Jean-Pierre Dupuy est enseignant à l’Université de Stanford en Californie. Il est notamment l’auteur de Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, Paris, 2002 ; nouvelle édition, coll. Points, 2009.
En conclusion de son film Une vérité qui dérange, Al Gore formule des propos qu’un spectateur inattentif a tendance à tenir pour des lieux communs, alors qu’ils posent un problème philosophique considérable : «Les générations futures auront vraisemblablement à se poser la question suivante, conjecture l’ancien vice-Président américain après avoir montré les conséquences dramatiques que le changement climatique en cours produira si l’humanité ne se mobilise pas à temps : ‘A quoi pouvaient donc bien penser nos parents ? Pourquoi ne se sont-ils pas réveillés alors qu’ils pouvaient encore le faire ?’ Cette question qu’ils nous posent, c’est maintenant que nous devons l’entendre.» Mais comment, dira-t-on, comment donc pourrions-nous recevoir un message en provenance de l’avenir ? Si ce n’est pas là simple licence poétique, que peut bien signifier cette inconcevable inversion de la flèche du temps ?
Les responsables de Greenpeace ont trouvé un moyen plaisant et efficace de poser la même question, sinon de la résoudre, lors du sommet raté de Copenhague sur le changement climatique. Sur des affiches géantes, ils ont vieilli de vingt ans les principaux chefs de gouvernement d’aujourd’hui pour leur faire dire : «Il nous était possible d’éviter la catastrophe climatique. Mais nous n’avons rien fait.» Suivait l’injonction : «Agissez maintenant et changez l’avenir.» Ici encore, je doute que les participants à la rencontre, lisant cette formule, y aient vu autre chose qu’une façon banale de parler. Seuls quelques intellectuels excentriques, je suppose, des amateurs de science-fiction peut-être, ont perçu l’énorme paradoxe métaphysique que recèle l’expression «changer l’avenir». Car de deux choses l’une : ou l’avenir est déjà ce qu’il sera lorsqu’il se réalisera, inscrit quelque part – sur le grand rouleau de Jacques le fataliste, disons – mais alors il est impossible de le changer ; ou bien ce n’est pas le cas, l’avenir ne sera que lorsqu’il se présentera, c’est-à-dire deviendra (le) présent, mais alors il est privé de sens de vouloir le changer maintenant. Et pourtant, cette formule a l’air de dire quelque chose, et même quelque chose de profond. Mais quoi ?
Je pourrais multiplier les exemples. Que signifie cette prédilection pour les acrobaties métaphysiques? Sans doute que devant des défis aussi gigantesques que ceux qui pèsent sur l’avenir de l’humanité, il est impossible de ne pas poser à nouveaux frais les grandes questions qui l’agitent depuis l’aube des temps. Ces manières de jouer avec le temps sont autant de façons de nous enjoindre de donner un poids de réalité suffisant à l’avenir. Car pour donner sens à l’idée que l’avenir nous regarde et nous juge maintenant, il faut bien que, d’une façon à déterminer, l’avenir soit dès à présent ce qu’il sera. Est-ce que cela implique le fatalisme ? Faut-il en déduire que tout est déjà écrit d’avance ? La réponse est négative, mais il faut beaucoup de travail théorique pour s’en convaincre[1].
Un concept controversé de la philosophie morale peut nous y aider : celui de fortune morale. Lorsque les conséquences d’une action que l’on envisage d’entreprendre sont grevées d’une très forte incertitude, que la nature de celle-ci interdit ou rend dérisoire le calcul probabiliste des conséquences, et qu’on ne puisse exclure une issue catastrophique, alors il n’est pas déraisonnable d’admettre que le jugement à porter sur l’action ne puisse être que rétrospectif – c’est-à-dire qu’il doive prendre en compte les événements postérieurs à l’action dont il était impossible de prévoir, même en probabilité, la survenue au moment d’agir. Pour bien comprendre pourquoi cette position est scandaleuse pour toute éthique qui se réduit à une pesée des coûts et des avantages – et le trop fameux principe de précaution n’est qu’une version sophistiquée de cette démarche -, imaginons une urne contenant des boules noires et blanches dans un rapport de deux noires pour une blanche. On tire une boule au hasard, qu’on replace ensuite dans l’urne. Il s’agit de parier sur sa couleur. Il faut évidemment parier sur noir. Soit un nouveau tirage, il faudra encore parier sur noir. Il faudra toujours parier sur noir, alors même que l’on anticipe que dans un tiers des cas en moyenne on est condamné à se tromper. Supposons qu’une boule blanche sorte et qu’on découvre donc que l’on s’est trompé. Cette découverte a posteriori est-elle de nature à altérer le jugement que l’on porte rétrospectivement sur la rationalité du pari que l’on a fait ? Non, bien sûr, on a eu raison de choisir noir, même s’il se trouve que c’est blanc qui est sorti. Dans le domaine des paris, il n’y a pas de rétroactivité concevable de l’information devenue disponible sur le jugement de rationalité que l’on porte sur une décision passée faite en avenir incertain ou risqué. C’est là une limitation du jugement probabiliste dont on ne trouve pas l’équivalent dans le cas du jugement moral.
Si le concept de fortune morale n’a pas toujours eu bonne presse, c’est qu’il a servi à justifier les pires abominations. L’avocat d’Eichmann au procès de Jérusalem disait de son client : « Il a commis ce type de crimes qui vous valent les plus hautes décorations si vous gagnez et vous expédient au gibet si vous perdez.» On peut cependant raisonner ainsi : l’humanité prise comme sujet collectif a fait un choix de développement de ses capacités virtuelles qui la fait tomber sous la juridiction de la fortune morale. Il se peut que son choix mène à de grandes catastrophes irréversibles ; il se peut qu’elle trouve les moyens de les éviter, de les contourner ou de les dépasser. Personne ne peut dire ce qu’il en sera. Le jugement ne pourra être que rétrospectif. Cependant, il est possible d’anticiper, non pas le jugement lui-même, mais le fait qu’il ne pourra être porté que sur la base de ce que l’on saura lorsque le voile de l’avenir sera levé. Il est donc encore temps de faire que jamais il ne pourra être dit par nos descendants : « trop tard ! », un trop tard qui signifierait qu’ils se trouvent dans une situation où aucune vie humaine digne de ce nom n’est possible. « Nous voici assaillis par la crainte désintéressée pour ce qu’il adviendra longtemps après nous – mieux, par le remords anticipateur à son égard », écrit le philosophe allemand Hans Jonas[2], à qui nous devons le concept d’éthique du futur : non pas l’éthique qui prévaudra dans un avenir indéterminé, mais bien toute éthique qui érige en impératif absolu la préservation d’un futur habitable par l’humanité. C’est l’anticipation de la rétroactivité du jugement qui fonde et justifie cette forme de «catastrophisme» que j’ai nommée, par goût de la provocation, le catastrophisme éclairé. La signature formelle en est cette boucle remarquable qui rend solidaires l’avenir et le passé.
Nous sommes ici très loin de cette autre banalité, refuge des esprits paresseux, bien qu’elle figure désormais dans le préambule de la Constitution française : le «souci pour les générations futures». Outre que ce souci n’a aucune vraisemblance psychologique, dès lors qu’il porte sur plus de deux générations, il n’a jamais été possible de le fonder philosophiquement[3]. Les grands esprits qui ont tenté de le faire ont toujours tenu pour évidente cette prémisse que l’avenir a besoin de nous, gens du présent, la raison en étant l’irréversibilité du temps. Dans les affaires humaines, cependant, où la question du sens est centrale, cette irréversibilité est loin d’être une donnée indépassable, car c’est l’avenir qui donne sens au passé. Sartre disait que tant qu’il existera des hommes, libres et responsables, le sens de la Révolution française sera toujours en suspens. Si par malheur nous devions détruire toute possibilité d’un avenir vivable, c’est tout le sens de l’aventure humaine, depuis la nuit des temps, que nous réduirions à néant.
Cette démarche éthique ne remet pas en cause l’idée en soi de progrès. Elle conduit à bouleverser les fondements philosophiques d’une certaine idée, naïve, du progrès. Dans cette dernière, l’avenir est comme un embranchement menant à une pluralité de chemins possibles, entre lesquels il nous est loisible de choisir. Si un sentier mène au bord d’un précipice, qu’à cela ne tienne, on en prendra un autre. A toute menace correspond une méthode pour l’éviter. Les produits de la technique mettent en péril des valeurs auxquelles nous tenons ? La technique trouvera bien un moyen de conjurer le danger. Cette métaphysique des «futurs possibles» a ses lettres de noblesse philosophique. Elle a connu de beaux jours avec l’essor de la «prospective», cette invention française que nous devons à Gaston Berger et à Bertrand de Jouvenel, à une époque où l’optimisme reconstructeur était de mise. Elle n’est plus pertinente aujourd’hui. La raison en est qu’elle interdit de tenir l’avenir pour réel. Car, comme le répétaient à l’envi les prospectivistes, il ne peut y avoir de science de l’avenir, l’avenir n’est pas un objet de science, car «l’avenir n’est pas écrit, c’est nous qui le faisons.»
La brièveté de cet article m’interdit d’en dire plus. Je me contente en conclusion de rappeler, par une simple citation, que notre pays sut se donner les moyens collectifs de faire de l’avenir une réalité présente. Je veux parler du Plan et de la formule dont usa l’un de ses plus grands serviteurs, Pierre Massé, pour en définir le fondement philosophique. Le Plan, dit-il un jour, «vise à obtenir par la concertation et l’étude une image de l’avenir suffisamment optimiste pour être souhaitable et suffisamment crédible pour déclencher les actions qui engendreront sa propre réalisation.» On se convainc aisément que cette formule ne peut trouver sens que dans cette métaphysique du temps que j’ai tenté de cerner, et dont elle décrit parfaitement la boucle reliant le passé et l’avenir. La coordination collective s’y réalise sur une image de l’avenir capable d’assurer le bouclage entre une production causale de l’avenir et son anticipation auto-réalisatrice.
[1] Par exemple, celui que j’ai tenté de faire dans mon Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, Paris, 2002 ; nouvelle édition, coll. Points, 2009.
[2] Hans Jonas, Pour une éthique du futur, Rivages poche, 1998, p. 103.
[3] Témoin l’échec dans ce domaine du traité de philosophie morale et politique le plus ambitieux du vingtième siècle, John Rawls, Théorie de la justice, Seuil, 1987 (orig., 1971).
Jean-Pierre Dupuy


