Une nouvelle génération sociale-démocrate à la recherche d’un futur.
Jenny Andersson est chercheur au CNRS (CERI, Sciences Po).
En avril 2008, un petite groupe de jeunes sociaux-démocrates suédois a publié un livre intitulé Snart går vi utan er (Bientôt on s’en va). Parmi les jeunes, on trouve, entre autre, la présidente des étudiants sociaux-démocrates, Kajsa Borgnäs, diplomée en économie et dotée d’un talent rhétorique qui rappelle Olof Palme. Kajsa est jeune. Ses références politiques vont de Palme à la génération 68, en passant par des intellectuels sociaux-démocrates tels Ernst Wigforss ou encore Nils Karleby.
Kajsa a effectué une ascension très rapide au sein du parti, soutenue par une génération d’anciens, qui semble avoir retrouvé en elle quelque chose de perdu, ou du moins absent pendant la décennie de réformes néolibérales menées en Suède par une social-démocratie parfois très difficile à distinguer de ses concurrents de droite, dans un paysage politique suédois qui est bien plus modéré et réformiste que ne l’est le paysage francais. Snart går vi utan er est une collection de lettres personelles, écrites par de jeunes sociaux-démocrates au Parti. La lettre de Kajsa commence ainsi :
« Cher Parti. J’éspère que tu vas bien. Moi je vais bien. Mais j’ai une question. Je voudrais savoir ce qui sépare la gauche de la droite. Ou plus exactement, ce qui distingue la droite du centre et le centre de la gauche. Car ce qui distingue la droite de la gauche est plutôt simple, la droite ne veut pas l’égalité. Peut-être qu’elle veut la justice, la sécurité, ou la liberté. Mais pas l’égalité. Et il n’y a qu’une seule définition de l’égalité, ce n’est pas une notion qui peut être réinterprétée pour s’adapter au discours de la droite. Si la droite dit qu’elle est pour l’égalité, soit elle ment, soit elle est réellement la gauche. Mais elle ne dit pas ca, elle dit qu’elle est pour la justice sociale. Comme beaucoup d’autres. Donc finalement, je me demande ce que tu es, social-démocratie, et ce qui te distingue de la droite… Je n’entends pas te blesser. Je voudrais juste comprendre. » (Johan Lundberg et Daniel Suhonen, eds., Snart går vi utan er, Leopard förlag, Stockholm, 2009, p. 61).
Il est intéressant, même quelque peu étonnant, de constater que Snart går vi utan er n’a fait l’objet d’aucun commentaire dans les médias sociaux-démocrates. Les principaux représentants du parti n’ont pas daigné s’exprimer. Beaucoup de choses passent ainsi sans commentaire. Mais les auteurs de Snart går vi utan er n’étaient pas n’importe quels jeunes, ils étaient des représentants d’une génération trentenaire, ayant grandi dans les organisations du parti, pour ensuite dévouer une bonne partie de leur vie à la politique locale, aux campagnes électorales, en faisant des études pour pouvoir servir le parti. Et voila qu’ils menaçaient de rompre. L’association des étudiants sociaux-démocrates est étroitement associée aux jeunes sociaux-démocrates, SSU, traditionnellement très à gauche du parti. Depuis les années 1980, SSU est déchiré par le même conflit que celui qui traverse le parti, entre « traditionalistes » et « modernisateurs », même si à l’intérieur de SSU, cela prend aussi les termes de féminisme, de multiculturalisme, de blairisme. Depuis quelques années, on assiste à une radicalisation évidente de SSU, et surtout du mouvement des étudiants sociaux-démocrates, qui ont activement cherché à devenir un think tank de gauche, notamment en réactualisant des débats historiques tels que celui des fonds salariaux des années 1970.
Un autre livre a rencontré plus de succès : publié au même moment, il s’agit d’un pamphlet intitulé Den grå vågen, la vague grise. Gris est une couleur politique appréciée en Suède. Longtemps, on appellait « gråsosse » les sociaux-démocrates traditionalistes, les « managers » du modèle suédois, ceux qui avaient, en quelque sorte, perdu leur couleur. L’auteur de Grå vågen, Katrine Kielos, est l’éditorialiste du tabloid Aftonbladet, longtemps porte-parole par excellence du parti social-démocrate et de LO, la fédération des travailleurs. Kielos est une jeune femme connue pour ses travaux sur la sexualité, les droits des femmes, les inégalités du marché de travail. Elle représente une gauche moderne, qui se dit féministe, multiculturaliste, favorable au marché et individualiste. Il ya 20 ans, c’était là des valeurs radicales, en opposition avec une politique social-démocrate « grise ». Aujourd’hui, ce sont des valeurs grises, des valeurs qui se trouvent dans le mainstream de la politique social-démocrate, et qui semblent avoir abandonné toute critique structurelle pour se focaliser sur l’individu. Voilà donc deux camps, en quête d’un futur social-démocrate assez différent: le premier se réclame d’une critique sociale, économique et morale du capitalisme et pour cela s’appuie sur une génération antérieure pour laquelle ce langage est familier ; le second se réclame, lui, des avancées de la social-démocratie dans les domaines de l’individualisme et semble avoir plus en commun avec la génération actuellement aux commandes du SAP : son leader Mona Sahlin, ou ses porte-paroles économiques, Tomas Östros et Luciano Astudillo. Quelqu’un au sein du parti a dû quand même lire les lettres des jeunes sociaux-démocrates. Kajsa a perdu sa place sur la liste électorale.
2010 est une année électorale en Suède, pays ou l’on est habitué au règne de la social-démocratie. En 2006, un parti fatigué, présidé par un leader encore plus fatigué, a été détrôné par une nouvelle droite qui faisait campagne comme le « nouveau parti des travailleurs » (et dont le succès a servi comme inspiration à David Cameron et ses nouveaux conservateurs). Il était intéressant de voir, dans le débat entre Reinfelt et Persson, deux leaders, vêtus tous les deux de cravates rouges, se réclamant tous les deux des valeurs du modèle suédois et du fameux « foyer du peuple ». Constatons que la dernière fois que la droite a pris le pouvoir en Suède, en 1991, le message était totalement différent : il s’agissait alors de défaire le même modèle, d’ouvrir le pays au marché, comme on ouvrait ailleurs en Europe les anciens régimes communistes au capitalisme.
Il n’est pas possible de comprendre la situation de la social-démocratie en Suède aujourd’hui sans un détour par l’histoire politique de ces dernières décennies. Surtout, il est difficile de comprendre les derniers sondages qui montrent qu’un électeur social-démocrate sur trois préfèrerait voter Reinfelt que Sahlin. Un social-démocrate sur trois considérerait donc que Reinfelt, leader du parti conservateur et actuel premier ministre, serait un meilleur social-démocrate que Sahlin. Cela peut paraître choquant, mais ce n’est pas très étonnant. Après tout, la question de Kajsa – qu’est-ce qui distingue la social-démocratie de la droite – est bonne. Même s’il est clair que la nouvelle droite n’adhère pas aux valeurs classiques de la social-démocratie, il est tout de même parfois assez difficile de bien comprendre à quelles valeurs adhère la social-démocratie contemporaine – en dehors des valeurs du marché… Cela tient au même phénomène qui explique la rage des jeunes, ainsi que le silence du parti. A l’exception de New Labour, il est difficile de trouver une social-démocratie européenne qui a changé autant que la social-démocratie suédoise, et qui est aussi attentive à étouffer toute critique potentielle suggérant un retour à un passé plus socialiste. La comparaison avec ses homologues britanniques permet en outre de comprendre la façon dont l’édifice dit de la « troisième voie », révolutionnaire dans les années 1990, est devenu un héritage conservateur qui pèse aujourd’hui très lourd sur la capacité de la social-démocratie à se renouveler.
La troisième voie est un terme qui ramène aux années 1990 et à la fameuse publication, dans le Financial Times, d’un manifesto signé par Tony Blair et Gerhard Schröder. L’inspiration théorique derrière cette renaissance social-démocrate se trouvait dans un livre du même titre d’Anthony Giddens, et l’idée de la troisième voie a aussi donné lieu a la création d’un nouveau terrain européen social-démocrate autour des Progressive Governance Summits, dont ce meeting à Florence où Jospin a déclaré « L’économie du marché, mais pas la société du marché », ou encore, ce meeting à Malmö où Blair a martelé que la principe le plus important était le changement : change, change, change. Les suédois, sous le leadership de Göran Persson, étaient présents dans ces meetings et les affinités entre Suédois et Britanniques étaient très fortes, tandis que les Suédois n’éprouvaient manifestement aucun intérêt pour la politique de Jospin.
En Suède, l’aventure politique de la troisième voie commence à la fin des années 1970, et culmine en quelque sorte en 1984, avec un livre intitulé Den tredje vägen (La troisieme voie) et rédigé par le ministre des finances Kjell-Olof Feldt. Dans cet ouvrage, Feldt tirait les conclusions de la crise qui menaçait la Suède au début des années 1980, qui devait mener à l’abandon du keynésianisme par le SAP ainsi qu’à un programme radical de réforme du secteur public. Les Suédois étaient donc les grands pionniers de la troisième voie et d’une politique du marché qui avaient suscité des divisions profondes au sein du parti – car elles semblaient aller directement à l’encontre des principes du fameux modèle, notamment lorsqu’il était question d’ouvrir la voie à des privatisations dans le secteur public. Le livre de Feldt a confirmé le soupçon, pour la gauche du parti, que les changements instaurés au retour du SAP au pouvoir en 1982 n’avaient rien de provisoire, mais constituaient un changement fondamental dans la politique social-démocrate. Dans les années suivantes, Olof Palme, Ingvar Carlsson et Feldt ont preparé un nouveau terrain idéologique, bâti autour de l’idée de la liberté positive, donc du recul de l’interventionisme de l’Etat social et de la décentralisation du secteur public. En 1991, la droite suédoise, dirigée par Carl Bildt, lance un programme de réformes qui commence par défaire la politique publique de logement, ce qui crée une vague de privatisations de l’immobilier dans les grandes villes suédoises, ainsi que la création des voucher schools qui permet à chaque parent de choisir l’école de ses enfants, système qui est à l’origine d’une ségrégation scolaire dont les effets ont été de plus en plus catastrophiques.
Pendant la période d’opposition, une bonne partie du mouvement ouvrier attendait le retour au pouvoir pour återställaren, terme suédois qui signifie « le petit schnaps bu le matin du lendemain de la fête pour chasser la gueule de bois », mais qui signifiait dans ce contexte le grand retour à la normale, c’est-à-dire aux valeurs du modèle suédois, et le retour au réformisme des années 1950 et 1960. Mais återställaren n’a jamais eu lieu. Au contraire, depuis le retour au pouvoir en 1994, le parti social-démocrate est resté déchiré sur le sujet des écoles, sur le marché immobilier, sur les retraites, ainsi que sur la politique de restructuration des finances publiques après 1992 et ses conséquences sur les classes populaires. Il est donc possible de voir la période qui débute dans les années 1990 comme une longue période où la fracture entre une fiévre modernisatrice, d’un côté, et un désenchantement de plus en plus accrû, de l’autre, n’a cessé de grandir. Nombreux étaient ceux qui attendaient le départ de Göran Persson en 2006 pour un renouveau programmé pour la campagne électorale de 2010. Mais le renouveau engagé par Mona Sahlin est resté limité. Sahlin aurait dû succéder à Ingvar Carlsson dès 1996, mais elle était alors tombée en raison d’une tablette de chocolat payée avec sa carte de credit de parlementaire… Sa politique reste de ce fait marquée par le débat autour de la troisième voie d’il y a 15 ans. Les notions clés de son cadre idéologique sont : le marché, l’individualisation, le libre choix et l’égalité des chances, ainsi que le multiculturalisme, qui pour beaucoup de traditionalistes reste (fait regrettable) perçu comme une menace contre l’universalisme du modèle suédois. Ce manque de renouveau se traduit dans les sondages qui ne font que chuter, et dans une opposition de plus en plus dure contre Sahlin à l’interieur du mouvement ouvrier.
Cependant, si beaucoup de gens semblent vouloir s’en aller, il n’est pas tres clair de savoir où ils pourraient aller. Tandis qu’en Grande-Bretagne, les princes héritiers du trône de Blair et Brown vont se déchirer dans les mois à venir, il n’y a pas, dans la social-démocratie suédoise aujourd’hui, une alternative pour le leadership. Le parti ne semble même pas avoir la volonté de résoudre les conflits qui le traversent. A chaque fois que les thèmes des écoles, des retraites ou des principes de stabilité budgétaire resurgissent à l’occasion des conférences annuelles, le débat est rapidement pris en main et étouffé. Ce fut notamment le cas en 2008 lorsque Sahlin a voulu ouvrir la voie à un accord avec la droite sur l’introduction des notes pour les jeunes écoliers de 7 à 9 ans, dont le refus était autrefois un principe clé du programme social-démocrate. Au lieu d’un débat, il n’y eut que le silence. Au lieu de renouveau, le retour à une politique dans laquelle plus personne ne semble croire.
Pourtant, il semble que pour 2010 le renouveau s’impose, même à contrecoeur, par l’intermédiaire de la création d’une alliance entre socialdemokraterna, les verts (Miljöpartiet), et la gauche (Vänsterpartiet). Cette alliance pourrait être importante, elle pourrait ouvrir un débat sur les grandes questions autour de l’avenir du capitalisme, sur lesquelles la gauche et les verts ont souvent des positions plus claires que les sociaux-démocrates. Elle pourrait aussi mobiliser une jeune génération à la recherche des valeurs d’un écologisme moderne et d’un nouveau égalitarisme, et on constate que le même groupe de jeunes, avec des participants des jeunes écologistes et de la gauche, vient de publier un livre qui appelle à un réformisme durable et égalitaire (Vårt sätt att leva tillsammans kommer att ändras, Leopard, Stockholm, 2010). Ce livre suggère que l’écologisme est confronté aujourd’hui aux mêmes dilemmes que la social-démocratie il y a cent ans : voie radicale ou réformisme ; à l’intérieur d’une économie de marché ou à l’extérieur ; sur la base d’un compromis historique entre classes populaires et classe moyennes, ou d’un individualisme continu. La gauche contribue à cette réflexion avec une analyse de l’exclusion sociale qui se fait de plus en plus remarquée en Suède et qui a toujours été le point faible de la social-démocratie suédoise, laquelle a tendance à la voir comme une pathologie sociale. C’est un appel à un nouveau réformisme. Il est loin d’être certain que ces principes seront acceptés au sein du parti, ni dans les noyaux traditionalistes des syndicats. Mais pour la première fois, les leaders sociaux-démocrates, verts et de gauche ont réussi à faire front commun, et à paraître plus ou moins crédibles quand ils se disent prêt à gouverner ensemble. Et il y a finalement une seule alternative à cette alliance écolo-sociale-democratie-gauche : une alliance à droite, entre sociaux-démocrates et conservateurs. A de multiples titres, une telle alliance aurait sa logique, car une affinité idéologique existe. Mais elle signerait aussi la fin de la social-démocratie suédoise, et nous n’en sommes pas encore là.
Jenny Andersson


