Florence Faucher-King est directrice de recherche au Centre d’études européennes de Sciences Po et auteure de Les gouvernements néotravaillistes. Bilan de Tony Blair et Gordon Brown, avec Patrick Le Galès, Paris, Presses de Sciences Po, 2010.
Après 13 ans au pouvoir le parti travailliste vient de perdre les élections et d’essuyer une défaite historique avec 29% des suffrages exprimés (contre 36% en 2005). La défaite était attendue car depuis la prise de fonction de Gordon Brown à la tête du parti et comme Premier Ministre en juin 2007, le parti conservateur avait maintenu une nette avance dans les enquêtes sur les intentions de vote. Devancés de 7 points par les Conservateurs de David Cameron, les travaillistes ont néanmoins réussi à emporter 258 sièges à la Chambre des Communes.
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Malgré l’attention reçue par Nick Clegg durant la campagne, les Libéraux-démocrates n’ont que faiblement augmenté leur part en voix (23%) et perdu 4 sièges. Aucun parti n’ayant obtenu la majorité absolue, ces derniers ont obtenu une position clé leur permettant de négocier un accord de coalition. De nombreux, à gauche, espéraient une coalition « progressiste » – pourtant compliquée par l’impopularité écrasante de Gordon Brown et le fait que les deux partis auraient dû chercher le soutien des partis nationalistes. Néanmoins, les libéraux-démocrates ont choisi de former un gouvernement de coalition avec les Conservateurs.
Elus en 1997 comme parti social démocrate, les néo-travaillistes ont mené des politiques hybrides combinant libéralisme économique (inspiré par les réformes américaines), anti-libéralisme politique (c’est à dire contraignant l’individu en matière de politiques sociales et d’immigration par exemple) et volonté de démocratisation (notamment par l’ouverture des opportunités à tous quelles que soient leurs origines, notamment sociales). Ils ont utilisé tous les ressorts de l’Etat et expérimentés l’introduction d’une société de marché, c’est-à-dire une société au sein de laquelle les principes de l’économie de marché orientent et contraignent les comportements des organisations et des individus. Le langage de l’égalité a disparu dans la poursuite d’un idéal de société méritocratique et inclusive, orientée vers la réalisation des aspirations des classes moyennes, et au sein de laquelle la justice sociale est liée aux efforts individuels et à la capacité à s’adapter aux exigences et aux circonstances. Les aspects structurels des inégalités et les effets du capitalisme financier ont été largement passés sous silence. Du point de vue de l’ouverture démocratique, les gouvernements travaillistes ont privilégié à la fois les individus consommateurs et les communautés. Ils ont contribué à dépolitiser la décision gouvernementale en justifiant le rôle croissant de commission d’experts et d’agences semi-autonomes et en multipliant les indicateurs de performance et les audits. La démocratisation a pris la forme d’une multiplication d’expérimentations et pour les citoyens d’une injonction à la participation. L’Etat encourage les initiatives et définit strictement les règles du jeu, n’hésitant pas à sanctionner les transgressions, les erreurs ou les échecs.
La situation pour les travaillistes est aujourd’hui délicate. Le parti est affaibli : ses effectifs ont fondu de moitié depuis 1997 et sont désormais inférieurs à 200000 adhérents directs1. Les coffres sont vides car les dons, notamment ceux des plus fortunés, ont décliné. Financièrement le parti risque de renouer avec une dépendance à l’égard de la manne syndicale. La modernisation de l’appareil partisan a permis de limiter le pouvoir des militants et le rôle de la conférence annuelle dans l’élaboration des projets politiques. Le National Policy Forum, qui devait permettre un contact étroit entre le gouvernement et la base du parti grâce à un système de consultation largement ouvert, n’a pas apporté les bénéfices escomptés : non seulement les préoccupations des adhérents n’ont guère été entendues, mais le gouvernement a échoué à l’utiliser efficacement comme outil pédagogique. Le changement a donc contribué à la démobilisation des militants sans être compensé par une participation plus importante des adhérents ou des sympathisants.
Les politiques menées ont également créé un profond malaise dans l’électorat travailliste traditionnel2. Bien qu’ils aient retrouvé durant la campagne des accents populaires en promettant des changements qui préservent les aspirations sociales et les services publics, les résultats montrent l’érosion de leur soutien dans toutes les couches populaires, et tout particulièrement chez les travailleurs manuels qualifiés qui se sont cette fois reportés sur les Conservateurs. Les seules catégories au sein de laquelle les travaillistes ont maintenu une avance en voix sur les conservateurs sont celles regroupant les moins qualifiés et les plus pauvres (parmi lesquels les retraités). Un important bémol est néanmoins que depuis 2001 l’abstention électorale a fortement augmenté chez les plus démunis3. L’érosion du soutien travailliste est également marquée dans l’Angleterre des classes moyennes des Midlands et du Sud dans son ensemble – des banlieues et des petites villes – que Tony Blair avait su conquérir. En dehors du Grand Londres, le vote travailliste se concentre désormais dans ses bastions du Nord et de l’Ecosse. Les travaillistes n’ont pas non plus réussi à reconquérir les votes des électeurs issus de l’immigration, qui avaient déserté en 2005 dans un contexte marqué par l’intervention militaire en Iraq. Le recul travailliste est lié à un essoufflement politique, à l’absence d’un projet social, d’une vision de l’avenir, qui s’est fait sentir durant la campagne. Pour toute promesse de renouvellement politique, ils ont annoncés qu’ils entendaient être jugés sur des objectifs chiffrés inscrits dans le programme et ont promis d’être les « garants » de services toujours plus adaptés aux exigences individuelles sans que l’Etat en soit toujours le fournisseur en raison des partenariats public-privé (PPP). Malgré la dérive bureaucratique et managériale largement dénoncée par les observateurs et les critiques, ils se sont contentés de réaffirmer leur conviction que l’appareil étatique est au cœur de toute réforme ou relance de l’économie. La défaite travailliste est une sanction à l’égard des dirigeants et du projet New Labour, Tony Blair et Gordon Brown demeurant plus impopulaires que leur parti et donc des handicaps électoraux.
Quelles sont les perspectives ?
Assumant la responsabilité de la défaite, Gordon Brown a immédiatement démissionné du leadership du parti. L’élection de son successeur prendra plusieurs mois car le parti a choisi non seulement d’épargner ses ressources4 mais également de donner le temps aux candidats de développer leur projet et d’organiser la mobilisation de leurs supporters. Les résultats seront annoncés à la veille de la conférence annuelle qui s’ouvrira à Manchester le 26 septembre5. Le mode de scrutin est complexe et implique trois collèges électoraux (députés, syndicats, adhérents directs), pesant chacun un tiers des voix. Au sein de ces collèges le vote est individuel, secret et postal. Les résultats au sein du collège des adhérents sont cruciaux en terme de légitimité mais les candidats ne peuvent se permettre de négliger ni les syndicats ni les députés. Lors de la première élection au suffrage direct des adhérents en 1994, Tony Blair avait bénéficié d’un engouement médiatique qui avait servi non seulement sa renommée et sa popularité. Il avait pu se prévaloir d’une légitimité électorale et démocratique contrastant avec son rival conservateur6. Des séances publiques de questions-réponses avec les adhérents seront organisées tout l’été jusqu’au vote de septembre.
Parmi les cinq candidats qui ont reçu suffisamment de soutiens parmi les députés pour se présenter au suffrage du parti, quatre partagent des traits qui les rendent difficiles à distinguer. Andy Burnham, Ed Balls, Ed et David Miliband sont des hommes jeunes, issus de milieux aisés, diplômés d’Oxford ou de Cambridge et dont la carrière politique précoce a commencé comme conseillers au sein du projet du New Labour. Alors que la campagne vient de commencer leurs projets se distinguent peu : tous veulent dynamiser le parti, rendre la parole aux militants et poursuivre sur une ligne politique de centre gauche tracée par Tony Blair et Gordon Brown. La seule candidature originale est celle de Diane Abbott, représentante de la gauche du parti et qui doit sa présence dans la compétition au fait qu’elle combine tous les attributs de la diversité qui manquent à ses adversaires : c’est une femme issue d’un milieu populaire et de l’immigration, souvent critique à l’égard des gouvernements néotravaillistes ; diplômée de Cambridge elle aussi, elle représente la gauche du parti. Son rôle sera surtout de démontrer que le parti incarne la diversité et les aspirations populaires traditionnelles, de pousser les quatre autres à se distinguer. La compétition sera nécessairement fratricide puisque deux des plus sérieux candidats sont frères et héritiers d’une dynastie politique. David, l’ancien ministre des affaires étrangères, est reconnu pour son intellect mais aussi pour sa difficulté à parler simplement. Ed Miliband est peut-être plus charismatique mais il cherchera sans doute à se présenter également comme plus à gauche que son aîné. Dans cette compétition tout sera affaire de nuance car très peu sépare politiquement des candidats dont aucun ne remet en question l’héritage New Labour, ni sa stratégie électorale centriste. En ceci, ils reflètent bien l’état d’esprit de leur électorat dont une forte majorité (les deux tiers environ) rejette l’idée d’un retour au vieux travaillisme et demeure réservée quant au rôle des syndicats7.
Quel que soit le leader en septembre prochain, il devra s’atteler à la reconstruction du parti et de la gauche dans un contexte bouleversé par la période gouvernementale et la nouvelle donne politique de la coalition. Après trois mandats historiques8, certains considèrent que le parti a besoin, à défaut d’une traversée du désert, d’une cure d’opposition qui lui permettra de reconstituer sa base et d’élaborer un nouveau projet. Bien qu’il ait échoué dans la pratique à instaurer une double communication entre la base et l’élite pour lequel il avait été conçu, le système de policy forums pourrait, dans l’opposition, créer les conditions du dialogue et favoriser la participation. Il reste à savoir dans quelle mesure la perspective de participer à la désignation du leader et à la reconstruction du parti va mobiliser les sympathisants et pourra effectivement regonfler les rangs d’un parti déserté par ses militants. Les performances électorales satisfaisantes dans certains bastions du Nord montrent qu’il est nécessaire, et possible, de reconstruire un parti de terrain autour de groupes locaux dynamiques. Une remise en question des pratiques développées durant la période New Labour pourrait donc être à l’ordre du jour car il est démontré que les technologies modernes de communication et de campagne ne suffisent pas à elles seules à remporter les élections.
Compass a émergé comme un réservoir potentiel d’idées et d’énergies réformatrices en marge du parti travailliste9 et des think tanks de gauche qui ont fleuri durant les années Blair. Il s’est engagé notamment en faveur un renouveau politique impliquant non seulement un changement de mode de scrutin mais également une poursuite des réformes du Parlement et notamment de la Chambre des Lords, entamée mais non achevée par Tony Blair. Dans leurs efforts pour séduire les Libéraux-démocrates, les travaillistes s’étaient officiellement engagés à adopter un mode de scrutin préférentiel (AV), réputé moins hostile aux tiers partis que le scrutin uninominal majoritaire à un seul tour en vigueur et fortement dis-proportionnel. De nombreuses voix à gauche du parti appellent à un changement plus radical et à l’introduction d’un véritable scrutin proportionnel qui pourrait permettre une représentation plus juste des diverses opinions existantes sur la gauche du parti travailliste10. L’accord de coalition LibCon stipule l’organisation d’un référendum sur AV tout en affirmant la possibilité pour les conservateurs de faire campagne contre. Beaucoup d’incertitudes existent donc quant à l’avenir de réformes largement souhaitées dans l’opinion publique11. Quelle sera la position des travaillistes ? En 1998, la commission chargée de réfléchir à des alternatives avait échoué à convaincre une partie importante des travaillistes, enchantée que le mode de scrutin, certes injuste, joue désormais en leur faveur. L’expérience des nations celtiques a montré que l’introduction d’une dose de proportionnelle en 1998 a érodé le bipartisme et conduit à des gouvernements de coalition favorables aux « progressistes ». Le parti est-il prêt à accepter la fin de son hégémonie sur la gauche britannique ? Le pire pour les travaillistes comme pour les Libéraux démocrates serait donc une réforme qui se cantonne à un redécoupage des circonscriptions, laminant l’avantage structurel que détiennent les travaillistes depuis le début des années 199012, sans bénéficier aux tiers partis.
1 Le parti compte également plusieurs centaines de milliers d’adhérents indirects grâce aux syndicats.
2 Comparé à 2005, les travaillistes ont perdu près de dix points dans le nombre d’électeurs qui s’identifient au parti pour atteindre un record à peine supérieur à 30%.
3 Pour les travaillistes, la transition vers New Labour est marquée par un rejet de leur association ancienne avec les plus démunis et les exclus et un engagement en faveur des classes moyennes ou ceux ayant des aspirations à l’ascension sociale.
4 Malgré l’engagement des conservateurs et des libéraux-démocrates sur un projet de coalition prévu pour durer cinq ans, il est probable que des désaccords émergent et conduisent à des élections anticipées, plus ou moins rapides.
5 Un deputy leader devrait logiquement également élu selon les mêmes procédures mais la décision d’organiser le scrutin se fait attendre
6 En 2007, Gordon Brown avait été élu sans opposition et n’a jamais pu se prévaloir d’une telle légitimité électorale ni à la tête du parti, ni à Downing Street. Les Conservateurs ont réformé leur mode de désignation interne afin de permettre l’expression des adhérents en 1998.
7 Voir l’analyse des résultats par Stanley Greenberg pour la RSA http://www.thersa.org/events/vision/vision-videos/stanley-greenberg-appetite-for-change-post-election-analysis.
8 Contrastant avec la France, le Royaume Uni n’a connu que deux alternances depuis 1979 : en 1997 les travaillistes ont triomphé des Conservateurs après dix-huit années d’opposition. Les résultats de 1997 étaient exceptionnels, leur conférant une majorité absolue de près de 150 voix aux Communes. Les résultats de 2001 furent à peine moins bons malgré une abstention record. Le parti n’avait jamais exercé le pouvoir pendant plus d’un mandat électoral complet.
10 Parmi lesquelles les verts qui ont obtenu pour la première fois un siège de député.
11 46% des personnes interrogées par Yougov soutiennent une réforme. http://today.yougov.co.uk/politics/support-electoral-reform-strong Pour comprendre l’importance de ce qui se joue il faut noter que les deux principaux partis, conservateur et travailliste, rassemblaient sur leurs candidats près de 90% des suffrages exprimés (77% de l’électorat) en 1950. En 1983, cette portion été réduite à 51% de l’électorat. En 2005, les travaillistes ont remporté un troisième mandat et une confortable majorité de 66 sièges avec 35% des suffrages exprimés, soit le soutien d’environ un quart de l’électorat. Les tiers partis ont rassemblés en 2010 environ 30% des suffrages exprimés. Voir par exemple http://www.electoral-reform.org.uk/
12 En raison de la mobilité géographique, les circonscriptions ne sont pas de tailles égales.
Florence Faucher-King


