L’héritage post-communiste, l’idéal social-démocrate et les contraintes de la transition dans les débats internes de la gauche hongroise.
Gábor Egry est docteur en histoire, chercheur associé à l’Institut d’histoire politique de Budapest, et rédacteur en chef de la revue Multunk.
Les décennies suivant le changement de régime dans l’Europe centrale et orientale ont coïncidé avec le déclin de la social-démocratie occidentale et le démantélement progressif de l’Etat social. Les défis posés par le thatchérisme, le reaganisme, le néo-libéralisme – autant d’idées et d’idéologies qui ont façonné la transition en Europe centrale et orientale par ailleurs – ont ouvert une longue période d’introspection et de recherche de solutions durables à gauche.
Les débats qui s’ensuivirent confrontèrent les concepts de tradition, de rénovation, de modernisation et d’accommodation aux évolutions du monde, et, en dépit des solutions temporaires offertes par la troisième voie, ces débats ne sont pas encore tranchés aujourd’hui. Parallèlement, la crise économique et les désastres politiques qu’elle a entraînés ont relancé la quête d’une gauche porteuse d’idées offrant des solutions aux problèmes des sociétés européennes s’appuyant sur les valeurs classiques de liberté, d’égalité et de solidarité, et d’une gauche puissante en tant que force politique en Europe et dans le monde.
Les hauts et les bas des partis socialistes et sociaux-démocrates n’ont pas été limités à l’ouest et les débats qui en résultèrent se sont aussi tenus en Europe centrale et orientale. Toutefois, dans ces pays, des problèmes plus spécifiques – inhérents au processus de transition et à l’héritage particulier d’une gauche caractérisée par des décennies de dictature, l’absorption et la déformation de la sphère social-démocrate (syndicats et associations) par leurs “partenaires” communistes – nécessitent d’être résolus. Par conséquent, les débats n’ont pas exclusivement porté sur les politiques à mener ; ils n’ont pas non plus constitué des tentatives de réexaminer complètement la social-démocratie au sens où elle est présente en Europe de l’Ouest. Au delà de ces questions lourdes, la principale préoccupation du spectre intellectuel à gauche a été de reconstruire une gauche démocratique et de redécouvrir un héritage approprié pour un parti agissant dans un système et une société démocratiques. Les socialistes, les sociaux-démocrates, la gauche alternative et même les quelques communistes restant ont appris à incarner la gauche politique après l’effondrement d’un vieux monde qu’ils n’aimaient pas forcément mais auxquels ils s’étaient habitués.
Etant donnés les changements du paysage politique, économique et institutionnel du pays, de même que la profondeur des transformations, il n’est pas étonnant que la question de l’authenticité ait été et soit encore un point central de discussion à l’intérieur et entre les partis et les organisations de gauche. Dans la mesure où l’organisation qui aurait réussi à incarner la gauche dans la démocratie semblait assurer la continuité de son existence et de son influence, cette question revêtit une importance fondamentale pendant et juste après la transition politique. Cependant, comme il devint assez vite évident que le parti socialiste hongrois – en lui-même une coalition de courants très divers – jouerait ce rôle, les débats sur l’authenticité furent portés en dehors du parti. Ce n’est qu’à cause des mauvaises performances du gouvernement libéral-socialiste après 2006 et du mauvais résultat aux élections européennes de 2009, que la perspective de l’émergence de sérieux compétiteurs sur ce plan devint crédible. Cette conjonction – avec les effets de la crise économique – ouvrit la voie à un questionnement sur la reconnaissance du parti comme une authentique organisation de gauche par l’extérieur.
Néanmoins, la définition de la gauche après le changement de régime n’avait jamais constitué le ciment du parti socialiste. Les courants du parti insistaient chacun sur des valeurs et des références différentes, et donc soutenaient des propositions politiques différentes, si ce n’est souvent divergentes. La question de l’authenticité n’était donc pas qu’une question de principe, mais bien une façon de définir des lignes d’action autant que des lignes d’attaque une fois dans l’opposition. Dans ces débats, les enjeux-clés ont été le rôle de l’Etat dans l’économie de marché, l’attitude à adopter vis-à-vis du capitalisme et du capital étranger, l’avenir de l’Etat social et des institutions, la possibilité et l’horizon de convergence vers l’Europe (toujours perçue comme le “monde riche”) et la montée des inégalités sociales.
En fonction de la vision de ces différents problèmes, on a pu distinguer, à partir de 2006, au sein du parti socialiste, puis plus tard dans toute la gauche, trois tendances principales. Le premier groupe rassemblait et rassemble toujours les avocats de la “modernisation”, pour la plupart membre des cercles technocrates et réformistes de la fin de l’ère Kadar (NDT : dictateur communiste au pouvoir jusqu’en 1989) et les intellectuels sociaux-libéraux. Leur conviction que le modèle de transition basé sur les investissements directs étrangers a, pour une petite économie ouverte comme celle de la Hongrie, non seulement fait ses preuves, mais est aussi le seul viable, demeure inébranlable. Ils sont volontaristes en matière de réduction du rôle de l’Etat, et s’intéressent surtout à la façon dont la Hongrie peut gagner la compétition économique avec ses partenaires régionaux. Sans surprise, ils considèrent le capitalisme comme le meilleur système et privilégient la compétitivité à la cohésion sociale. Par conséquent, ils sont favorables à une réforme de la protection sociale sur la base de la prise en charge des individus par eux-mêmes et de la privatisation des services publics. D’après eux, ces solutions permettraient à la Hongrie de converger rapidement avec l’Ouest et d’atteindre le niveau de vie moyen de l’Europe en 15-20 ans. Dans la mesure où les fruits d’une croissance accélérée retomberaient progressivement sur tout le monde, la cohésion sociale n’est donc pas un problème. L’encouragement à s’éduquer et à entreprendre, par le biais de la fiscalité et du système de protection sociale, est plus important que celle-ci. Les “modernisateurs” décrits ci-dessus – presque des caricatures de l’économie de l’offre – furent considérés à gauche comme les “Occidentalisateurs” dont l’approche est toujours dominante dans la vie politique hongroise. Au delà de l’explication liée à la socialisation commune des personnalités se reconnaissant en elle au sein des réseaux de l’ère Kadar (dont la plus connue est le député Lajos Bokros, ancien ministre des finances), deux facteurs expliquent cette tendance. Tout d’abord, la majorité du parti se définissant comme social-démocrate a perçu cette idéologie comme nécessaire dans le cadre d’une perspective plus large de modernisation à l’occidentale d’une société hongroise historiquement en retard. Ils considèrent cette entreprise comme une référence aux tentatives de réforme du début du vingtième siècle, alors activement soutenues par le parti social-démocrate. Au-delà de cette construction historique, l’émergence du New Labour et du Neue Mitte à la fin des années 1990 facilita l’acceptation de la promotion du marché en tant qu’authentique politique de gauche. En tant que représentants du principal courant progressiste en Europe plaisant tant aux politiciens, aux technocrates, qu’aux experts acclamés également à l’étranger, les modernisateurs ont ainsi occupé ainsi le centre du champ politique entre les anti-capitalistes de droite et de gauche.
La deuxième principale sensibilité, les « socialistes traditionnels » ou – du moins si on se concentre sur leur vision de l’économie – « les keynésiens », est moins homogène que celle des « modernisateurs ». Bien que convaincus du fait que la Hongrie n’avait d’autre choix que celui de bâtir une solide économie de marché, ils ont été plus prudents en matière de privatisation, et ont préféré un système de sécurité sociale dirigé par l’Etat ou dominé par l’Etat, ont appelé à une intervention de l’Etat et à un investissement dans des secteurs comme l’éducation, ont soutenu des politiques de soutiens plus actives en direction des travailleurs par opposition aux incitations fiscales. Leur vision du capitalisme n’est pas libre de toute suspicion sur la capacité du marché à résoudre la question des inégalités, et ils ne prennent pas pour argent comptant l’idée de convergence rapide des économies. Quand la Hongrie fut confrontée aux limites de sa politique économique et à la faiblesse des ressources à la disposition de l’Etat (comme lors du programme d’austérité du gouvernement Gyula Horn en 1995-1996), ils proposèrent de donner la priorité à l’éducation en tant que système apte à réduire les différences sociales et à développer le capital humain, une option nécessaire pour changer de régime de croissance en passant d’un modèle reposant sur les investissements directs étrangers à un modèle s’appuyant sur la valeur ajoutée apportée par le travail.
La troisième sensibilité est la “gauche populiste”. Cette dénomination a peu de rapport avec la définition actuelle du phénomène populiste en sciences politiques, elle tire en effet son origine de la Hongrie de l’entre deux guerres, quand un puissant courant intellectuel mit en avant les problèmes économiques et sociaux d’une grande partie de la population rurale – et ce, en résonance avec d’autres idéologies de l’époque, principalement de droite – et vit dans ces masses paysannes une potentielle ressource pour le renouveau national, particulièrement parce qu’elles étaient perçues comme les gardiens de l’essence de la nation. L’orientation sociale prononcée du groupe, ainsi que sa définition de la démocratie en tant que système dans lequel les intérêts des masses guident l’action des élites, créa une attraction à gauche, et, grâce à ces convergences, ce mouvement survécut aux années de dictature et eut un impact sur les adhérents du parti. Sans surprise, cette sensibilité a tendance à préférer l’autarcie, rejette les investissements étrangers parce qu’ils évincent les entreprises locales et à la place donnerait volontiers d’importantes aides d’Etat aux entreprises hongroises, préfère un Etat fort distribuant de généreuses allocations sociales et voit l’agriculture comme la ressource envisageable d’une forte performance économique. L’accroissement du rôle du marché est ici conçu comme une adaptation à la mondialisation, et donc une menace pour la culture et l’identité nationale. Toutefois, une politique économique reposant sur les idées de cette sensibilité leur apparaît comme une opportunité de convergence.
Les différences soulignées ci-dessus donnent l’impression que les débats et les prises de position au sein de la gauche hongroise ne sont globalement pas dissemblables de ceux des autres pays européens. Cette impression n’est pas injustifiée, et d’ailleurs rend-elle peut-être la liste des questions en débat un peu ennuyeuse. Cependant, la marge de manœuvre restreinte caractéristique du processus de transition, les évolutions de la conjoncture économique internationale et les traditions problématiques de la gauche hongroise ont non seulement conduit à une domination quasi incontestée des “modernisateurs” mais aussi empêché tout débat approfondi sur les conséquences de la crise de 2008-2010. L’ère Kadar – et Rakosi – fait indéniablement partie de l’héritage de la gauche hongroise, ce qui n’est pas sans poser de problème. Au-delà de sa nature non démocratique, cette ère fut marquée par de piètres performances économiques. Le changement de régime en Hongrie a reposé sur l’idée que le système était en banqueroute non seulement sur le plan politique, mais aussi sur le plan économique. Par conséquent, l’ère Kadar ne peut servir de référence pour un parti démocratique de gauche, malgré la sympathie que purent susciter la mobilité sociale qu’elle offrit et l’ampleur de l’Etat-providence. De plus, cette période fut synonyme d’économie d’endettement, marquée par des dépenses publiques inconsidérées au regard de la performance économique. Le soutien envers des politiques ressemblant à celle de l’ère Kadar fut donc rejeté en tant que retour vers le passé et signe que les socialistes étaient incorrigibles. En ce sens, l’idée d’un parti démocratique était liée à l’acceptation enthousiaste de politiques favorables au marché que le parti soutenait. Le projet du parti social-démocrate était caractéristique de ce préjugé qui se définissait dans presque toutes ses dimensions comme en opposition à l’ère Kadar, repoussant ainsi de manière inconsciente des éléments traditionnels de la social-démocratie. Ceci fut d’autant plus facile que le parti social-démocrate traditionnel avait été absorbé par le parti communiste en 1949.
Au delà de ces problèmes – et en raison des exigences mentionnées plus tôt – les gouvernements socialistes furent responsables de deux périodes d’austérité fiscale après 1990. Sans surprise, l’action « courageuse » et « audacieuse » des gouvernements socialistes fut présentée comme le signe clair d’une dissociation de l’ère Kadar, ce qui fut par ailleurs légitimé par l’émergence du New Labour. Désormais, toute critique de ces politiques fut décrite comme un reste suspect du passé, un signe de nostalgie, ou pire, la preuve d’une opposition au progrès. Le progressisme devint dès lors le courant politique dominant, fusionnant en son sein les politiques favorables au marché et une vision de gauche de l’avenir, niant toute légitimité à toute critique du capitalisme ou des bilans de ce courant politique.
Toutefois, il commença à être sérieusement discrédité quand la crise de 2008 éclata, au moment où la réforme du système de santé était en train d’échouer. Ses contradictions intrinsèques (particulièrement celle entre la volonté de réduire les impôts et le taux de redistribution d’un côté et la volonté de préserver un bon niveau de service public et un bon système social) étaient déjà impossibles à résoudre avant la crise. Néanmoins son influence resta suffisamment forte pour rejeter toute critique du modèle de croissance des années précédentes bien que la crise eut révélé ses défaillances. Intellectuellement, la crise n’est pas analysée dans son contexte international, mais uniquement dans le contexte hongrois, justifiant ainsi une autre vague de réformes favorables au marché. Toutefois, à la différence des années 1990 où les critiques restèrent internes au parti et hors de vue de l’opinion publique, de nouvelles organisations défiant les socialistes apparaissent aujourd’hui à gauche. Après deux décennies de domination de la gauche et de ses débats, une nouvelle gauche urbaine, écologiste, modérément anti-mondialiste – unie par des affinités générationnelles et un mode de vie commun – est apparue sur la scène avec un pouvoir d’attraction sur les socialistes post-communistes et dans une certaines mesure marxistes. Entretemps, Lajos Bokros (NDT, député européen néo-conservateur) s’est fait le promoteur d’un programme néo-libéral, attirant vers lui les « modernisateurs ».
En dépit du fait que les perspectives pour ces partis et pour les socialistes ne soient guère brillantes pour les prochaines élections, l’affaiblissement des socialistes peut être source d’opportunités pour l’avenir. La concurrence d’un parti plus tourné vers l’avenir d’un côté, et d’un parti plus ouvertement libéral de l’autre pourrait contribuer à une clarification, y compris au sein du parti socialiste. Si les socialistes sont capables de surmonter leur défaite imminente (NDT : l’article a été rédigé avant les élections de 2010 perdues par les socialistes) et de lancer l’impulsion d’un renouvellement idéologique, cette situation permettrait d’éclaircir les positions à gauche. De surcroît, dans la mesure où la question de l’authenticité ne serait plus traitée en référence à l’opposition à des périodes sombres de l’histoire, mais bien en référence à des valeurs et des idées orientées vers une société plus égalitaire, cela leur permettrait de se détourner du passé pour regarder vers l’avenir.
Gábor Egry


