Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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Un devoir de morale ?

Alain Bergounioux est directeur de la Revue socialiste

La notion de morale n’est pas d’un usage aisé chez les socialistes dès que l’on veut dépasser les banalités d’usage. Cela tient bien sûr, à ce que celle-ci a été (est ?) une arme favorite de la droite conservatrice. Tout le monde à gauche se dresse contre la menace d’un « ordre moral », évocateur de celui des conservateurs des années 1870 et plus encore de celui du régime de Vichy, tous les deux fortement cléricaux.

Cela vient aussi – ce qui est moins dit – de l’influence, plus ou moins affirmée, du marxisme dans la pensée de la gauche qui n’entendait de vérité morale que prise dans une situation concrète et faisait de la moralité un élément de l’idéologie bourgeoise. Les partis communistes ont néanmoins développé une morale propre, opposée à « la morale bourgeoise » – « Leur morale et la nôtre », disait le Trotski de la Révolution d’octobre – mais ils l’ont toujours subordonnée aux « intérêts de classe » du prolétariat, donc, aux intérêts de parti, amenant ainsi une redoutable confusion entre les fins et les moyens. Les socialistes, historiquement, se sont retrouvés dans une position intermédiaire, critiques de la « morale bourgeoise », dans ce qu’elle portait de conservatisme et d’hypocrisie, mais héritiers également de la « morale républicaine », qui n’était évidemment pas sans liens avec la première… La définition et la portée d’une morale humaniste a ainsi souvent prêté à débat entre socialistes.
Les évolutions intervenues depuis les années 1960 – pour l’essentiel – ont encore compliqué la situation. La force des revendications individualistes, en effet, encouragées par l’amélioration des conditions de vie, a fait de la liberté de choix des individus un principe dominant des sociétés. Les combats pour élargir les libertés individuelles, en matière de sexualité, en matière culturelle, ont été le plus souvent portées par les socialistes et la gauche – beaucoup plus que par la droite qui a mené nombre de batailles d’arrière-garde, comme le débat sur le PACS l’a encore montré en 1998. La liberté d’une société des individus, en même temps, a créé une tendance à séparer, de plus en plus, ce qui est de l’ordre de la morale privée, laissée au libre choix des individus, de ce qui est de l’ordre de la morale collective, entendue comme relevant principalement du domaine de la loi. Les partis politiques « généralistes », donc de gouvernement, délégitimés partiellement pour statuer sur les questions de morale (ou qui se sont ressentis comme tels) ont pris dès lors l’habitude de quitter ce terrain difficile, confortés, qui plus est,  en ce sens, par le primat de l’économie dans les politiques gouvernementales. Cela est vrai pour le Parti socialiste français, mais également pour les autres partis européens socialistes, sociaux-démocrates ou travaillistes. La réflexion sur ce que peut être une vision nouvelle de la vie en société a tendu à céder la place à une invocation aux « valeurs »  - les problèmes (certes difficiles avec l’avancée des sciences), concernant la naissance, la sexualité, la mort étant de manière euphémistique, qualifiés, le plus souvent, de « question de société ».

Il y a de bons arguments pour s’en tenir là. La difficulté, voire l’impossibilité où nous sommes de trancher entre les différentes conceptions que se font les individus et les groupes, de ce que doit être une « société bonne », incite à fixer des limites précises à l’ambition politique. Les déceptions entraînées par les mécomptes des grandes idéologies politique du XIXe siècle et du XXé siècle, la perte d’autorité des religions pour une grande majorité des populations, même pour les croyants dès qu’il est question de morale, pèsent en ce sens. Devons-nous, cependant, nous en tenir à une conception minimale de la morale, juste ce qui nous permet de vivre ensemble dans un pluralisme assumé des valeurs ? Devons-nous nous reposer seulement sur la loi, qui n’a le droit d’interdire que les actions nuisibles à la société ? Le débat n’est pas neuf. Il est même consubstantiel à notre modernité. Parler de « progrès moral » fait toujours courir le risque d’intolérance, de conformisme, voire de bigoterie….

Mais, avant de statuer, nous devrions également tenir compte du contexte dans lequel nous vivons aujourd’hui. Les progrès continus vers la liberté individuelle de choix de vie  ont aussi un prix, l’incertitude est notre lot quotidien dans nos vies personnelles et professionnelles. Un auteur comme Zygmunt Bauman, qui s’interroge sur les conditions de possibilité d’une éthique dans une société devenue « liquide » [1] met l’accent sur l’importance également de la cohésion pour l’équilibre même de nos sociétés. Cette interrogation recoupe le débat clef de la philosophie politique anglo-saxonne entre les « libéraux », qui pensent qu’il ne doit y avoir que des individus libres et égaux en droit, comme John Rawls et les « communautariens », comme Charles Taylor ou Michael Walzer, qui reconnaissent les identités particulières. Notre modernité, en effet, est faite de paradoxes. Plus notre société est complexe, plus la demande de solutions simples est forte, plus la perspective devient globale, plus le local demeure attractif, plus nos vies sont structurées par l’incertitude, plus nous avons besoin de défendre quelque chose… Nous combattons pour des sociétés libres, mais nous voulons aussi des sociétés démocratiques. Longtemps le socialisme a porté un message culturel et éthique qui légitimait en profondeur ses politiques. Il suffit de relire Jean Jaurès et Léon Blum pour se le rappeler. Ils ont su rejeter ce qu’il y avait de faux dans le matérialisme, qu’il soit d’inspiration libérale ou marxiste… De la crise actuelle du socialisme européen, il y a plusieurs causes, mais l’une d’entre elles est la perte d’un sens moral, historique, culturel pour ses politiques. Non qu’il ne soit pas présent dans les engagements et les motivations militants. Mais il n’est plus suffisamment explicite. Or, pour créer (recréer ?) des liens de solidarité, il faut clairement exposer ce que doit être le « bien commun ». C’est une condition pour restaurer la vérité, la bienveillance, la réciprocité entre les femmes et les hommes.

C’est le débat que  ce numéro de la Revue Socialiste veut rouvrir explicitement. Les conclusions ne se laisseront pas résumer simplement dans un texte. Elles sont là seulement pour nous aider à distinguer entre ce qui est et ce qui doit être.


[1] Zygmunt Bauman, L’éthique a-t-elle une chance dans un monde de consommateurs ? Climats, Paris, 2010

Alain Bergounioux

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