la faire repeindre entièrement ».
Au total, à droite, on considère que les efforts sont toujours récompensés et que ceux qui n’ont pas d’argent en portent la responsabilité.

Les électeurs de gauche et l’argent

A gauche, le ton et le raisonnement changent. Dans cette famille politique, on n’a pas le même culte de l’argent. Et les personnes de gauche interrogées signalent d’emblée qu’elles se distinguent de la droite sur ce terrain. Par des considérations comme « la droite, c’est les gens riches, et la gauche c’est, enfin, pas les pauvres, mais les gens avec un petit revenu et moi je suis une simple ouvrière », ou « je pense qu’à droite, ça veut faire de la thune. Etre à gauche, c’est avoir un rapport à l’argent très distant, ne pas vouloir en faire. Les grands patrons sont plus à droite qu’à gauche » (Hélène, 34 ans, secrétaire à l’Université).
Il ne s’agit pas ici de verser dans l’angélisme et d’affirmer qu’à gauche on ne s’intéresse pas à l’argent. A gauche, on en a besoin et l’on souhaite satisfaire ses envies. On apprécie les biens qu’il peut procurer. Mais en disant vouloir en posséder assez pour ne pas être obligé de s’en préoccuper constamment. Le trait commun peut se résumer ainsi : en avoir suffisamment pour ne pas être contraint d’y penser sans cesse. Donc ne pas le sacraliser, ne pas être obsédé par le souci d’en accumuler toujours plus. Ainsi note une professeure : « L’argent, c’est nécessaire pour vivre, se nourrir, avoir des loisirs. Mais après, j’en fais pas une valeur, je ne voue pas un culte à l’argent ». L’argent doit donc rester à sa place. C’est un moyen, non une fin. Certains vont plus loin et considèrent que « l’argent, ça pourrit les mentalités des personnes ». Dans la course à l’argent, on voit aussi un effet d’imposition par la société de conduites consuméristes qui ne devraient pas exister, en tout cas pas avec cette prégnance. La conséquence de cette « imposition » étant double. En premier lieu, elle pousse à travailler plus pour tenter d’avoir des rentrées supplémentaires. Et tous ne sont pas prêts à le faire. Car cela supposerait de se livrer à des activités qui leur déplaisent, qui les brimeraient dans leur besoin d’épanouissement personnel. Ou, aux yeux de quelques-uns, qui contribueraient d’abord à enrichir des patrons. En second lieu, la vie à crédit, imposée par la course à la consommation, a de lourdes conséquences pour les emprunteurs : on ne peut plus faire grève à cause des traites à honorer. Difficile de dire à son banquier que, si le compte n’y est pas, c’est la faute à la grève. Les salariés ne sont pas les seuls à être prisonniers de ce système. Marc, 52 ans, évoque lui aussi tous les crédits à rembourser : «  On dit que l’artisan est libre et moi j’ai toujours trouvé que non, que l’artisan, il appartenant au banquier ». Il ajoute : La droite, ça reste quand même : protéger les intérêts des riches ».

Par ailleurs, à gauche, le premier credo demeure celui de la réduction des inégalités sociales, qui passe par la redistribution, la solidarité. Là où il y a à droite une levée de boucliers contre « l’assistanat », on défend au contraire, à gauche, tout ce qui est réuni sous le terme magique de « social ». Pour Claire, 40 ans, secrétaire administrative, le social qui lui est cher réside dans « tout ce qui est amélioration de la vie, les aides ». Basile, 33 ans, cadreur au chômage, croit « à l’éducation pour tous, gratuite, la fac gratuite, la sécu, les services sociaux ». On insiste sur la solidarité, l’entraide, l’attention à apporter aux « petites gens ». La nécessité de faire « un peu plus pour le monde des travailleurs, un peu moins pour le profiteur, les gros, le capital ». Selon les personnes de gauche, il est indispensable de prélever l’argent là où il est, c’est-à-dire chez ceux qui en gagnent beaucoup, pour donner aux plus dépourvus. Dans la société à laquelle elles aspirent, l’argent ne doit pas être capté par ceux qui en ont plus que ce dont ils ont besoin pour vivre, parce qu’ils sont bien nés ou plus chanceux ou plus talentueux. Il doit bénéficier aussi à ceux qui n’ont pas la possibilité de se procurer eux-mêmes le nécessaire. Ce qui ne les conduit pas à un discours de rejet de l’argent puisque ce qu’elles veulent avant tout, c’est ne pas être contraintes d’y penser jour et nuit. Mais elles n’oublient pas pour autant ceux qui ne peuvent s’offrir ce luxe et ne jettent surtout pas la pierre à ceux qui dépendent de l’Etat-Providence. Enfin, une autre exigence s’exprime à gauche : on refuse qu’une personne soit jugée à l’aune de ce qu’elle gagne. Qu’on évalue sa valeur en fonction de ses biens. En d’autres termes, on n’est pas prêt à poser la question : « Combien tu vaux ? » que les Américains formulent ainsi quand ils interrogent sur leur salaire ceux qu’ils viennent de rencontrer. L’être humain a bien d’autres atouts et caractéristiques que son compte en banque. Pour les proches de la gauche interrogés ici en tout cas.

Pour conclure

La relation à l’argent inscrit une vraie différence entre les deux pôles de l’échiquier politique, confirmée d’ailleurs par les études quantitatives. Celle du CEVIPOF portant sur la probité publique (2006) montrait que le mot «  argent » évoquait alors quelque chose de « très positif » pour 34,5% des interviewés « plutôt de droite » mais pour 22 ,5% seulement de ceux qui se déclaraient « plutôt de gauche ». De même, 43,8% des premiers contre 31,9% des seconds estimaient « très positif » le terme « ambition ». Et ils étaient respectivement 44,6% et 25,2% à considérer comme « très positif » le mot « entreprise ». Face à l’idée reçue selon laquelle il n’y aurait plus guère de différence entre la droite et la gauche, il convient donc de souligner une évidence : entre eux et nous se dresse une conception assez différente de l’Etat.
Pour eux, à droite, un chacun pour soi où un supposé mérite justifie tout, qu’il soit dû à la naissance, à la chance, à des talents qui ne sont pas toujours distribués au hasard. Et qui perpétuent un monde des petits et des gros, cantonnant un nombre croissant d’individus dans la plus grande précarité. Pour nous, à gauche, la défense de l’Etat-Providence qui ne doit laisser personne sur le bord du chemin, qui est là pour ceux qui rencontrent des difficultés, pour se préoccuper des plus démunis et assurer en conséquence des services publics accessibles à tous. Et réduire à l’évidence les inégalités sociales. Dans le rapport à l’argent, au niveau des citoyens, la summa divisio inscrit sans conteste sa marque.


[1] Jean-Louis Fournier, Les mots des riches. Les mots des pauvres, Editions Anne Carrière, Paris, 2004, p.37.

[2] Janine Mossuz Lavau, L’argent et nous, La Martinière, Paris, 2007.

Janine Mossuz-Lavau

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