Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
s'abonner au flux RSS
   

Le socialisme intégral de Benoît Malon comme morale et religion de la solidarité

Malon a-t-il pour autant réussi, dans sa Morale sociale, à dégager durablement un autre fondement au socialisme, alternatif au marxisme ? D’une façon générale, c’est le bien le marxisme, un temps du moins, qui a vaincu sur le champ de bataille doctrinal. Ce qui fut ainsi perdu, c’est cette inspiration métaphysique si singulière au socialisme français, inspiration dont Malon fut le passeur et le grand intégrateur, et Jaurès et Blum les héritiers. Or n’est-ce pas cette inspiration qui a su donner, chez eux comme chez Malon, une force au socialisme réformiste que nous avons aujourd’hui perdue ? Adossé à cette métaphysique panthéiste, l’éclectisme militant et doctrinal de Malon prend une toute autre signification et une toute autre profondeur. Aussi a-t-il peut-être d’abord appris aux socialistes qu’il n’y a de réformisme conséquent, c’est-à-dire résolument pragmatique et expérimental, sans ce sens de l’infini et de l’universelle liaison de toutes choses, que la sollicitude sociale, au principe de la morale sociale, suppose la plus vaste sympathie pour le monde et que le progrès humain n’est qu’un fragment, précieux et fragile, de l’immense évolution de la vie.


[1] Cette influence inquiétait d’ailleurs Engels qui, apprenant que Jaurès louait Le socialisme intégral dans sa thèse latine sur Les origines du socialisme allemand, écrivait à Laura, fille de Marx et épouse de Lafargue : « Normalien et ami de Malon, quel est le pire ? » Friedrich Engels- Paul et Laura Lafargue, Correspondance, Editions sociales, t.III, le 14 mars 1893. Plus généralement, comme en témoigna Blum, nombreux en effet sont ceux qui, jusqu’à l’entre-deux guerre, vinrent au socialisme non par la lecture du Capital mais par celle de son Socialisme intégral.

[2] Le socialisme intégral, vol.1, Alcan, 1890, p.1

[3] Publié dans La Revue Socialiste (désormais RS), n°2, 1913, p.546-548.

[4] Blum peut alors en conclure : « Le socialisme ne doit plus s’appliquer qu’à l’apostolat, à la conquête spirituelle. Il doit revenir, comme l’a fait précisément l’Eglise dans les crises où le souci des intérêts temporels avaient trop dangereusement obscurci l’objet de sa mission, à la pureté de l’inspiration primitive » (Gallimard, réed. 1971, p.177)

[5] Cette mission régénératrice de la classe ouvrière est parfaitement exprimée dans ce mémoire de défense, rédigé par Malon en 1870, lors de l’un des multiples procès (et séjours à Sainte-Pélagie) que lui valut son engagement au sein de l’Internationale : « Une classe qui n’a pas encore paru sur la scène du monde que pour accomplir quelques grandes justices sociales et qui a été l’opprimée de toutes les époques et de tous les règnes, la classe du travail prétend apporter un élément de régénération, il serait sage à vous de la laisser remplir son œuvre d’équité. Lorsqu’une classe a perdu la supériorité morale qui l’a faite dominante, elle doit se hâter de s’effacer (…) Que la bourgeoisie comprenne donc que, puisque ses aspirations ne sont pas assez vastes pour embrasser les besoins de l’époque, elle n’a qu’à se confondre dans la jeune classe, qui apporte une régénération plus profonde ; l’égalité et la solidarité par la liberté » (Procès de l’AIT, Paris, 1870, réed EDHIS, Paris 1968, p.165).

[6] Op. cit., p.448-449, je souligne.

[7] Précis de socialisme, Alcan, 1892,p.187.

[8] « Le matérialisme économique de Marx », in RS, n°1, 1887, p.396. Jaurès, dans son éloge funèbre à Malon écrit dans le même sens : « L’histoire sociale ne se réduisait pas pour lui à une série de coups de théâtre économiques, à la découverte de l’Amérique, à la première apparition de la machine. Les révolutions ne s’expliquaient pas toutes entières par des déplacements d’intérêts liés à des changements de milieu (…) Voilà pourquoi il a essayé de surprendre tout le long de l’histoire, le frémissement de tous les esprits, et, dans l’obscure forêt humaine, le frisson de toutes les feuilles sous les grands souffles incertains d’espérance et de justice » (« La mort de Malon », in RS,n°106, 1893, p.412-413).

[9] Précis de socialisme, p.148

[10] « Collectivisme et socialisme », in RS n°6, juillet-décembre 1887, p.337-354

[11] Cet ouvrage fut d’abord publié  en quatorze épisodes dans La Revue Socialiste en 1885 et 1886, puis, sous forme de livre aux éditions de la Revue socialiste en 1886. Il fut réédité au lendemain de sa mort, en 1895, avec une importante préface de Jaurès et une biographie de son ami écrivain Léon Cladel (Librairie de la Revue Socialiste/V.Giard & E.Brière ed., Paris).

[12] Op. cit., p. 364.

[13] « La question morale et le socialisme », op.cit., p. 184.

[14] Ce qui frappe le lecteur dans son exposé, parfois laborieux, de ces différentes morales religieuses et profanes, c’est l’attachement, voire la fascination de Malon pour les conceptions panthéistes du monde, qu’il s’agisse du védisme ou mieux encore du bouddhisme, du confucianisme et du taoïsme, mais aussi du panthéisme antique, notamment pythagoricien et stoïcien, du naturalisme mystique de la Renaissance (Giordano Bruno et Campanella), de la tradition déiste chrétienne ou de la philosophie de Spinoza. Jaurès, qui partage avec Malon cette même métaphysique de l’unité de l’être, le souligne bien dans éloge prononcé à ses obsèques : « Il répétait volontiers, et surtout dans ses derniers livres, que la conception panthéistique du monde n’était pas épuisée, qu’elle n’avait pas dit son dernier mot et qu’en ce sens l’imagination religieuse de l’humanité pourrait se déployer encore » (op.cit.., p.412). Son initiation maçonnique et son intérêt pour la théosophie constituent vraisemblablement l’une des sources, parmi d‘autres, de cette inspiration panthéiste.

[15] Précis de socialisme, p.330.

Philippe Chanial

Lire la suite de l'article : page 1 page 2 page 3 page 4

Laisser un commentaire