Ruwen Ogien est philosophe. Il a récemment écrit La vie, la mort, l’Etat. Le débat bioéthique, Grasset, Paris, 2009.
Pour des raisons qui ne sont pas toutes purement philosophiques, Kant est devenu (ou redevenu) la référence ultime dans les débats publics relatifs aux questions dites « éthiques ». [1]Peut-on encore imaginer une discussion sur les mères porteuses, l’euthanasie, l’expérimentation sur les embryons, le clonage, l’assistance sexuelle aux handicapés, qui ne tournerait pas autour des trois slogans inspirés par sa pensée : il ne faut pas « instrumentaliser » la personne humaine, la traiter comme un « simple moyen », et porter atteinte à sa « dignité » ? [2] Non, bien sûr.
[1] Frédérique Dreifuss-Neitter, « Le principe cardinal est le respect de la dignité de la personne humaine », propos recueillis par Anne Chemin et Cécile Prieur, Le Monde, 10 juin 2009.
[2] Ces slogans sont dérivés du fameux impératif « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans celle de tout autre toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen » : Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), trad. Victor Delbos revue par Alexandre Philonkenko, Paris, Vrin, 1982, p. 106.
Même la critique marxiste de la marchandisation, c’est-à-dire de la commercialisation de biens qui, de l’avis à peu près général, devraient échapper à l’échange contre de l’argent (le corps humain, ses produits, ses organes, etc.) est revenue dans le débat public sous des habits kantiens, en tant que refus catégorique de tout ce qui pourrait ressembler à une atteinte à la dignité de la personne humaine.[1] La morale laïque républicaine était d’inspiration kantienne.[2] Les progressistes d’aujourd’hui doivent-ils se féliciter de ce retour à Kant ? Doivent-ils se réjouir de la place majestueuse qui est donnée, dans le débat public, à la notion kantienne de dignité de la personne humaine? C’est loin d’être évident.
Symétrie morale
Chez Kant, la symétrie morale entre ce que nous faisons aux autres et à nous-mêmes est complète. Pratiquement, elle s’exprime dans l’identité de traitement moral du suicide et du meurtre. Ainsi, pour évoquer un débat qui nous préoccupe aujourd’hui, même s’il était possible d’interpréter l’aide médicale active à mourir comme une forme de suicide, un kantien devrait la juger moralement inacceptable, tout simplement parce que, pour lui, le suicide est moralement inacceptable. Qu’est-ce qui justifie cette symétrie morale pour Kant? Elle est dérivée de l’idée que nous sommes des personnes et non des animaux ou des choses. En tant que personnes, nous ne pouvons pas être traités simplement comme des moyens mais toujours en même temps comme des fins. Et ce principe vaut aussi bien pour le rapport à soi que pour le rapport aux autres.
Rapport à l’autre
Pour Kant, du fait que nous sommes des personnes et non des bêtes, personne ne peut nous tuer gratuitement, nous utiliser pour notre chair, nos poils, nos dents, nous manger, jeter nos restes à la poubelle, etc. Et du fait que nous sommes des personnes et non des choses, personne ne peut nous vendre, nous acheter, nous mettre en location ou nous détruire lorsque nous ne servons plus à rien, comme un vieux matelas ou des chaussettes trouées.
Rapport à soi
Mais c’est dans le rapport à soi que la notion kantienne de dignité intervient de la façon la plus significative. On l’a vu, en France, au cours des débats relatifs au lancer de nains, à la gestation pour autrui, à l’assistance sexuelle aux handicapés, ou au suicide assisté.[3] Dans tous les cas, les supporteurs de la dignité humaine ont proclamé : « Non Mesdames, non Messieurs, vous n’avez pas le droit moral de le faire, même si en le faisant vous ne causez aucun tort direct et intentionnel aux autres, même si ce que vous faites est le résultat d’une décision qui tient compte de toutes les contraintes auxquelles vous êtes confrontés dans votre vie. Car c’est contraire à votre dignité ».
L’appel à l’idée de dignité humaine est moralement et politiquement douteux
La notion de dignité humaine est-elle indispensable pour régler notre rapport moral aux autres ? Est-elle utilisée de façon légitime pour régler le rapport moral à soi ? Je ne le pense pas. Pour ce qui concerne le rapport aux autres, il existe un principe de non nuisance qui exige de ne pas porter atteinte à leurs droits fondamentaux (ne pas les torturer, les déporter, les priver de leurs biens, ne pas surveiller leur vie privée, les faire souffrir inutilement, leur ôter la vie sans raison impérieuse, etc.).[4] Ce principe de non nuisance aux autres n’est-il pas suffisant ? N’est-il pas évident par lui-même ? Pourquoi serait-il nécessaire de le justifier ? Pourquoi serait-il nécessaire d’ajouter que, s’il ne faut pas nuire aux autres, c’est pour éviter de porter atteinte à leur dignité? On voit bien ce qu’il y a d’horrible dans le fait de gazer des handicapés mentaux. On comprend bien que c’est violer tous leurs droits. À quoi sert-il d’ajouter que c’est « contraire à leur dignité » ? À rien, du point de vue éthique. C’est même une affirmation dangereuse à certains égards. Pourquoi ? Eh bien, parce que supposer que la référence à la dignité humaine est nécessaire pour justifier des droits, c’est, en réalité, affaiblir ces droits. C’est laisser croire qu’ils ne sont pas évidents par eux-mêmes. C’est suggérer qu’ils sont bâtis sur du sable. C’est juger qu’ils ont besoin d’être « fondés » sur une valeur, la dignité humaine, qui serait, donc plus solide que ces droits.
Dans le rapport à soi-même, il faut se méfier encore plus de l’appel à la notion de dignité humaine. Lorsqu’il vise à régler le rapport à soi, cet appel est paternaliste, car il entend à nous protéger de nous-mêmes comme si nous étions des enfants turbulents et irresponsables, incapables de savoir par nous-mêmes ce qui est bien pour nous. Il peut servir à justifier la pénalisation de toutes sortes d’actions et de relations dans le domaine sexuel ou celui de la procréation, de la gestation pour autrui aux relations sadomasochistes entre adultes consentants en passant par le travail sexuel. Il n’est pas très étonnant que ce soient des institutions paternalistes comme l’Église, des partis politiques conservateurs, ou des penseurs puritains ou moralistes, qui multiplient les références à la dignité humaine.
L’appel à l’idée de dignité humaine n’aide pas à éclairer le débat public
L’appel à l’idée de dignité humaine n’est pas seulement moralement et politiquement douteux. Il est peu susceptible de faire progresser le débat public, car il est source de confusions et non de clarté. Il permet de justifier des causes parfaitement contradictoires, comme le montre le débat autour de l’euthanasie. Au nom de la dignité humaine, on peut aussi bien justifier l’interdiction d’aider activement à mourir des patients souffrants et incurables que le contraire. Par ailleurs, en dépit de ses prétentions, l’appel à l’idée de dignité humaine ne permet pas de faire un tri suffisamment précis entre ce qui peut être légitimement acheté ou vendu et ce qui ne peut l’être en aucun cas. Est-il contraire à la dignité humaine de demander une rémunération en échange de la mise à la disposition d’autrui de son image ou de ses découvertes scientifiques ? Pourquoi serait-il contraire à la dignité humaine de vendre ses capacités à donner du plaisir sexuel ou à porter un enfant d’une autre et non de vendre ses capacités athlétiques, sa patience, son habileté, ses connaissances ou son intelligence ? Il n’y a pas de réponses à ces questions qui fassent l’unanimité. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que le débat public sur les « dérives mercantiles qui portent atteinte à la dignité humaine » se déroule dans la plus grande confusion.
Pensez aux arguments en faveur du contrôle de la diffusion des œuvres sur Internet. Parmi ceux qui défendent un contrôle légal, avec des sanctions pénales sérieuses pour les contrevenants, certains le font au nom de la guerre contre l’« ordre marchand » qui dominerait la planète. En même temps, ils trouvent parfaitement légitime que les artistes soient payés pour leurs œuvres au prix du marché, au nom d’un « droit d’auteur » qui serait sacré et intangible.[5] Il y a probablement une cohérence, mais elle est difficile à saisir. En ce qui concerne la mise à la disposition d’autrui de parties de son corps (rein, lobe de foie, etc.) ou de produits de son corps (sang, sperme, ovocytes etc.), le refus d’envisager toute forme de rémunération par crainte de l’atteinte à la dignité humaine en raison des dérives mercantiles possibles est souvent irréfléchi. Il y a, en effet, beaucoup d’argent qui circule dans ces activités, pour payer le personnel soignant et administratif, la maintenance des locaux et des instruments techniques, la recherche et les laboratoires pharmaceutiques, etc. Personne ne semble penser que c’est une expression ignoble de la « marchandisation » du monde. Le seul qui n’aurait pas le droit moral d’être payé ou compensé pour sa participation au processus thérapeutique serait le donneur. Pourquoi ?
Qui profite de l’appel à la « dignité de la personne humaine » et de la dénonciation dérivée de la « marchandisation du corps humain » ?
Lorsqu’on suit certains débats publics de plus près, ceux qui concernent les lois de bioéthique par exemple, on s’aperçoit que l’appel à la dignité de la personne humaine et la dénonciation, dérivée, de la marchandisation du corps humain, servent surtout à justifier l’exclusion de certaines innovations normatives dans les affaires familiales ou sexuelles. Ainsi, on invoque la protection de la dignité humaine ou le refus de toute dérive mercantile pour justifier le refus de légaliser la gestation pour autrui ou d’accorder aux femmes dites « âgées » et aux couples gays des droits d’accès à l’assistance médicale à la procréation. Mais ce qui oriente ces prises de position répressives, en réalité, ce sont souvent des engagements conservateurs ou religieux, la volonté de protéger à tout prix la famille « normale », c’est-à-dire jeune, féconde et hétérosexuelle. Ce que signifie « dignité de la personne humaine », ce n’est rien d’autre, dans ce cas, que « supériorité morale d’une certaine forme de normalité ».
Conclusion
Dans le débat public d’aujourd’hui, la notion kantienne de dignité de la personne humaine est plutôt utilisée de façon paternaliste, non pour régler le rapport aux autres mais pour protéger les gens d’eux-mêmes. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, elle ne sert pas à renforcer nos droits fondamentaux mais à les affaiblir. Elle ne sert pas à étendre nos libertés individuelles mais à les limiter. Chaque fois qu’on propose une innovation en matière de sexualité ou de procréation (comme l’assistance sexuelle aux handicapés ou la gestation pour autrui), on vous jette à la figure l’argument de l’atteinte à la dignité humaine et son dérivé, l’argument de la marchandisation. On présente ces arguments comme les derniers remparts de la civilisation contre la barbarie. Mais ce sont, en réalité, des idées répressives, qui finissent par nous interdire d’envisager toute utopie sexuelle ou sociale. Il me semble que pour voir les choses autrement, pour retrouver le goût de ces utopies, il faudrait nous libérer de Kant et non sacraliser sa pensée.
[1] Voir, entre autres, Sylviane Agacinski, Corps en miettes, Flammarion, 2009.
[2] Charles Renouvier, Petit traité de morale à l’usage des écoles primaires laïques, (1879), réédition présentée par Marie-Claude Blais, INRP, 2003.
[3] Hélène Thomas, « Du lancer de nain comme canon de l’indignité. Le fondement éthique de l’État social », Raisons politiques, 6, 2002, 2, p. 37-52.
[4] John Stuart Mill, De la liberté, (1859), trad. Fabrice Pataut, Pocket, Paris, 1990
[5] Cf, la lettre signée en mai 2009 par Michel Piccoli, Juliette Gréco, Pierre Arditi, et quelques autres artistes qui se réclament de la gauche, pour condamner la décision du PS de ne pas soutenir la loi dite « Hadopi ».
Ruwen Ogien




Je comprends mieux pourquoi le Code de la Santé publique emploie 19 fois le mot dignité.
Merci Ruwen OGIEN, pour cette réflexion.
C’est un danger permanent en philosophie et en politique: on érige des principes, on les sacralise, puis on les instrumentalise….. au risque parfois de les trahir !