Philippe Chanial est maitre de conférence en sociologie à l’Université Paris-Dauphine et secrétaire général de la Revue du MAUSS. Il a notamment écrit Justice, don et association. La délicate essence de la démocratie, La Découverte, Paris, 2002.
« Le socialisme n’est pas seulement la justice économique et la transformation sociale, il est aussi la régénération mentale, la rénovation intégrale de l’humanité progressive, entrant dans un cycle nouveau de civilisation supérieure »
Benoît Malon, Le socialisme intégral
L’œuvre de Benoît Malon (1841-1893), comme le rôle que joua ce militant ouvrier au sein du mouvement socialiste, sont aujourd’hui presque oubliés. Son nom reste au mieux attaché à la revue qu’il (re)fonda en 1885, la Revue socialiste, ou au mot d’ordre, souvent mal compris, qui donna le titre à son dernier ouvrage, inachevé, Le socialisme intégral[1].
[1] En France, la Société des amis de Benoît Malon, créée à l’occasion du centenaire de la mort de Malon, a initié, grâce à ses colloques et ses bulletins, un travail précieux. Voir notamment la publication du colloque de 1999, Du Forez à la Revue Socialiste. Benoît Malon (1841-1893), Publications de l’université de St-Etienne, 2000. Pour une étude synthétique de la tradition du socialisme moral dont Malon fut une figure essentielle, je me permets de renvoyer à mon récent ouvrage, La délicate essence du socialisme, Le Bord de l’eau édition Paris, 2009, ainsi qu’à mon introduction à la réédition de sa Morale sociale, Le Bord de l’eau édition, Paris, 2007.
Bien des raisons peuvent expliquer cette reconnaissance très relative. L’œuvre de ce fils de très modestes journaliers du Forez, « véritable héros prolétarien » (Blum), est celle d’un pur autodidacte. Souvent compilatoire, dans son souci de synthèse didactique pour un lectorat d’abord militant et populaire, elle est marquée par un éclectisme tel qu’il put être nommé le « [Victor] Cousin du socialisme ». Cet éclectisme tant doctrinal que militant lui a été, en son temps, sévèrement reproché. La prose d’autodidacte à la Malon n’est-elle pas, suggérait le sorélien Edouard Berth « une manière de cuistre ingénu » ? Et son parcours politique, presque erratique, une forme d’opportunisme, typique, pour les guesdistes, de ces « malonistes et malhonnêtes », ces « indépendants polychromes du socialisme sentimental » (Lafargue) ? Mais peut-être la sévérité des critiques dont Malon fut l’objet est-elle proportionnelle à l’influence discrète mais durable que sa personne et que son œuvre ont exercé sur le mouvement socialiste[1]. Si cette influence est attestée, c’est donc que l’éclectisme malonien révélait une force et une signification bien plus profondes que celles que ses adversaires lui accordaient. En effet, le socialisme, pour Malon, est en quelque sorte plus que le socialisme. « Idée-force » qui parcourt l’histoire, il est « l’aboutissement synthétique de toutes les activités progressives de l’humanité »[2], le prolongement de ce mouvement continu de la vie universelle, régi pour Malon par la loi de justice. L’éclectisme malonien, son inlassable quête de synthèse théorique et pratique révèlent ainsi une singulière philosophie de l’histoire, une métaphysique de la solidarité et de l’humanité qui le rapproche bien davantage de Leroux que du matérialisme de Marx.


