Patrick Savidan est directeur de la revue Raison publique et professeur de philosophie à l’Université de Poitiers
La morale et la politique font-elles bon ménage ? Au nom du réalisme politique, tout particulièrement dans le domaine des relations internationales, on a parfois défendu et il arrive que l’on défende encore, bien que plus sourdement, la nécessité de s’affranchir de préoccupations morales. On décrète alors, arborant à l’occasion une référence incertaine à la pensée de Machiavel, les dangers auxquels nous exposerait la sensiblerie de ces belles âmes (les bleeding heart liberals de la langue anglo-américaine), toujours promptes à s’offusquer des violences ou des libertés prises avec la loi alors même que le contexte exigerait d’y voir des moyens nécessaires. La politique, ce n’est pas la morale. La politique, c’est la gestion d’intérêts qui s’entrechoquent. C’est la continuation de la guerre, mais par d’autres moyens, pourrions-nous dire en pensant à la définition du politique à partir de l’opposition ami/ennemi que proposa le fameux Carl Schmitt, ce juriste allemand qui n’hésita pas à mettre son talent au service de l’appareil nazi pendant la seconde Guerre mondiale.
Cette séparation du moral et du politique ne s’est pas seulement déployée sous les auspices d’un tel réalisme guerrier. Au XXe siècle, s’est affirmé un libéralisme politique épris de tolérance et, pour cette raison même, déterminé à ne pas empiéter sur les libertés individuelles qui s’expriment à travers les choix de vie que doivent pouvoir accomplir les citoyens. Cette idée, dont on pourrait souligner les mérites en s’appuyant sur des penseurs aussi différents que le philosophe allemand de la fin du XVIIIe siècle Emmanuel Kant ou que l’écrivain, penseur et homme politique français Benjamin Constant, souligne la nécessité pour l’Etat de ne pas se mêler de ce qui ne le regarde pas, à savoir : de la vie privée des gens, de la manière que chacun peut avoir de viser une certaine représentation du bonheur pour lui-même et pour ceux dont il a la charge.
La force publique doit lutter contre l’injustice et faire respecter le droit, prévenir les torts et s’assurer du bon fonctionnement des mécanismes rétributifs, mais elle ne doit en aucun cas édicter une « politique de la vie bonne ». On dira en ce sens que l’Etat doit demeurer neutre sur le plan des valeurs, et on dénoncera les inconséquences liberticides d’un paternalisme politique qui se piquerait, pour employer une formule de Rousseau, de « changer la nature humaine ». Au fond, il importe peu ici que cet abstentionnisme moral du gouvernement et de ses services se justifie par la volonté de préserver – dans le respect des droits d’autrui – la liberté individuelle ou qu’il parte du principe qu’il est dangereux de confier un pouvoir aussi exorbitant à un Etat quel qu’il soit (il lui est déjà bien difficile de prendre en charge l’intérêt de tous, qu’il se garde donc de se soucier de l’intérêt de chacun). Peu importe, car le résultat est le même : le respect du pluralisme – et on pourra, si l’on veut, mettre la laïcité (et la critique que l’on en fait en France) au service de cette cause – impose au politique de ne pas interférer dans les choix moraux des individus, autrement dit : de tenir à distance de l’espace public toutes considérations d’ordre moral.
Fort bien. L’affaire paraît entendue. Les siècles passés nous ont donné l’exemple d’entreprises politiques ou théologico-politiques qui débouchèrent, au nom d’une « moralité » de circonstances, sur les pires atrocités. On sait aussi que ce n’est pas la même chose, d’un point de vue social, que d’être condamné parce qu’on a enfreint la loi et de l’être parce qu’on aura eu un comportement, des tendances, des agissements jugés « immoraux ». La politique permet une prise de distance que la morale abolit. Et peut-être pourrons-nous obtenir, par le simple respect de ce qui est juste, des résultats socialement plus satisfaisants que ceux auxquels nous porterait la recherche d’une conception du Bien commune à l’ensemble de la société. Reconnaissons donc qu’il peut y avoir un avantage certain à ne pas confondre un acte illégal et un acte immoral.
Pourtant n’y a-t-il pas quelque naïveté à penser que l’on puisse ainsi dissocier le moral du politique ? La justice elle-même n’est-elle pas d’ailleurs une notion placée depuis la plus ancienne antiquité au rang des vertus ? Sans aller jusqu’à rejouer la sempiternelle (mais toujours édifiante) tragédie du conflit entre Antigone et Créon, on perçoit bien ce que peut avoir d’artificiel le coup de scalpel qui, selon les circonstances de temps et de lieux, tranchera dans le vif des mœurs pour déterminer ce qui y relève de la morale et ce qui appartient au politique. Les féministes qui durent batailler ferme pour établir qu’au sein du couple et de la famille se posent des problèmes appelant des solutions politiques le savent bien. De même, comment imaginer que les lois bioéthiques puissent, dans les phases d’élaboration et dans leur contenu, faire abstraction de tout dimension morale, alors même qu’elles entreprennent de dire les conditions légitimes de la naissance, de la mort et de la vie ? Sur ces questions, les individus n’ont-ils pas des vues différentes selon l’arrière-plan culturel et moral plus ou moins conscient et cohérent qu’ils mobilisent ?
Le reconnaître, ce n’est pas faire le jeu du conservatisme. Discuter des valeurs ouvre sur la possibilité de les réviser et l’on sait que le recours aux valeurs peut servir de levier pour la critique de l’ordre et des désordres existants. La compréhension la plus « flexible » du droit, chère au doyen Carbonnier, montre bien que la loi a toujours un train de retard sur les innovations morales (il parlait alors de la possibilité du divorce, comme nous pourrions aujourd’hui parler de l’adoption homoparentale). Dire qu’il y a inévitablement de la morale dans le politique, ce n’est pas non plus sombrer dans un moralisme dont l’individualisme le plus radical serait seul préservé : décider que, pour ce qui le concerne, il n’appartient qu’à l’individu de trancher, c’est aussi défendre une position morale.
On ne peut séparer complètement la morale de la politique, cela signifie-t-il pour autant qu’il faille les confondre ? Certes, non. Une morale ne suffit pas à faire une politique. Une politique a pour objet de rendre possible et bénéfique la coopération entre les membres d’une société. Elle doit donc prendre en charge la question des intérêts légitimes, sans imaginer pouvoir tout faire plier devant les séductions d’une seule conception du Bien ou d’un seul système de valeurs. Inversement, elle ne peut se penser hors champs au regard de la morale. C’est vrai parce qu’une politique se doit de défendre des valeurs (la solidarité, la liberté, etc.), ça l’est aussi parce que la manière de faire de la politique comporte incontestablement une dimension morale. La façon d’appréhender la charge d’élu, le type de moyens que l’on s’autorise dans la conquête et l’exercice du pouvoir, engagent ce qu’il faut bien appeler des vertus. On n’attend pas des politiques à cet égard qu’ils atteignent on ne sait quelle figure de la sainteté, mais qu’ils acceptent au moins de porter le poids des contraintes que leur impose une simple forme de décence.
On le voit, la séparation et la confusion du moral et du politique sont les figures inversées d’une même facilité coupable. Si la politique s’abstient de verser dans une exaspérante moraline et qu’elle reste attachée à la protection des libertés morales, elle peut alors se constituer en cadre de délibération et de confrontation qui doit pouvoir permettre de déterminer les valeurs morales susceptibles d’être prises en compte dans l’organisation de la vie collective. La séparation de la morale et du politique n’est pas le point de départ de la politique, mais doit faire, dans sa définition même, l’objet du débat public. Faire la part des choses entre ce qui relève de la morale collective et ce qui appartient à la morale de chacun, ça ne saurait être la base d’un programme politique, mais c’est un point de méthode qu’il serait coûteux pour la réflexion politique de négliger.
Patrick Savidan


